UN DÉCORÉ DU 15 AOÛT

Un soir, en Algérie, à la fin d'une journée de chasse, un violent orage

me surprit dans la plaine du Chélif, à quelques lieues d'Orléansville.

Pas l'ombre d'un village ni d'un caravansérail en vue. Rien que

des palmiers nains, des fourrés de lentisques et de grandes terres

labourées jusqu'au bout de l'horizon. En outre, le Chélif, grossi par

l'averse, commençait à ronfler d'une façon alarmante, et je courais

risque de passer ma nuit en plein marécage. Heureusement l'interprète

civil du bureau de Milianah, qui m'accompagnait, se souvint qu'il y

avait tout près de nous, cachée dans un pli de terrain, une tribu dont

il connaissait l'aga, et nous nous décidâmes à aller lui demander

l'hospitalité pour une nuit.

Ces villages arabes de la plaine sont tellement enfouis dans les cactus

et les figuiers de Barbarie, leurs gourbis de terre sèche sont bâtis

si ras du sol, que nous étions au milieu du douar avant de l'avoir

aperçu. Était-ce l'heure, la pluie, ce grand silence?... Mais le pays

me parut bien triste et comme sous le poids d'une angoisse qui y avait

suspendu la vie. Dans les champs, tout autour, la récolte s'en allait

à l'abandon. Les blés, les orges, rentrés partout ailleurs, étaient

là couchés, en train de pourrir sur place. Des herses, des charrues

rouillées traînaient, oubliées sous la pluie. Toute la tribu avait ce

même air de tristesse délabrée et d'indifférence. C'est à peine si les

chiens aboyaient à notre approche. De temps en temps, au fond d'un

gourbi, on entendait des cris d'enfant, et l'on voyait passer dans le

fourré la tête rase d'un gamin, ou le haïck troué de quelque vieux.

Çà et là, de petits ânes, grelottant sous les buissons. Mais pas un

cheval, pas un homme... comme si on était encore au temps des grandes

guerres, et tous les cavaliers partis depuis des mois.

La maison de l'aga, espèce de longue ferme aux murs blancs, sans

fenêtres, ne paraissait pas plus vivant que les autres. Nous trouvâmes

les écuries ouvertes, les box et les mangeoires vides, sans un

palefrenier pour recevoir nos chevaux.

«Allons voir au café maure», me dit mon compagnon.

Ce qu'on appelle le café maure est comme le salon de réception des

châtelains arabes; une maison dans la maison, réservée aux hôtes de

passage, et où ces bons musulmans si polis, si affables, trouvent

moyen d'exercer leurs vertus hospitalières tout en gardant l'intimité

familiale que commande la loi. Le café maure de l'aga Si-Sliman était

ouvert et silencieux comme ses écuries. Les hautes murailles peintes à

la chaux, les trophées d'armes, les plumes d'autruche, le large divan

bas cornant autour de la salle, tout cela ruisselait sous les paquets

de pluie que la rafale chassait par la porte ... Pourtant il y avait

du monde dans le café. D'abord le cafetier, vieux Kabyle en guenilles,

accroupi la tête entre ses genoux, près d'un brasero renversé. Puis

le fils de l'aga, un bel enfant fiévreux et pâle, qui reposait sur le

divan, roulé dans un bournous noir, avec deux grands lévriers à ses

pieds.

Quand nous entrâmes, rien ne bougea; tout au plus si un des lévriers

remua la tête, et si l'enfant daigna tourner vers nous son bel œil

noir, enfiévré et languissant.

«Et Si-Sliman?» demanda l'interprète.

Le cafetier fit par-dessus sa tête un geste vague qui montrait

l'horizon, loin, bien loin... Nous comprîmes que Si-Sliman était parti

pour quelque grand voyage; mais, comme la pluie ne nous permettait pas

de nous remettre en route, l'interprète, s'adressant au fils de l'aga,

lui dit en arabe que nous étions des amis de son père, et que nous lui

demandions un asile jusqu'au lendemain. Aussitôt l'enfant se leva,

malgré le mal qui le brûlait, donna des ordres au cafetier, puis, nous

montrant les divans d'un air courtois, comme pour nous dire: «Vous êtes

mes hôtes», il salua à la manière arabe, la tête inclinée, un baiser

du bout des doigts, et, se drapant fièrement dans ses bournous, sortit

avec la gravité d'un aga et d'un maître de maison.

Derrière lui, le cafetier ralluma son brasero, posa dessus deux

bouilloires microscopiques, et, tandis qu'il nous préparait le café,

nous pûmes lui arracher quelques détails sur le voyage de son maître

et l'étrange abandon où se trouvait la tribu. Le Kabyle parlait vite,

avec des gestes de vieille femme, dans un beau langage guttural,

tantôt précipité, tantôt coupé de grands silences pendant lesquels on

entendait la pluie tombant sur la mosaïque des cours intérieures, les

bouilloires qui chantaient, et les aboiements des chacals répandus par

milliers dans la plaine.

Voici ce qui était arrivé au malheureux Si-Sliman. Quatre mois

auparavant, le jour du 15 août, il avait reçu cette fameuse décoration

de la Légion d'honneur qu'on lui faisait attendre depuis si longtemps.

C'était le seul aga de la province qui ne l'eût pas encore. Tous les

autres étaient chevaliers, officiers; deux ou trois même portaient

autour de leur haïck le grand cordon de commandeur et se mouchaient

dedans en toute innocence, comme je l'ai vu faire bien des fois au

Bach'Aga Boualem. Ce qui jusqu'alors avait empêché Si-Sliman d'être

décoré, c'est une querelle qu'il avait eue avec son chef de bureau

arabe à la suite d'une partie de bouillotte, et la camaraderie

militaire est tellement puissante en Algérie, que, depuis dix ans,

le nom de l'aga figurait sur des listes de proposition, sans jamais

parvenir à passer. Aussi vous pouvez vous imaginer la joie du brave

Si-Sliman, lorsqu'au matin du 15 août, un spahi d'Orléansville était

venu lui apporter le petit écrin doré avec le brevet de légionnaire,

et que Baïa, la plus aimée de ses quatre femmes, lui avait attaché

la croix de France sur son bournous en poils de chameau. Ce fut pour

la tribu l'occasion de diffas et de fantasias interminables. Toute

la nuit, les tambourins, les flûtes de roseau retentirent. Il y eut

des danses, des feux de joie, je ne sais combien de moutons de tués;

et pour que rien ne manquât à la fête, un fameux improvisateur du

Djendel composa, en l'honneur de Si-Sliman, une cantate magnifique qui

commençait ainsi: «_Vent, attelle les coursiers pour porter la bonne

nouvelle_...»

Le lendemain, au jour levant, Si-Sliman appela sous les armes le ban

et l'arrière-ban de son goum, et s'en alla à Alger avec ses cavaliers

pour remercier le gouverneur. Aux portes de la ville, le goum s'arrêta,

selon l'usage. L'aga se rendit seul au palais du gouvernement, vit le

duc de Malakoff et l'assura de son dévouement à la France, en quelques

phrases pompeuses de ce style oriental qui passe pour imagé, parce

que, depuis trois mille ans, tous les jeunes hommes y sont comparés

à des palmiers, toutes les femmes à des gazelles. Puis, ces devoirs

rendus, il monta se faire voir dans la ville haute, fit, en passant,

ses dévotions à la mosquée, distribua de l'argent aux pauvres, entra

chez les barbiers, chez les brodeurs, acheta pour ses femmes des eaux

de senteur, des soies à fleurs et à ramages, des corselets bleus tout

passementés d'or, des bottes rouges de cavalier pour son petit aga,

payant sans marchander et répandant sa joie en beaux douros. On le vit

dans les bazars, assis sur des tapis de Smyrne, buvant le café à la

porte des marchands maures, qui le félicitaient. Autour de lui la foule

se pressait, curieuse. On disait: «Voilà Si-Sliman... _l'emberour_

vient de lui envoyer la croix.» Et les petites mauresques qui

revenaient du bain, en mangeant des pâtisseries, coulaient sous leurs

masques blancs de longs regards d'admiration vers cette belle croix

d'argent neuf si fièrement portée. Ah! l'on a parfois de bons moments

dans la vie...

Le soir venu, Si-Sliman se préparait à rejoindre son goum, et déjà il

avait le pied dans l'étrier, quand un chaouch de la préfecture vint à

lui tout essoufflé:

«Te voilà, Si-Sliman, je te cherche partout... Viens vite, le

gouverneur veut te parler!»

Si-Sliman le suivit sans inquiétude. Pourtant, en traversant la grande

cour mauresque du palais, il rencontra son chef de bureau arabe qui lui

fit un mauvais sourire. Ce sourire d'un ennemi l'effraya, et c'est en

tremblant qu'il entra dans le salon du gouverneur. Le maréchal le reçut

à califourchon sur une chaise:

«Si-Sliman, lui dit-il avec sa brutalité ordinaire et cette fameuse

voix de nez qui donnait le tremblement à tout son entourage, Si-Sliman,

mon garçon, je suis désolé.. il y a eu erreur... Ce n'est pas toi qu'on

voulait décorer; c'est le kaïd des Zoug-Zougs... il faut rendre ta

croix.»

La belle tête bronzée de l'aga rougit comme si on l'avait approchée

d'un feu de forge. Un mouvement convulsif secoua son grand corps. Ses

yeux flambèrent... Mais ce ne fut qu'un éclair. Il les baissa presque

aussitôt, et s'inclina devant le gouverneur.

«Tu es le maître, seigneur», lui dit-il, et arrachant la croix de sa

poitrine, il la posa sur une table. Sa main tremblait; il y avait des

larmes au bout de ses longs cils. Le vieux Pélissier en fut touché:

«Allons, allons, mon brave, ce sera pour l'année prochaine.»

Et il lui tendait la main d'un air bon enfant.

L'aga feignit de ne pas la voir, s'inclina sans répondre et sortit. Il

savait à quoi s'en tenir sur la promesse du maréchal, et se voyait à

tout jamais déshonoré par une intrigue de bureau.

Le bruit de sa disgrâce s'était déjà répandu dans la ville. Les Juifs

de la rue Bab-Azoun le regardaient passer en ricanant. Les marchands

maures, au contraire, se détournaient de lui d'un air de pitié; et

cette pitié lui faisait encore plus de mal que ces rires. Il s'en

allait, longeant les murs, cherchant les ruelles les plus noires. La

place de sa croix arrachée le brûlait comme une blessure ouverte. Et

tout le temps, il pensait:

«Que diront mes cavaliers? que diront mes femmes?»

Alors il lui venait des bouffées de rage. Il se voyait prêchant la

guerre sainte, là-bas, sur les frontières du Maroc toujours rouges

d'incendies et de batailles; ou bien courant les rues d'Alger à la tête

de son goum, pillant les Juifs, massacrant les chrétiens, et tombant

lui-même dans ce grand désordre où il aurait caché sa honte. Tout lui

paraissait possible plutôt que de retourner dans sa tribu... Tout à

coup, au milieu de ses projets de vengeance, la pensée de l'_Emberour_

jaillit en lui comme une lumière.

L'_Emberour_!... Pour Si-Sliman, comme pour tous les Arabes, l'idée de

justice et de puissance se résumait dans ce seul mot. C'était le vrai

chef des croyants de ces musulmans de la décadence; l'autre, celui de

Stamboul, leur apparaissait de loin comme un être de raison, une sorte

de pape invisible qui n'avait gardé pour lui que le pouvoir spirituel,

et dans l'hégire où nous sommes on sait ce que vaut ce pouvoir-là.

Mais _l'Emberour_ avec ses gros canons, ses zouaves, sa flotte en

fer!... Dès qu'il eut pensé à lui, Si-Slîman se crut sauvé. Pour

sûr l'empereur allait lui rendre sa croix. C'était l'affaire de huit

jours de voyage, et il le croyait si bien qu'il voulut que son goum

l'attendît aux portes d'Alger. Le paquebot du lendemain l'emportait

vers Paris, plein de recueillement et de sérénité, comme pour un

pèlerinage à la Mecque.

Pauvre Si-Sliman! il y avait quatre mois qu'il était parti, et les

lettres qu'il envoyait à ses femmes ne parlaient pas encore de retour.

Depuis quatre mois, le malheureux aga était perdu dans le brouillard

parisien, passant sa vie à courir les ministères, berné partout, pris

dans le formidable engrenage de l'administration française, renvoyé de

bureau en bureau, salissant ses bournous sur les coffres à bois des

antichambres, à l'affût d'une audience qui n'arrivait jamais; puis,

le soir, on le voyait, avec sa longue figure triste, ridicule à force

de majesté, attendant sa clef dans un bureau d'hôtel garni, et il

remontait chez lui, las de courses, de démarches, mais toujours fier,

cramponné à l'espoir, s'acharnant comme un décavé à courir après son

honneur...

Pendant ce temps-là, ses cavaliers, accroupis à la porte Bab-Azoun,

attendaient avec le fatalisme oriental; les chevaux, au piquet,

hennissaient du côté de la mer. Dans la tribu, tout était en suspens.

Les moissons mouraient sur place, faute de bras. Les femmes, les

enfants comptaient les jours, la tête tournée vers Paris. Et c'était

pitié de voir combien d'espoirs, d'inquiétudes et de ruines traînaient

déjà à ce bout de ruban rouge... Quand tout cela finirait-il?

--«Dieu seul le sait», disait le cafetier en soupirant, et par la

porte entr'ouverte, sur la plaine violette et triste, son bras nu nous

montrait un petit croissant de lune blanche qui montait dans le ciel

mouillé...

Contes de lundi · 第 62 / 115 题