Le matin du 20 janvier.
Joli temps doux et voilé. Grandes terres de labour ondulant au loin
comme la mer. Sur la gauche, les hautes collines sablonneuses qui
servent de contrefort au mont Valérien. A droite, le moulin Gibet,
petit moulin de pierre aux ailes fracassées, avec une batterie sur la
plate-forme. Suivi pendant un quart d'heure la longue tranchée qui mène
au moulin, et sur laquelle flotte comme un petit brouillard de rivière.
C'est la fumée des bivouacs. Les soldats accroupis font le café, et
soufflent le bois vert qui les aveugle et les fait tousser. D'un bout à
l'autre de la tranchée court une longue toux creuse...
La Fouilleuse. Une ferme horizonnée de petits bois. Arrivé juste à
temps pour voir nos dernières lignes battre en retraite. C'est, le
troisième mobile de Paris. Il défile, en bon ordre, au grand complet,
commandant en tête. Après l'incompréhensible débandade à laquelle
j'assiste depuis hier soir, cela me remonte un peu le cœur. Derrière
eux, deux hommes à cheval passent près de moi, un général et son aide
de camp. Les chevaux vont au pas; les hommes causent, les voix sonnent.
On entend celle de l'aide de camp, voix jeune, un peu obséquieuse:
«Oui, mon général... Oh! non, mon général... Sans doute, mon général.»
Et le général d'un ton doux et navré:
«Comment! il a été tué! Oh! le pauvre enfant... le pauvre enfant!...»
Puis un silence et le piétinement des chevaux dans la terre grasse...
Je reste seul un moment à regarder ce grand paysage mélancolique, qui
a quelque chose des plaines du Chélif ou de la Mitidja. Des files de
brancardiers en blouses grises montent d'un chemin creux, avec leur
drapeau blanc à croix rouge. On peut se croire en Palestine, au temps
des croisades.