Ce qui frappait d'abord en entrant dans le salon des Schwanthaler,
académique et solennel comme une salle de conférences, c'était une
grande pendule à sujet en marbre sévère, avec une Polymnie de bronze
et des rouages très compliqués. Le cadran principal s'entourait de
cadrans plus petits, et l'on avait là les heures, les minutes, les
saisons, les équinoxes, tout, jusqu'aux transformations de la lune dans
un nuage bleu clair au milieu du sodé. Le bruit de cette puissante
machine remplissait toute la maison. Du bas de l'escalier, on entendait
le lourd balancier s'en allant d'un mouvement grave, accentué, qui
semblait couper et mesurer la vie en petits morceaux tout pareils; sous
ce tic-tac sonore couraient les trépidations de l'aiguille se démenant
dans le cadre des secondes avec la fièvre laborieuse d'une araignée qui
connaît le prix du temps.
Puis l'heure sonnait, sinistre et lente comme une horloge de collège,
et chaque fois que l'heure sonnait, il se passait quelque chose dans la
maison des Schwanthaler. C'était M. Schwanthaler qui s'en allait à la
Pinacothèque, chargé de paperasses, ou la haute dame de Schwanthaler
revenant du sermon avec ses trois demoiselles, trois longues filles
enguirlandées qui avaient l'air de perches à houblon; ou bien les
leçons de cithare, de danse, de gymnastique, les clavecins qu'on
ouvrait, les métiers à broderies, les pupitres à musique d'ensemble
qu'on roulait au milieu du salon, tout cela si bien réglé, si compassé,
si méthodique, que d'entendre tous ces Schwanthaler se mettre en branle
au premier coup de timbre, entrer, sortir par les portes ouvertes à
deux battants, on songeait au défilé des apôtres dans l'horloge de
Strasbourg, et l'on s'attendait toujours à voir sur le dernier coup la
famille Schwanthaler rentrer et disparaître dans sa pendule.
SINGULIÈRE INFLUENCE DE LA PENDULE DE BOUGIVAL SUR UNE HONNÊTE FAMILLE
DE MUNICH
C'est à côté de ce monument qu'on avait mis la pendule de Bougival,
et vous voyez d'ici l'effet de sa petite mine chiffonnée. Voilà
qu'un soir les dames de Schwanthaler étaient en train de broder dans
le grand salon et l'illustre docteur-professeur lisait à quelques
collègues de l'Académie des sciences les premières pages du _Paradoxe_,
s'interrompant de temps en temps pour prendre la petite pendule et
faire pour ainsi dire des démonstrations au tableau--... Tout à coup,
Éva de Schwanthaler, poussée par je ne sais quelle curiosité maudite,
dit à son père en rougissant:
«O papa, faites-la sonner.»
Le docteur dénoua la clef, donna deux tours, et aussitôt on entendit un
petit timbre de cristal si clair, si vif, qu'un frémissement de gaieté
réveilla la grave assemblée. Il y eut des rayons dans tous les yeux:
«Que c'est joli! que c'est joli!» disaient les demoiselles de
Schwanthaler, avec un petit air animé et des frétillements de nattes
qu'on ne leur connaissait pas.
Alors M. de Schwanthaler, d'une voix triomphante:
«Regardez-la, cette folle de française! elle sonne huit heures, et elle
en marque trois!»
Cela fit beaucoup rire tout le monde, et, malgré l'heure avancée, ces
messieurs se lancèrent à corps perdu dans des théories philosophiques
et des considérations interminables sur la légèreté du peuple français.
Personne ne pensait plus à s'en aller. On n'entendit même pas sonner
au cadran de Polymnie ce terrible coup de dix heures, qui dispersait
d'ordinaire toute la société. La grande pendule n'y comprenait rien.
Elle n'avait jamais tant vu de gaieté dans la maison Schwanthaler, ni
du monde au salon si tard. Le diable c'est que lorsque les demoiselles
de Schwanthaler furent rentrées dans leur chambre, elles se sentirent
l'estomac creusé par la veille et le rire, comme des envies de souper;
et la sentimentale Minna, elle-même, disait en s'étirant les bras:
«Ah! je mangerais bien une patte de homard.»