En lisant le journal, un samedi, tu découvriras que la vie est riche et
qu’elle s’offre à toi dans son infinie variété.
Petites annonces du journal, vous êtes le paradis des espérances! Après
t’être émerveillé de l’extraordinaire prospérité du commerce des vieux
dentiers, tu liras avec allégresse l’offre d’un monsieur qui offre à
n’importe qui de prêter n’importe quelle somme d’argent.
Paris est plein de philanthropes qui ne demandent pas mieux que de
favoriser de jeunes écrivains comme moi, te diras-tu. Le tout est d’être
en relation avec eux; le journal est pour cela un commode intermédiaire.
Ce philanthrope habite très loin, dans un faubourg. Sa maison est une
misérable maison ouvrière. C’est sa femme qui vient ouvrir la porte et
elle regarde anxieusement celui qui arrive comme si on venait l’arrêter.
Le philanthrope est derrière un petit bureau; il est mal vêtu et mal
rasé; il demande sévèrement au visiteur ce qu’il veut.
Tu crains de t’être trompé, tu balbuties, tu parles confusément d’un
emprunt possible. Alors l’homme sourit; il a vu d’un coup d’œil que tu
es honorable, il comprend que tu as de l’avenir; il demande de quelle
somme tu as besoin. Tu dis un chiffre: cinq cents francs par exemple. Il
rit aussitôt parce que c’est une toute petite somme très facile à
prêter.
Tu le suis des yeux; l’argent est là dans un tiroir, il va te le donner
tout de suite. Quel philanthrope!
Il te promet en effet de te le donner, mais dans trois jours seulement.
Il a une absolue confiance en toi, mais les affaires sont les affaires.
Il faut qu’il ait d’ici là une fiche de renseignements: c’est une simple
formalité, l’usage de la maison. Les frais de cette fiche que donne une
agence sont à la charge de l’emprunteur, bien entendu. Tu trouves cela
trop légitime et tu lui donnes avec joie une somme qui varie entre trois
et quinze francs. Vous vous quittez les meilleurs amis du monde et il
doit t’écrire le surlendemain.
Tu n’en entends plus jamais parler.
Si tu en conçois quelque regret, console-toi en songeant que le
philanthrope prêteur d’argent n’aurait peut-être pas dîné ce soir-là,
ainsi que sa femme et ses enfants, sans l’argent de ta fiche. Et il ne
t’a trompé en somme qu’à demi. Il a des renseignements sur toi: il sait
désormais que tu es un homme honorable. Celui qui vous offre à dîner
n’est-il pas toujours honorable?
Il y a aussi, dans les petites annonces, de beaux mariages et des
maîtresses désintéressées. Tu pourras te dire, qu’en effet, une foule
d’admirables jeunes filles sans relations, d’étrangères aux yeux
langoureux, de femmes désireuses de nouveauté mettent des annonces dans
le journal.
Cette distraction est inoffensive. Elle ne coûte qu’une boîte de papier
à lettre élégant, des timbres, des démarches à la poste restante. Tu
iras dans des kiosques d’omnibus, tenant à la main soit un bouquet de
fleurs, soit un numéro du journal, comme signe de reconnaissance. Il
t’arrivera d’y trouver une femme ayant passé la cinquantaine qui te fera
fuir aussitôt. Il t’arrivera de te tromper, d’aller parler à des dames
qui attendent simplement l’omnibus et d’être fort mal accueilli. Il
t’arrivera d’être en butte à la moquerie de plusieurs jeunes gens,
auteurs des lettres que tu as reçues et qui seront venus guetter ta
déconvenue.
Peut-être un jour, sur l’offre d’une dot de plusieurs millions, iras-tu
dans une agence matrimoniale. Mais quand une personne âgée, en te
regardant bien en face, te demandera combien tu gagnes par an, tu te
troubleras, tu diras qu’il ne s’agit pas de toi, que tu viens de la part
d’un de tes amis fort riche et tu t’en iras en maudissant les petites
annonces, ce marché trompeur de l’espoir, à un franc soixante-quinze la
ligne.