DUFAYEL

Tu as acheté des meubles à crédit. Tu en jouis, tu les paies, par

petites sommes, tous les mois à un employé et cependant tu n’as pas fait

la connaissance de Dufayel lui-même, grâce auquel tu as des rideaux qui

t’abritent, une table où tu travailles, un tapis et des coussins qui te

donnent à l’aide de ton imagination la sensation du luxe.

Agis de même pour le mari ou l’amant sérieux de la femme que tu aimes.

Ignore sa forme et son visage. Laisse-le dans cette ombre inconnue où

sont les puissances dont dépendent notre bonheur.

Quel qu’il soit, ta maîtresse t’aura confié, avec un sourire, qu’il est,

par une curieuse pauvreté de sa nature, incapable de tout plaisir

physique. Tu auras accueilli avec une bienveillance infinie cette

affirmation d’autant plus certaine à tes yeux qu’elle n’était pas

vérifiable. Tu sauras que ta maîtresse ne reste avec lui que par pitié,

parce qu’il se tuerait sans doute, si elle le quittait; et aussi à cause

de quelques considérations matérielles.

Fuis donc cet homme impuissant pour ne pas être choqué par son apparente

vigueur et ne pas avoir à t’émerveiller des contradictions de la nature.

Puis, quelque défectuosité que tu remarquerais, une hypothèse suggérée

par son allure pourrait t’hypnotiser soudain et empoisonner désormais

tes nuits avec la vision d’une image trop réelle.

Résiste aux ruses de ton amie qui n’aspire qu’à voir réunis autour

d’elle deux êtres qui lui sont chers pour des raisons différentes et

dont le rapprochement lui permettrait de développer son génie de

tromper.

Le mari est un compagnon qui abuse de son autorité. Il emploierait

souvent pour parler à sa femme des termes qui te choqueraient et tu ne

pourrais intervenir sans que cette intervention soit déplacée.

Il ne manquerait pas de dire, quand vous auriez passé une soirée

ensemble: «Allons nous coucher!» avec un geste tendre et familier pour

prendre le bras de ta maîtresse et tu sentirais peut-être dans ce geste

une affectation victorieuse. Tu serais assez lâche pour les accompagner

jusqu’à leur porte et une solitude épouvantable pèserait alors sur toi.

Profite du lit, étends-toi sur les coussins, foule le tapis, paie

l’employé, mais ne demande pas à voir Dufayel.

La conquête des femmes: Conseils à un jeune homme · 第 41 / 73 题