L’INDISCRÉTION, LES CONFIDENTS, LES BONNES

Il est indispensable de passer pour discret et pourtant il faut donner à

ses amours, quand ils sont brillants, une certaine publicité afin d’en

retirer tout le bénéfice moral. Il y a une conciliation difficile à

trouver.

Un homme dont les femmes seraient assurées de la discrétion, aurait une

multitude de bonnes fortunes. Une liaison officiellement reconnue, mais

que l’on tient cachée en apparence avec un soin très visible, est encore

la meilleure chose.

Mais nous avons un irrésistible besoin de raconter nos peines et nos

joies. Une force mystérieuse oblige les hommes à parler. Aussi tout se

sait. On n’est jamais assez persuadé de cette vérité. Les confidences

faites sous le sceau du secret et après un serment, volent de bouche en

bouche. Les plus forts résistent une heure, puis ils disent. Les plus

faibles vous écrivent et vous font venir. Pour avoir l’occasion de

parler ils font des visites et des démarches.

De même que l’homme qui a pris un fiacre et qui n’en a pas l’habitude,

en fait claquer la portière pour que les gens chez qui il arrive sachent

qu’il est arrivé en fiacre et ensuite laisse tomber négligemment dans la

conversation que le fiacre l’attend à la porte, de même l’homme qui a

une maîtresse fait claquer aux oreilles de son interlocuteur les

souvenirs de sa nuit, il livre les détails charmants ou voluptueux de

l’intimité avec le même orgueil que l’homme au fiacre met à dire qu’il a

donné un franc de pourboire au cocher.

Le héros de l’aventure parle par vanité, pour montrer qu’il est heureux,

qu’il joue un rôle dans la vie, qu’il éprouve les émotions habituelles

de l’amour; le confident parle pour montrer qu’on lui a confié quelque

chose, par goût naturel de trahir, ou seulement pour voir briller une

flamme d’intérêt dans l’œil de la personne à laquelle il s’adresse.

Ainsi, les mots qu’une femme a dits avec tout son cœur, même au plus

amoureux des amants, sont divulgués, répandus, commentés. On sait si

elle a, ou non, le goût physique de l’amour et quels sont ses gestes

préférés. L’indiscrétion est quelquefois en raison directe de l’amour

que l’homme éprouve. Il veut qu’on soit jaloux de lui, que tout le monde

sache de quelle richesse inestimable il dispose.

* * * * *

Les femmes se confient très souvent à leurs bonnes. Ces personnages

simples et familier jouent un grand rôle dans les liaisons amoureuses.

Elles habillent, elles peignent, elles déshabillent, elles sont juges

des déceptions, des espoirs, des cas de conscience. Elles placent un

conseil, et ce conseil a beaucoup de poids parce qu’il a l’air de venir

d’un cœur fruste et sincère. Elles apportent le petit déjeuner au lit,

et elles sont les témoins involontaires et indulgents de quelque baiser

matinal, de quelque caresse attardée. Leur désapprobation, leur visage

sévère est un supplice; leur inimitié systématique est presque toujours

fatale.

Les bonnes, c’est là leur principal titre de gloire, sont pour l’amour

désintéressé. Elles le défendent en toute occasion avec ardeur. Les

bonnes des femmes entretenues favorisent contre leur intérêt les amants

de cœur qui ne leur donnent que des étrennes médiocres mais ont pour

elles des paroles joyeuses et familières. Elles prennent l’argent du

riche amant et ouvrent avec d’autant plus d’allégresse la porte de

l’escalier de service ou indiquent une heure favorable à celui qui n’a

pour raison d’être que le plaisir qu’il apporte.

Les bonnes des femmes mariées endorment l’attention des enfants,

reçoivent des lettres ou vont à la poste restante, aident à tromper le

mari. Pour la beauté de l’amour elles risquent leur situation et

montrent parfois un réel héroïsme.

D’instinct, elles considèrent le jeune amant qui ne donne pas d’argent,

comme un allié, quelqu’un qui lutte comme elles, avec des moyens

différents, contre les puissances des préjugés et de la richesse.

Je me rappelle qu’à V... une certaine Anna se levait la nuit et courait

dans les rues désertes jusqu’à la gare pour me rapporter quelque

insignifiante parole de sa maîtresse. Je sais que la fidèle Hortense

grondait Gaby C... parce qu’elle me négligeait, et un jour que celle-ci

refusa de me recevoir à cause de l’ennui que je lui inspirais, je vis

dans le regard d’Hortense, debout sur la porte, une tristesse bien plus

grande que la mienne.

Anna, Hortense, ou Marie, avec vos mains déformées par l’eau de

vaisselle, sous le tablier blanc de votre uniforme, dans les parfums de

la cuisine, ou sous la lucarne de la petite chambre du sixième, vous

nourrissez un impérissable idéal. Je vous ai toujours vues passer dans

mon bonheur et vous y avez joué un rôle bienveillant et familier. C’est

vous qui avez jeté le télégramme où l’on me disait d’accourir. C’est

vous qui m’avez dit ces paroles merveilleuses: «Madame vous attend.»

Vous avez apporté le café; vous êtes sorties avec une discrétion

exagérée qui ajoutait un mystère plus grand, et votre regard semblait

affirmer:

«Je veille sur vous; je souris à présent, mais si l’on sonne, je

deviendrai pour garder la porte un intraitable Cerbère.»

Vous m’avez défendu et protégé, vous avez été pour moi des anges

gardiens, et si vous avez triché sur le prix des légumes ou des fruits

qu’il vous soit pardonné car vous n’étiez pas capables de me dérober la

moindre minute d’amour.

La conquête des femmes: Conseils à un jeune homme · 第 35 / 73 题