Après deux mois de séparation je retrouve ma maîtresse à la gare où elle
est venue m’attendre. J’ai mis ma tête à la portière pour la voir de
loin. Elle est là. Nous faisons tous les deux le même geste de joie
conventionnelle. En réalité nous nous trouvons l’un l’autre changés,
moins beaux que nous ne le pensions. Nous sommes déçus. A vivre à côté
de quelqu’un, on s’efforce de le parer de mille qualités et on y
parvient. Si l’on se quitte un peu et si l’on se retrouve, on se voit
tel qu’on est, parce qu’on a oublié le mensonge de son imagination.
Qui des deux prendra l’initiative de tomber dans les bras de l’autre? Il
faut dissimuler mon impression et j’esquisse un tendre geste. Elle me
tend simplement la main. Je la lui serre; elle se reprend à son tour
mais au moment où je soulève de terre ma valise, renonçant à tout
baiser.
Alors, je me dis pour m’excuser que rien n’est plus factice que ces
étreintes sur des quais de gare, qu’il ne convient pas de donner sa
tendresse en spectacle à des étrangers, que les véritables marques de la
sympathie sont au fond du cœur.
Près de moi, cependant, des êtres spontanés se sont embrassés en criant
et en gesticulant. Dissimulaient-ils? Ils n’en avaient pas l’air. Ce
sont des natures vulgaires, pensai-je.
J’attends mes bagages. Il y a à côté de moi une femme bien plus jolie
que ma maîtresse. Ses cheveux, au lieu d’être teints en blond, sont
d’une couleur naturelle. Elle n’a pas sur le cou cet imperceptible pli,
si visible pour moi, que je remarque avec tristesse sur le cou de
Paulette. Comme elle s’habille avec goût! Elle a une taille élancée et
la couleur des yeux qui me plaît. Il me semble qu’elle a jeté un coup
d’œil ironique sur le chapeau de na maîtresse. Je considère ce chapeau à
mon tour. Il est bizarre et compliqué. Il vient sans doute de quelque
toute petite modiste. C’est le plus beau chapeau de Paulette, j’en suis
sûr, et elle l’a mis pour venir m’attendre à la gare et frapper ainsi un
grand coup sur mon imagination. Comme cette toque très simple dans un
cercle de cheveux blonds est préférable!
J’appelle un employé avec toute l’autorité dont je suis capable. La très
jolie femme est de plus en plus dédaigneuse. Et quand on apporte ma
malle, je ne sais pas si je suis plus honteux de son aspect minable de
malle de famille à côté de l’élégante malle de cuir de l’étrangère, ou
du chapeau de mon amie auprès de cette toque très simple.
La comparaison suscite le désir et nous sommes d’autant plus forts que
nous désirons beaucoup.