M. Dennis, ayant été fait prisonnier à une heure avancée le même
soir, fut emmené pour la nuit seulement au violon voisin, et le
lendemain, samedi, on le fit comparaître devant un juge de paix.
Comme les charges qui s'élevaient contre lui étaient nombreuses et
importantes, qu'en particulier, il fut prouvé par le témoignage de
Gabriel Varden qu'il avait manifesté bonne envie de lui ôter la
vie, il fut renvoyé devant les assises. De plus, il eut l'honneur
distingué de se voir considérer comme un chef de révoltés, et de
recevoir de la bouche même du magistrat la flatteuse assurance
qu'il était dans une position d'un danger imminent, et qu'il
ferait bien de s'attendre à tout.
Dire que la modestie de M. Dennis ne fut pas un peu émue par ces
honneurs insignes, ou qu'il fût bien préparé à une réception si
obligeante, ce serait lui prêter un plus grand fonds de
philosophie stoïque qu'il n'en posséda jamais. À dire vrai, le
stoïcisme de ce gentleman était de ceux (combien en voit-on comme
cela!) qui mettent un homme en état de supporter avec un courage
exemplaire les afflictions de ses amis, mais qui, par une espèce
de compensation, le rendent, en ce qui le concerne, très sensible
à ses maux, et d'un égoïsme très susceptible. On peut donc, sans
calomnier ce fonctionnaire intéressant, déclarer sans réserve et
sans déguisement qu'il commença par se montrer très alarmé tout
d'abord, et qu'il manifesta des émotions qui ne faisaient pas
honneur à son héroïsme, jusqu'à ce qu'il eut appelé à son aide ses
facultés ratiocinatives, qui lui firent entrevoir une perspective
moins désespérée.
À mesure que M. Dennis exerçait les qualités intellectuelles dont
la nature l'avait doué à passer en revue ses chances les plus
favorables de se tirer d'affaire bellement et sans grand
désagrément personnel, il sentait renaître ses esprits et
augmenter sa confiance. Quand il se rappelait la haute estime dans
laquelle était tenu son ministère, et le besoin constant qu'on
avait de ses services; quand il se considérait lui-même, dont le
Code pénal avait fait une espèce de remède universel, applicable
aussi bien aux femmes qu'aux hommes, aux vieillards qu'aux
enfants, aux gens de tout âge, de toute variété de criminalité;
quand il songeait à la haute faveur dont il jouissait, par titre
officiel, près de la Couronne, et des deux Chambres du parlement,
de la Monnaie, de la Banque d'Angleterre et des Juges du
territoire; quand il repassait dans son esprit tous les ministres
successifs dont il était resté toujours la panacée favorite; quand
il réfléchissait que c'était à lui que l'Angleterre devait de
rester isolée dans la gloire de la pendaison parmi les nations
civilisées de la terre; quand il se représentait tous ces titres
et qu'il les pesait dans son esprit, il n'avait pas l'ombre d'un
doute qu'il y allait de l'honneur de la nation reconnaissante de
l'acquitter des conséquences de ses dernières escapades, et
qu'elle ne pouvait manquer de lui rendre son ancienne place dans
le bienheureux système social.
Il en était donc resté, comme on dit, sur sa bonne bouche, quand
il prit place au milieu de l'escorte qui l'attendait, et il se
rendit à la prison avec une indifférence héroïque. Et arrivant à
Newgate, où on avait réparé à la hâte les ruines de quelques
cachots pour y tenir en toute sûreté les révoltés, il reçut un
accueil chaleureux des porte-clefs, charmés de voir un cas
extraordinaire, un cas intéressant, qui rompait agréablement la
monotonie de leur service uniforme. Aussi, sous l'empire de cette
aimable surprise, lui mit-on les fers avec un soin tout
particulier, avant de le coffrer dans l'intérieur de la prison.
«Camarade, dit le bourreau, pendant que, sous la conduite d'un
officier de la geôle, il traversait, dans cet attirail nouveau
pour lui, tous les corridors qu'il connaissait si bien, est-ce que
je vais rester longtemps avec quelqu'un?
-- Si vous nous aviez laissé plus de cellules debout, on vous en
aurait donné une pour vous tout seul, lui répondit-on; mais, pour
le moment, la place nous manque, et nous sommes obligés de vous
donner de la compagnie.
-- À la bonne heure, répliqua Dennis, je n'ai pas de répugnance
pour être en compagnie, camarade; au contraire, j'aime assez la
société. J'étais né pour la société, vrai.
-- Quel dommage, n'est-ce pas? dit son conducteur.
-- Mais non, répondit Dennis, je ne trouve pas. Pourquoi donc
serait-ce dommage, camarade?
-- Oh! dame! je ne sais pas, dit l'autre négligemment. C'est que,
comme vous dites que vous étiez né pour la société, et qu'on va
vous en priver dans votre fleur, vous comprenez...
-- Dites-moi donc, reprit l'autre vivement, de quoi diable me
parlez-vous là? Qu est-ce que c'est que ces gens-là qu'on va
priver dans leurs fleurs?
-- Oh! personne précisément: je croyais que c'était peut-être
vous,» dit le geôlier.
M. Dennis s'essuya la face, qui était devenue tout à coup rouge
comme le feu. «Vous avez toujours aimé à dire des farces» dit-il à
son conducteur d'une voix tremblante, et il le suivit en silence,
jusqu'à ce qu'il se fut arrêté devant la porte.
-- C'est là ma résidence, n'est-ce pas? demanda-t-il d'un air
facétieux.
-- Oui, voilà la boutique, monsieur,» répliqua l'autre. Dennis se
disposait à y entrer, d'assez mauvaise grâce, quand tout à coup il
s'arrêta et recula tout saisi.
«Eh bien! dit le geôlier, comme vous voilà ému!
-- Hum! dit Dennis à voix basse et fort alarmé. Il y a de quoi!
Fermez cette porte.
-- C'est ce que je vais faire, quand vous serez entré.
-- Mais je n'entrerai pas du tout. Je ne veux pas qu'on m'enferme
avec cet homme-là. Est-ce que vous avez envie de me faire
étrangler, camarade?»
Le geôlier n'avait pas l'air d'avoir la moindre envie pour ou
contre; mais lui faisant observer en deux mots qu'il avait sa
consigne, et qu'il voulait l'exécuter, il ferma la porte par-
dessus lui, tourna la clef et se retira.
Dennis se tenait tout tremblant le dos contre la porte, et levant
le bras par un mouvement involontaire pour se mettre en défense,
les yeux fixés sur un homme, le seul locataire pour le moment du
cachot, qui était étendu tout de son long sur un banc de pierre,
et qui venait de suspendre sa respiration comme s'il était en
train de se réveiller. Cependant il se roula sur le côté, laissa
pendre son bras négligemment poussa un long soupir et, murmurant
quelques mots inintelligibles, retomba aussitôt dans le sommeil.
Légèrement rassuré par ce répit, le bourreau détourna un moment
les yeux de son compagnon endormi, et jeta un coup d'oeil autour
du cachot pour voir s'il ne trouverait pas quelque endroit
favorable ou quelque arme propice pour se défendre. Il n'y avait
pas d'autre meuble qu'une mauvaise table, qu'on ne pouvait
déranger sans faire du bruit, et une lourde chaise. Il se glissa
sur la pointe du pied vers ce dernier article de mobilier,
l'emporta dans le coin le plus reculé, et le mettant devant lui
pour s'en faire un rempart, il surveilla de là les mouvements de
l'ennemi avec la plus grande vigilance et une extrême défiance.
L'homme qui dormait là, c'était Hugh. Et naturellement Dennis
devait se trouver dans un état d'attente assez pénible, et
souhaiter à part lui que l'autre ne se réveillât jamais. Fatigué
de rester debout, il s'accroupit dans son coin au bout de quelque
temps, et finit par s'asseoir sur le pavé glacé. Cependant,
quoique la respiration de Hugh annonçât toujours qu'il dormait
d'un bon somme, il ne pouvait se résoudre à le quitter des yeux un
instant. Il en avait si grand'peur, il redoutait tellement un
assaut subit de sa part, que, non content d'observer ses yeux
fermés au travers des barreaux de la chaise, il se levait en
tapinois de temps en temps sur ses pieds pour le regarder, le cou
tendu, et s'assurer qu'il était réellement bien endormi, et qu'il
n'allait pas profiter d'un moment de surprise pour s'élancer sur
lui.
Hugh dormit si longtemps et si profondément, que M. Dennis
commença à croire qu'il ne se réveillerait pas avant la visite du
porte-clefs. Déjà il se félicitait de cette supposition flatteuse,
et bénissait son étoile avec ferveur, quand il se manifesta deux
ou trois symptômes assez peu rassurants, comme par exemple un
nouveau mouvement du bras, un nouveau soupir, une agitation
incessante de la tête; puis, juste au moment où le dormeur allait
tomber lourdement à bas de ce lit étroit, les yeux de Hugh
s'ouvrirent.
Le hasard voulut que sa figure se trouvât précisément tournée du
côté de son visiteur inattendu, il le regarda bien une douzaine de
secondes tranquillement, sans avoir l'air d'être surpris ni de le
reconnaître. Puis tout à coup il fit un bond et prononça son nom
avec un gros juron.
«N'approchez pas, camarade, n'approchez pas, cria Dennis, se
cachant derrière la chaise, ne me touchez pas. Je suis prisonnier
comme vous. Je n'ai pas la liberté de mes membres. Je ne suis
qu'un pauvre vieux. Ne me faites pas de mal.»
Il prononça les derniers mots d'un air si câlin et d'un ton si
piteux, que Hugh, qui avait saisi la chaise et la tenait en l'air
pour lui en asséner un coup, se retint et lui dit de se relever.
«Oui certainement, camarade, je vais me relever, cria Dennis,
prompt à l'apaiser par tous les moyens en son pouvoir; je ne
demande pas mieux que de faire tout ce qui peut vous être
agréable, bien sûr; là! me voici relevé. Qu'est-ce que je puis
faire pour vous? Vous n'avez qu'un mot à dire, et je le ferai.
-- Ce que vous pouvez faire pour moi! cria Hugh, en l'empoignant
par le collet avec ses deux mains et le secouant aussi rudement
que s'il voulait lui couper la respiration. Et qu'est-ce que vous
avez fait pour moi?
-- J'ai fait de mon mieux, ce que je pouvais faire de mieux.»
répondit le bourreau.
Hugh, sans répliquer, le secoua dans ses serres vigoureuses à lui
faire branler les dents dans la mâchoire, le lança par terre, et
alla se rejeter lui-même sur son banc.
«Si ce n'était pas le plaisir que je ressens au moins de vous voir
ici, murmura-t-il entre ses dents, je vous aurais écrasé la tête
contre la muraille; oh! oui, et ça ne serait pas long.»
Il se passa quelque temps avant que Dennis eût retrouvé sa
respiration pour pouvoir parler; mais sitôt qu'il put reprendre
son langage humble et soumis, il n'y manqua pas.
«Oui, j'ai fait de mon mieux, dit-il d'un ton caressant; savez-
vous que j'avais là deux baïonnettes dans les reins, et je ne sais
pas combien de cartouches à mon service, pour me forcer à aller où
vous étiez, et que, si vous n'aviez pas été pris, vous auriez été
tué à coups de fusil? Jugez un peu, la belle figure que vous
auriez faite!... un beau jeune homme comme vous!
-- Je vais donc faire à présent plus belle figure, hein? demanda
Hugh, en relevant la tête avec une expression si terrible que
l'autre n'osa pas lui répliquer pour le moment.
-- Il n'y a pas de doute, dit Dennis d'un ton doucereux, après un
instant de silence. D'abord il y a les chances du procès, et vous
en avez mille pour vous. Nous pouvons nous en tirer les braies
nettes: on a vu des choses plus extraordinaires que ça. Après
cela, quand même ce ne serait pas, et que les chances tourneraient
contre nous, nous en serons quittes pour être exécutés une bonne
fois; et ça se fait, voyez-vous, avec tant de propreté, d'adresse
et d'agrément, si le terme ne vous paraît pas trop fort, que vous
ne pourriez jamais croire qu'on ait pu porter la chose à ce point
de perfection. Tuer un de nos semblables à coups de fusil...
Pouah!» Et cette idée seule révoltait tellement sa nature, qu'il
cracha sur le pavé du cachot.
La chaleur qu'il montrait sur ce sujet pouvait passer pour du
courage aux yeux de quelqu'un qui ne connaissait pas ses goûts et
ses préférences artistiques; de plus, comme il se gardait bien de
laisser percer ses espérances secrètes, et qu'il avait l'air au
contraire de se mettre sur le même pied que Hugh, ce vaurien fut
plus sensible à ces considérations pour se laisser attendrir,
qu'il ne l'aurait été à tous les plus beaux raisonnements ou à la
soumission la plus abjecte. Il reposa donc ses bras sur ses
genoux, et, se baissant en avant, il regarda Dennis par-dessous
les mèches de ses cheveux, avec une espèce de sourire sur les
lèvres.
«Le fait est, camarade, dit le bourreau d'un ton de plus intime
confiance, que vous vous étiez fourré là en assez mauvaise
compagnie. Vous étiez avec un homme qu'on poursuivait bien plus
que vous: c'était lui que je cherchais. Au reste, vous voyez ce
que j'ai gagné à tout cela. Me voici ici comme vous: nous sommes
dans la même barque.
-- Tenez, gredin, lui dit Hugh en fronçant les sourcils, je ne
suis pas assez dupe pour ne pas savoir que vous comptiez y gagner
quelque chose, sans quoi vous ne l'auriez pas fait; mais c'est une
affaire finie. Vous voilà ici. Il ne sera bientôt pas plus
question de vous que de moi; et je ne tiens pas plus à vivre qu'à
mourir, à mourir qu'à vivre; ce m'est tout un. Alors, pourquoi me
donnerais-je la peine de me venger de vous? Boire, manger, dormir,
tout le temps que j'ai à rester ici, je ne me soucie pas d'autre
chose. S'il pouvait seulement pénétrer un peu plus de soleil dans
ce maudit trou, pour qu'on pût s'y réchauffer, je voudrais y
rester couché tout le long du jour, sans me donner la peine de me
lever ou de m'asseoir une fois: voilà comme je me soucie de moi.
Pourquoi donc me soucier de vous?»
Il finit cette harangue par un grognement qui ressemblait assez au
bâillement d'une bête féroce, se remit tout de son long sur le
banc, et ferma de nouveau les yeux.
Après l'avoir regardé quelques moments en silence, Dennis tout
heureux de l'avoir trouvé si bénin, approcha de sa couche
grossière la chaise sur laquelle il s'assit près de lui; pourtant
il prit la précaution de ne pas se mettre à portée de son bras
nerveux.
«Bien dit, camarade, on ne peut pas mieux dire, se risqua-t-il à
répondre. Nous allons boire et manger tant que nous pourrons,
dormir tant que nous pourrons, nous rendre la vie douce tant que
nous pourrons; et avec de l'argent on a tout: dépensons-le
gaiement.
-- De l'argent! dit Hugh en se retournant dans une position plus
commode... où est-il?
-- Dame! ils m'ont pris le mien à la loge, dit M. Dennis, mais ils
ne traitent pas tout le monde de même.
-- Vous croyez? Eh bien! ils m'ont pris le mien aussi.
-- Alors je vais vous dire, camarade, il faut vous adresser à vos
parents.
-- Mes parents! dit Hugh se relevant en sursaut et se soutenant
sur ses mains; où sont-ils, mes parents?
-- Vous avez toujours bien de la famille?
-- Ha! ha! ha! dit Hugh en éclatant de rire et balançant son bras
au-dessus de sa tête. Ne va-t-il pas parler de parents, ne va-t-il
pas parler de famille à un homme dont la mère a péri de la mort
qui attend son fils, et l'a laissé, pauvre affamé, sans un visage
de connaissance au monde! Venez donc me parler de parents et de
famille!
-- Camarade, cria le bourreau, dont les traits éprouvèrent un
changement subit, vous ne voulez pas dire que...
-- Je veux dire, reprit Hugh, qu'ils l'ont pendue à Tyburn. Ce qui
était bon pour elle est assez bon pour moi. Qu'ils m'en fassent
autant quand ils voudront... le plus tôt sera le mieux. Pas un mot
de plus; je vais dormir.
-- Au contraire, j'ai besoin de vous parler; j'ai besoin d'avoir
là-dessus plus de détails, dit Dennis, changeant de couleur.
-- Ne vous avisez pas de ça, répondit Hugh en grognant; vous ferez
bien de tenir votre langue. Quand je vous dis que je vais dormir!»
Dennis s'étant risqué à dire quelques mots encore malgré cet
avertissement, son camarade, furieux, lui lança de toute sa force
un coup de poing qui pourtant ne l'atteignit pas, puis se recoucha
en murmurant une foule de jurons et d'imprécations et en se
tournant la face contre la muraille. Après avoir essayé encore une
ou deux fois à ses risques et périls, malgré la terrible humeur de
son compagnon, de le tirer tout doucement par la basque de son
habit pour reprendre cette conversation dont M. Dennis, pour des
raisons à lui connues, tenait tant à poursuivre le cours, il n'eut
pas d'autre alternative que d'attendre, aussi patiemment qu'il le
put, le bon plaisir du dormeur.