Le lendemain matin, le serrurier resta en proie aux mêmes
incertitudes, et le surlendemain, et plusieurs jours de suite
encore. Souvent, après la chute du jour, il entrait dans la rue et
tournait ses regards vers la maison qu'il connaissait si bien; et
il était sûr d'y voir la lumière solitaire briller encore à
travers les fentes du volet de la fenêtre, quand tout paraissait
au dedans muet, immobile, triste comme un tombeau. Comme il ne
voulait pas risquer de perdre la faveur de M. Haredale en
désobéissant à ses injonctions précises, il ne s'aventurait jamais
à frapper à la porte ou à trahir sa présence; mais, chaque fois
que l'attrait d'un vif intérêt et d'une curiosité non satisfaite
le poussait à venir voir de ce côté, et Dieu sait s'il y venait
souvent, la lumière était toujours là.
Quand il aurait su ce qui se passait au dedans, il n'en aurait
guère été plus avancé; ce n'est pas là ce qui lui aurait donné la
clef de ces veilles mystérieuses. À la brune, M. Haredale se
renfermait chez lui, et au point du jour il sortait. Il ne
manquait jamais une seule nuit le même manège. Il entrait et
sortait toujours tout seul, sans varier le moins du monde ses
habitudes.
Voici comment il occupait sa veillée. Le soir, il entrait au
logis, absolument comme le jour où le serrurier l'avait
accompagné. Il allumait une bougie, parcourait l'appartement,
l'examinant avec soin et en détail. Cela fait, il retournait dans
la chambre du rez-de-chaussée, posait son épée et ses pistolets
sur la table, et s'asseyait devant jusqu'au lendemain matin.
Il avait presque toujours avec lui un livre que souvent il
essayait de lire, mais sans pouvoir jamais y fixer les yeux ou sa
pensée cinq minutes de suite. Le plus léger bruit au dehors
frappait son oreille: il semblait qu'il ne pouvait pas résonner un
pas sur le trottoir qui ne lui fit bondir le coeur.
Il ne passait pas ces longues heures de solitude sans rien
prendre. Il portait généralement dans sa poche un sandwich au
jambon, avec un petit flacon de vin, dont il se versait quelques
gouttes dans une grande quantité d'eau, et il buvait ce sobre
breuvage avec une ardeur fiévreuse, comme s'il avait la gorge
desséchée; mais il était rare qu'il prit une miette de pain pour
déjeuner.
S'il était vrai, comme le serrurier, après mûre réflexion,
paraissait disposé à le croire, que ce sacrifice volontaire de
sommeil et de bien-être dût être attribué à l'attente
superstitieuse de l'accomplissement d'une vision ou d'un rêve en
rapport avec l'événement qui l'avait occupé tout entier depuis
tant d'années; s'il était vrai qu'il attendit la visite de quelque
revenant qui courait les champs à l'heure où les gens sont
tranquillement endormis dans leur lit, il ne montrait toujours
aucune trace de crainte ou d'hésitation. Ses traits sombres
exprimaient une résolution inflexible; ses sourcils froncés, ses
lèvres serrées, annonçaient une décision ferme et profonde; et,
quand il tressaillait au moindre bruit, l'oreille aux aguets, ce
n'était point du tout le tressaillement de la peur, c'était plutôt
celui de l'espérance: car aussitôt il saisissait son épée, comme
si l'heure était enfin venue; puis il la serrait à poing fermé, et
écoutait avidement, l'oeil étincelant et l'air impatient, jusqu'à
ce qu'il n'entendît plus rien.
Ces désappointements étaient fréquents, car ils se renouvelaient à
chaque son extérieur; mais sa constance n'en était point ébranlée.
Toujours, toutes les nuits, il était là à son poste, comme une
sentinelle lugubre et sans sommeil. La nuit se passait, le jour
venait: il veillait toujours.
Et cela bien des semaines. Il avait pris un logement garni au
Vauxhall pour y passer la journée et goûter quelque repos; c'est
de là qu'à la faveur de la marée il venait, ordinairement par eau,
de Westminster à London-Bridge, pour éviter les rues populeuses.
Un soir, peu de temps avant le crépuscule, il suivait sa route
accoutumée le long de la rivière, dans l'intention de passer par
la salle de Westminster-Hall, puis par la cour du palais, pour
aller prendre, comme d'habitude, le bateau de London-Bridge. Il y
avait pas mal de gens rassemblés autour des Chambres, pour voir
entrer et sortir les membres du Parlement, qu'ils accompagnaient
de leurs acclamations bruyantes, d'approbations ou de sifflets,
selon leurs opinions connues. En traversant la foule il entendit
deux ou trois fois pousser le cri de: «Pas de papisme!» qui
n'était pas nouveau pour ses oreilles; mais il n'y fit seulement
pas attention, en voyant qu'il partait d'un attroupement de
fainéants de bas étage; et, sans en prendre aucun souci, il
continua son chemin avec la plus parfaite indifférence.
Il y avait dans la salle de Westminster de petits groupes épars au
milieu desquels les uns, en petit nombre, levaient les yeux vers
la voûte majestueuse de l'édifice, éclairée par les derniers feux
du soleil couchant, dont les rayons obliques coloraient ses
vitraux, avant de s'éteindre tout à fait dans l'ombre. D'autres,
des passants bruyants, des ouvriers qui retournaient chez eux en
sortant de leurs ateliers, pressaient le pas, éveillant de leurs
voix animées les échos sonores, et bouchant le jour de la petite
porte lointaine, quand ils défilaient devant pour continuer leur
route. D'autres, en conversation réglée sur des sujets politiques
ou personnels, se promenaient lentement de long en large, les yeux
fixés sur le sol, et semblaient être tout oreilles depuis les
pieds jusqu'à la tête, pour écouter ce qui se disait. Ici une
demi-douzaine de gamins se chamaillaient ensemble, de manière à
faire de Westminster une vraie tour de Babel; là un homme isolé,
demi-clerc et demi-mendiant, se promenait à pas comptés, épuisé
par la faim qui perçait dans le désespoir de ses traits; coudoyé,
en passant, par un petit garçon chargé de quelque commission,
dandinant son panier, et fendant, de ses cris perçants, la
charpente même du plafond; pendant qu'un écolier, plus discret et
surtout plus prudent, s'arrêtait à mi-chemin pour remettre sa
balle dans sa poche, à la vue du bedeau qui arrivait de loin en
grondant. C'était l'heure de la soirée où, rien que le temps de
fermer les yeux, on trouve en les rouvrant que l'obscurité a fait
des progrès. La dalle, usée par les pas qui la réduisaient en
poussière, faisait un appel aux murs élevés de l'enceinte pour
répéter le bruit retentissant des pieds toujours en mouvement, à
moins qu'il ne fût dominé tout à coup par la chute de quelque
lourde porte retombant contre le bâtiment, comme un coup de
tonnerre, qui noyait tous les autres bruits dans son fracas
éclatant.
M. Haredale, donnant à peine un coup d'oeil à ces groupes en
passant, et un coup d'oeil distrait, avait déjà presque traversé
la salle, lorsque son attention fut attirée par deux personnes
debout devant lui. L'une d'elles, un gentleman d'une mise
élégante, portait à la main une badine qu'il faisait tourner, en
se promenant, de la façon la plus fashionable; l'autre l'écoutait
d'un air de chien couchant, avec des manières obséquieuses et
rampantes: c'était à peine s'il se permettait de glisser un mot
dans leur colloque. La tête rentrée dans les épaules jusqu'aux
oreilles, il se frottait les mains avec une basse complaisance, ou
répondait de temps en temps par une simple inclination de tête,
qui tenait un juste milieu entre un signe d'approbation et une
plate révérence.
Après tout, ces deux hommes n'offraient rien de bien remarquable:
car ce n'est déjà pas si rare de voir des gens faire une cour
servile à un bel habit accompagné d'une canne, sans vouloir parler
ici des cannes à pommes d'or ou d'argent de nos seigneurs les
lords, ni des baguettes officielles de nos magistrats. Et
pourtant, dans ce monsieur bien mis, et aussi dans l'autre, il y
avait quelque chose qui fit éprouver à M. Haredale une sensation
désagréable. Il hésita, s'arrêta, et se disposait à se jeter de
côté pour éviter leur rencontre, lorsque, au même moment, les deux
autres, s'étant retournés vivement, se trouvèrent face à face avec
lui avant qu'il eût pu leur échapper.
Le gentleman à la canne leva son chapeau et commençait à s'excuser
de ce choc imprévu; M. Haredale se hâtait d'accepter l'explication
et de s'évader, quand le premier s'arrêta tout court et s'écria:
«Tiens! c'est Haredale! Parbleu! voilà qui est étrange!
-- C'est vrai, répondit-il avec impatience. Oui, je...
-- Mon cher ami, cria l'autre en le retenant, comme vous êtes
pressé! Une minute, Haredale, au nom de notre ancienne
connaissance.
-- Je suis pressé, en effet. Nous ne désirions cette rencontre ni
l'un ni l'autre. Nous n'avons rien de mieux à faire que de
l'abréger. Bonsoir.
-- Fi! fi! répliqua sir John, car c'était lui, vous êtes aussi
trop maussade. Justement nous parlions de vous. J'avais encore
votre nom sur les lèvres; peut-être même me l'avez-vous entendu
prononcer... Non? J'en suis fâché, j'en suis vraiment fâché. Vous
reconnaissez notre ami ici présent, Haredale? convenez que c'est
une singulière rencontre.»
L'ami en question, évidemment mal à son aise, avait pris la
liberté de serrer le bras de sir John et de lui faire entendre,
par toute sorte d'autres signes, qu'il désirait éviter cette
présentation. Mais comme cela n'entrait pas dans les vues de sir
John, il n'eut pas l'air de s'apercevoir de ces supplications
muettes, et le montra de la main, en même temps qu'il disait
«notre ami,» pour appeler plus particulièrement sur lui
l'attention.
Notre ami n'eut donc plus d'autre ressource que d'étaler sur son
visage le plus brillant sourire dont il pouvait disposer, et de
faire une révérence propitiatoire au moment où M. Haredale tourna
sur lui ses yeux. Se voyant reconnu, il avança la main d'un air de
gaucherie et d'embarras, qui ne fit qu'augmenter lorsque Haredale
la rejeta d'un air de mépris, en disant froidement:
«M. Gashford! Alors on ne m'avait pas trompé. Il paraît, monsieur,
que vous avez décidément jeté le masque, et que vous poursuivez à
présent avec l'ardeur amère d'un renégat ceux dont les opinions
étaient autrefois les vôtres. Grand honneur pour la cause que vous
embrassez, monsieur! Je fais mon compliment à celle que vous venez
d'épouser, d'avoir fait, une pareille acquisition.»
Le secrétaire se frottait les mains avec force révérences, comme
pour désarmer son adversaire en s'humiliant devant lui. Sir John
Chester s'écriait de l'air le plus réjoui: «Vraiment, il faut
convenir que c'est une singulière rencontre!» Et là-dessus il
prenait dans sa tabatière une prise de tabac avec son calme
ordinaire.
«M. Haredale, dit M. Gashford, levant les yeux en cachette et les
baissant tout de suite après, quand ils eurent rencontré le regard
fixe et ferme du premier, M. Haredale est trop consciencieux, trop
honorable, trop sincère, assurément, pour attribuer à d'indignes
motifs un changement d'opinions plein de loyauté, même quand ces
opinions nouvelles ne seraient pas d'accord avec celles qu'il
professe lui-même; M. Haredale est trop juste, trop généreux,
d'une intelligence trop éclairée, pour...
-- Ah! vraiment, monsieur? reprit l'autre avec un sourire
sarcastique en le voyant s'arrêter embarrassé. Vous disiez
donc...?
Gashford haussa légèrement les épaules et, baissant encore les
yeux sur les dalles, garda le silence.
«Non; mais, réellement, dit John venant alors à son aide,
convenons que c'est une rencontre tout à fait singulière.
Haredale, mon cher ami, pardon; je ne crois pas que vous soyez
frappé, comme il faut l'être, de ce qu'elle a de remarquable.
Voyez un peu: nous voici là, sans rendez-vous préalable, trois
anciens camarades de collège, réunis dans la salle de Westminster;
trois anciens pensionnaires du triste et ennuyeux séminaire de
Saint-Omer, où vous deux vous étiez obligés, par votre titre de
catholiques, de faire votre éducation, et où moi, l'une des
espérances en herbe du parti protestant de ce temps-là, j'avais
été envoyé pour prendre des leçons de français d'un Parisien pur
sang.
-- Vous pourriez ajouter une particularité qui rend la chose
encore plus singulière, sir John, dit M. Haredale: c'est que
quelques-unes de ces espérances en herbe du parti protestant sont
en ce moment liguées dans l'édifice là-bas pour nous dépouiller du
privilège abusif et monstrueux d'apprendre à nos enfants à lire et
à écrire; c'est que, dans ce pays de liberté prétendue, en
Angleterre même, où nous entrons par milliers tous les ans dans
vos troupes pour défendre votre liberté, et pour aller mourir en
masse à votre service dans les sanglantes batailles du continent,
vous aussi, par milliers, à ce que j'entends dire, vous vous
laissez persuader par ce M. Gashford, qu'il faut nous regarder
tous comme des loups et des bêtes fauves. Vous pourriez ajouter
encore que cela n'empêche pas cet homme-là d'être reçu dans votre
société, de se promener tranquillement par les rues en plein jour,
la tête levée (pas comme en ce moment): et je vous réponds que ce
n'est pas la particularité la moins étrange de cette étrange
rencontre.
-- Oh! vous êtes bien sévère pour notre ami, répliqua sir John
avec un sourire engageant; vraiment, je vous trouve bien sévère
avec notre ami.
«Laissez-le continuer, sir John, dit Gashford en tripotant ses
gants, laissez-le continuer, j'y mettrai de la patience, sir John.
Quand on a l'honneur de votre estime, on peut se passer de celle
de M. Haredale. M. Haredale est un des hommes qui se sentent
atteints par nos lois pénales, et naturellement je ne dois pas
m'attendre à me voir en faveur auprès de lui.
-- Ma faveur! monsieur, repartit Haredale, jetant un regard amer à
l'autre interlocuteur, elle vous est au contraire si bien acquise,
que je suis charmé de vous voir en si bonne compagnie. N'êtes-
vous, pas à vous deux, l'essence de votre fameuse _Association_?
-- Je dois vous dire, reprit sir John de son air le plus
doucereux, qu'ici vous faites une méprise. C'est de votre part,
pour un homme aussi exact et aussi judicieux, une erreur qui
m'étonne. Je n'appartiens pas à l'Association dont vous parlez; je
professe un immense respect pour ses membres, mais je n'en fais
pas partie, quoique je sois, il est vrai, opposé par conscience à
ce qu'on vous rende vos droits. Je regarde cela comme mon devoir,
j'en ai beaucoup de regret; mais c'est une nécessité fâcheuse, et
qui me coûte plus que vous ne pensez... Voulez-vous une prise? si
vous ne voyez pas d'inconvénient à prendre cette légère infusion
d'un parfum innocent, vous en trouverez l'arôme exquis, j'en suis
sûr.
-- Pardon, sir John, dit Haredale en faisant signe qu'il n'en
usait pas, pardon de vous avoir mis au rang des humbles
instruments qui travaillent au grand jour. J'aurais dû faire plus
d'honneur à votre génie. Les hommes de votre capacité se
contentent de comploter impunément dans l'ombre et de laisser
leurs enfants perdus exposés au premier feu des mécontents.
-- Comment donc! répliqua sir John, toujours avec la même douceur,
vous n'avez pas besoin de vous excuser. Ce serait bien le diable
si de vieux amis comme vous et moi ne pouvaient pas se passer
quelques libertés.»
Gashford, qui avait été tout ce temps-là dans une agitation
perpétuelle, mais sans lever les yeux, se tourna enfin vers sir
John et se hasarda à lui glisser à l'oreille qu'il était obligé de
partir, pour ne pas faire attendre milord.
«Vous n'avez que faire de vous tourmenter, mon bon monsieur, lui
dit M. Haredale; je vais vous quitter pour vous mettre plus à
l'aise.» Et c'est ce qu'il allait faire sans plus de cérémonie,
lorsqu'il fut arrêté par un murmure et un bourdonnement qui
partaient du bout de la salle; et, jetant les yeux dans cette
direction, il vit arriver lord Georges Gordon, entouré d'une foule
de gens.
La figure de ses deux compagnons laissa percer, chacun à sa
manière, une expression de triomphe secret, qui donna
naturellement à M. Haredale l'envie de ne point se déranger devant
ce chef de parti, et de l'attendre de pied ferme sur son passage.
Il se redressa donc, et, croisant ses bras derrière son dos, prit
une attitude fière et méprisante, pendant que lord Georges
s'avançait lentement, à travers la foule qui se pressait autour de
lui, juste vers l'endroit où les trois interlocuteurs étaient
réunis.
Il venait de quitter à l'instant la chambre des Communes, et était
venu tout droit à la salle du palais, répandant, selon sa coutume,
le long de son chemin, la nouvelle de ce qui avait été dit, le
soir même, relativement aux papistes, des pétitions présentées en
leur faveur, des personnes qui les avaient appuyées, du jour où
l'on passerait le bill, et du moment opportun qu'il faudrait
choisir pour présenter à leur tour leur grande pétition
protestante. Il débitait tout cela aux personnes qui
l'entouraient, en élevant la voix et ne ménageant pas les gestes.
Ceux qui se trouvaient le plus près de lui se communiquaient leurs
commentaires, et laissaient éclater des menaces et des murmures;
ceux qui étaient en arrière de la foule criaient: «Silence,» ou
bien: «Ne fermez donc pas le passage,» ou se pressaient contre les
autres pour tâcher de leur prendre leurs places; en un mot, ils
avançaient péniblement, de la façon la plus irrégulière et la plus
désordonnée, comme fait toujours la foule.
Quand ils furent arrivés près de l'endroit où se tenaient le
secrétaire, sir John et M. Haredale, lord Georges se retourna en
faisant quelques réflexions incohérentes d'une nature assez
violente, finit par le cri banal de «À bas les papistes!» et
demanda aux assistants trois salves de hourras pour appuyer sa
motion. Pendant qu'on s'empressait, autour de lui, d'y répondre
avec une grande énergie, il se débarrassa de la multitude et
s'avança auprès de Gashford. Comme ils étaient tous les deux,
ainsi que sir John, bien connus de la populace, elle fit un pas en
arrière pour les laisser tous quatre ensemble.
«Voici M. Haredale, lord Georges, lui dit sir John Chester, voyant
que le noble lord regardait l'inconnu d'un oeil scrutateur, un
gentleman catholique malheureusement... je regrette beaucoup qu'il
soit catholique... mais c'est une de mes connaissances que
j'estime beaucoup, une ancienne connaissance aussi de M. Gashford.
Mon cher Haredale, voici lord Georges Gordon.
-- J'aurais reconnu tout de suite Sa Seigneurie, quand je ne
l'aurais jamais vue auparavant, dit M. Haredale. J'espère qu'il
n'y a pas deux gentilshommes en Angleterre qui, en s'adressant à
une populace ignorante et passionnée, fussent capables de lui
parler dans les termes injurieux que je viens d'entendre, d'une
part considérable de leurs concitoyens. Fi! milord, fi!
-- Je n'ai rien à vous dire, monsieur, répliqua lord Georges à
haute voix, en agitant la main avec un trouble visible; il n'y a
rien de commun entre nous.
-- Il y a bien des choses au contraire qui devraient être communes
entre nous, dit M. Haredale; je puis dire même que Dieu nous a
donné tout en commun... la charité commune à tous les hommes, le
sens commun, les notions les plus communes des convenances qui
devraient vous interdire une pareille conduite. Quand chacun de
ces hommes que vous avez là autour de vous aurait des armes dans
les mains, comme ils les portent déjà dans le coeur, je ne
quitterais pas la place sans vous dire que vous déshonorez votre
rang.
-- Je ne vous entends pas, monsieur, répliqua-t-il encore du même
ton; je ne veux pas vous entendre, je me moque bien de ce que vous
dites. Gashford, ne répliquez pas (en effet le secrétaire faisait
mine de vouloir répondre), je n'ai rien de commun avec les
adorateurs des idoles.»
À ces mots il lança un coup d'oeil à sir John, qui leva les mains
et les sourcils, comme pour déplorer la conduite téméraire de
M. Haredale, en même temps qu'il adressait à la foule et à son
chef un sourire d'admiration.
«Lui! me répliquer! cria Haredale en toisant Gashford des pieds à
la tête. Un homme qui a commencé par être un voleur, quand il
n'était pas plus haut que cela; qui, depuis, est devenu le fripon
le plus servile, le plus faux, le plus éhonté! un homme qui a
rampé à plat ventre toute sa vie, déchirant la main qu'il léchait
et mordant ceux qu'il flattait! Un sycophante qui n'a su, de sa
vie ni de ses jours, ce que c'est qu'honneur, vérité, courage;
qui, après avoir ravi l'innocence à la fille de son bienfaiteur,
l'a épousée pour lui briser le coeur par ses cruels traitements!
Un chien couchant qui allait remuer la queue à la fenêtre de la
cuisine pour attraper un morceau de pain! un mendiant qui
demandait trois pence à la porte de nos églises! Voilà l'apôtre de
foi dont la conscience délicate renie les autels où la honte de sa
vie a été publiquement dénoncée!... À présent, vous reconnaissez
l'homme.
-- Oh! réellement... vous êtes trop, trop sévère avec notre ami,
s'écria sir John.
-- Laissez continuer M. Haredale, dit Gashford, dont la hideuse
figure était, pendant tout ce temps-là, trempée et dégouttante de
sueur, il peut bien dire tout ce qu'il voudra, cela m'est aussi
indifférent qu'à milord. S'il traite milord lui-même comme vous
venez de l'entendre, comment voulez-vous que moi je n'y passe pas
à mon tour?
-- Ce n'est pas assez, milord, continua M. Haredale, que moi, un
aussi bon gentilhomme que vous, je ne puisse plus garder ma
propriété, quelle qu'elle soit, que par une connivence de l'État,
effrayé lui-même des lois cruelles dirigées contre nous; que nous
ne puissions plus faire apprendre à nos enfants, dans les écoles,
les premiers éléments du bien et du mal: il faut encore qu'on
lâche après nous des dénonciateurs comme cet homme-là! En voilà un
brillant chef de file pour donner le signal à vos cris de: «Pas de
papistes!» Fi donc! fi donc!»
La noble dupe, lord Georges Gordon, avait plus d'une fois regardé
du côté de sir John Chester, pour lui demander s'il y avait
quelque chose de vrai dans ce qu'on disait là de Gashford, et
chaque fois sir John lui avait répondu en haussant les épaules et
en lui faisant des yeux qui voulaient dire; «Oh ciel! non,» Alors
milord reprit, toujours aussi haut et avec la même affectation que
tout à l'heure:
«Monsieur, je n'ai rien à vous répondre, et ne me soucie pas d'en
entendre davantage. Je vous prie de ne pas m'imposer votre
conversation, et de ne point me mêler dans vos attaques
personnelles. Je ferai mon devoir envers mon pays et mes
compatriotes, et ce n'est point par de telles violences qu'on m'en
empêchera, qu'elles viennent ou non des émissaires du pape, je
vous en réponds; venez, Gashford.»
Ils avaient fait quelques pas, tout en parlant, et ils étaient
arrivés à la porte de la salle, par laquelle ils passèrent
ensemble. M. Haredale, sans un mot d'adieu, tourna du côté de
l'escalier de la Tamise dont il était près, et appela le seul
batelier qui se trouvât encore au bas.
Mais la populace, dont l'avant-garde n'avait pas perdu une parole
de lord Georges Gordon, et dans laquelle avait promptement circulé
le bruit que l'étranger était un papiste qui venait d'insulter
milord pour s'être fait l'avocat de la cause populaire, se
précipita pêle-mêle et, poussant devant elle le noble lord, son
secrétaire et sir John Chester, qui avaient l'air d'être à sa
tête, se réunit en foule au haut de l'escalier où M. Haredale
attendait que le bateau fut prêt, et là se tint tranquille,
laissant entre elle et lui un espace vide.
Mais si elle était inactive, elle n'était pas pour cela
silencieuse. Il commença par s'élever au milieu d'eux quelques
murmures indistincts, suivis de quelques sifflets, qui bientôt
eux-mêmes se transformèrent en un orage violent. Alors on entendit
une voix crier: «À bas les papistes!» et tout le monde fit chorus,
rien de plus. Quelques moments après un homme se mit à crier: «Il
faut le lapider;» un autre: «Il faut lui donner un plongeon;» un
autre d'une voix de stentor: «Pas de papisme!» les autres
répétèrent en écho ce cri favori que la foule (environ deux cents
braillards) accueillit par une acclamation générale.
M. Haredale était resté calme jusque-là sur le bord des marches:
en entendant cette manifestation, il leur jeta à la ronde un
regard de mépris et descendit lentement l'escalier. Il était déjà
près du bateau, quand Gashford se retourna de côté, d'un air
innocent, et aussitôt une main se leva dans la foule et lança à
M. Haredale une grosse pierre qui le frappa à la tête, et le fit
chanceler sur ses pieds comme un homme ivre.
Le sang jaillit à l'instant de sa blessure et coula le long de ses
vêtements. Il se retourna tout de suite et, remontant les marches
avec une audace et une colère qui les fit tous reculer:
«Qui est-ce qui a fait cela? demanda-t-il. Qu'on me montre celui
qui m'a visé.»
Pas une âme ne bougea; et pourtant, je me trompe, il y eut un
homme ou deux sur les derrières qui s'esquivèrent et se glissèrent
de l'autre côté, où ils se mirent à regarder, les mains dans les
poches, comme des spectateurs indifférents.
«Qui est-ce qui a fait cela? répéta-t-il. Qu'on me montre celui
qui l'a fait. Misérable chien que vous êtes, est-ce vous? Le coup
part de votre tête, si ce n'est pas de votre bras..., je vous
connais.»
À ces mots, il se jeta sur Gashford et le jeta à ses pieds, il y
eut un mouvement soudain dans la foule, et plusieurs bras se
levèrent contre lui; mais en voyant son épée nue, tous reculèrent
encore.
«Milord, sir John, criait-il, allons! Dégainez donc, l'un ou
l'autre; c'est vous qui me devez raison de cet outrage, et me
voilà en face de vous. Allons! l'épée au poing, si vous êtes des
gentilshommes.»
En même temps, il frappait la poitrine de sir John du plat de sa
lame, et se mettait en garde, la figure enflammée, l'oeil
étincelant, seul contre tous.
Un instant, un instant seulement, aussi rapide que la pensée, on
vit passer sur la doucereuse figure de sir John un éclair sombre
que personne n'y avait vu jamais. Le moment d'après, il fit un pas
en avant, étendit une main sur l'arme de M. Haredale, pendant que
de l'autre il essayait d'apaiser la foule.
«Mon cher ami, mon bon Haredale, vous êtes aveuglé par la colère;
c'est bien naturel, extrêmement naturel, mais cela vous empêche de
reconnaître même vos amis d'avec vos ennemis.
-- Que si, que je les reconnais bien, n'ayez pas peur que je m'y
trompe, répliqua-t-il, presque fou de fureur. Sir John, lord
Georges, est-ce que vous ne m'avez pas entendu? Vous êtes donc des
lâches!
-- Allons, allons! dit un homme qui perça la foule et le poussa
doucement devant lui vers le bas des escaliers; ne parlons plus de
cela. Au nom du ciel, allez-vous-en. Que diable voulez-vous faire
en face de tous ces gens-là? et ne voyez-vous pas qu'il y en a
deux fois autant dans la rue voisine, qui vont tomber sur vous
dans un moment?» Et, en effet, on les voyait accourir. «Vous
n'auriez pas poussé la première botte, que vous tomberiez étourdi
du coup de pierre que vous venez de recevoir. Voyons! retirez-
vous, monsieur, ou je vous promets que vous allez vous faire
écharper. Venez, monsieur, dépêchez-vous... plus vite que ça.»
M. Haredale, qui commençait à se sentir tourner le coeur, reconnut
la justesse de cet avis et descendit les marches avec l'assistance
de son ami inconnu. John Grueby (car c'était lui) le fit monter
dans le bateau qu'il poussa du pied, l'envoyant du coup à trente
pieds du rivage, et recommanda au batelier de gagner au large
hardiment; puis il remonta avec autant de calme et de sang-froid
que s'il venait de débarquer.
La populace montra d'abord quelque velléité de lui faire payer son
intervention dans l'affaire; mais, comme John avait l'air solide
et de sang-froid, comme d'ailleurs il portait la livrée de lord
Georges, on se ravisa, et l'on se contenta d'envoyer de loin,
après le bateau, une grêle de cailloux qui firent sur l'eau des
ricochets innocents: car la barque, pendant ce temps-là, avait
passé le pont, et glissait à toutes rames au milieu du courant.
Après cette récréation, les gens de la foule s'en retournèrent,
donnant, sur leur chemin, des coups de marteau à la protestante
dans les portes des catholiques, cassant quelques lanternes et
rossant quelques constables égarés. Mais, en entendant annoncer à
voix basse qu'il arrivait un détachement des gardes du roi, ils
prirent leurs jambes à leur col, et la rue fut balayée en un
moment.