Les jours qui suivirent furent un tourbillon. Raymond avait repris sa
tranquillité habituelle, car sa belle-mère lui avait prouvé, sans
grand'peine, avec quel mépris on devait traiter les paroles d'un homme
comme Canillac, tout en admettant que plus d'un malheureux pouvait
devenir épris de Berthe, et que, en vérité, on ne pouvait régler sa vie
sur ces éventualités extraordinaires.
Raymond aimait trop sa femme et trouvait trop naturel d'en être aimé
lui-même, pour, sur une parole en l'air, devenir véritablement jaloux,
et, comme il était délicat sur le point d'honneur, il mit le sien à
laisser une absolue liberté à Vincent pendant les derniers préparatifs.
Berthe éprouvait une ivresse dont elle ne voulait pas se rendre compte,
tout entière au plaisir de ces rencontres journalières, de cette
intimité délicieuse, car Vincent avait si bien endormi ses scrupules
qu'elle n'en éprouvait aucun remords et se persuadait qu'une pareille
affection _à côté_ ne nuisait en rien à ceux à qui elle devait ses
premières tendresses. Loin de paraître fuir Mme d'Épone, Vincent la
voulait toujours là, et avait pour elle toutes les attentions
imaginables, l'appelant invariablement pour être juge entre lui et Mme
de Fontanieu, avec laquelle il passait son temps à se disputer. Mme de
Canillac avait été emmenée à Rouen par son mari; mais elle avait promis
de revenir à temps pour son rôle de statue, et les deux petites Legay
avaient reçu à domicile les instructions pour se faire leur tête; l'une
devait être Diane, l'autre Minerve, et la perspective d'être passées à
la craie ne leur causait nulle frayeur; leur seul regret était
l'impossibilité, pour des bustes, de faire valoir leur taille!
Vincent était d'une bonne humeur imperturbable, et la vie devenait si
agréable que Berthe pensait avec une sorte de terreur aux jours qui
suivraient nécessairement; elle s'exhortait au courage, très contente
d'elle-même, et se moquant maintenant de ses terreurs de petite fille.
Le premier billet avait été suivi par d'autres glissés dans le panier à
ouvrage et le plus souvent dans la couverture de soie d'un livre;
jamais, dans ces billets, rien qui pût sérieusement alarmer sa
conscience; c'était simplement l'épanchement d'un coeur triste et ami,
d'un coeur qui battait pour elle sans oser espérer de retour, car il ne
paraissait jamais supposer qu'il pût être aimé; son bonheur était
d'aimer, d'adorer, et il se contentait d'être souffert. Cela la rendait
plus libre et plus expansive; avec un secret désir de le consoler, elle
aurait aimé causer à coeur ouvert _une fois_ avec lui, lui laisser lire
_une fois_ dans son âme, et, après, se séparer comme elle le devait.
Cette tentation d'un entretien secret la hantait; il le lui demandait
dans chaque lettre comme une faveur qu'on ne peut refuser, sans une
vraie cruauté, à un homme qui vous adore; elle le désirait et, malgré
tout, elle avait peur; elle allait, un peu grisée, se lançant avec une
ardeur fébrile dans tous les projets de plaisirs et préparait sa fête
comme si la vie n'eût pas eu d'autre but.
Quand le jour vint enfin, Mme d'Épone, qui parcourait, seule avec sa
fille, les salons démeublés, ne put s'empêcher de dire:
--Je serais aise de voir venir demain, et surtout après-demain.
--Tu nous trouves trop bruyants, ma chère maman?
--A te dire vrai, ma fille, j'aimais mieux le Grez des autres années,
sans tant de voisins.
Berthe rougit légèrement.
--Nous vivions comme des sauvages.
--Je ne le trouve pas, et vous aurez de la peine à reprendre le train
d'une vie tranquille.
--Et qui nous oblige à une vie tranquille?
--Tout; et ton bonheur en premier.
--Mon bonheur? Mais, maman, je m'amuse, je suis heureuse; Raymond
s'amuse aussi, il est heureux.
--Qu'il soit heureux sans tant d'amusements factices, cela vaudra mieux;
ou du moins, qu'il s'amuse sans tant de frais. Enfin, pour ce soir,
j'espère que tout réussira; mais je te le dis, ma fille, je verrai avec
joie éteindre le dernier lampion.
Berthe eut comme un malaise; elle ne pouvait être vraiment satisfaite
avec la conviction intime que sa mère la désapprouvait; cela la gênait,
elle voulait sa sanction, elle voulait la voir participer à son plaisir.
Cependant, elle tâcha de secouer celle impression et de ne songer qu'au
succès; son succès à elle était pour un seul, elle ne se l'avouait pas,
mais elle ne pensait à personne d'autre. Il devait venir de très bonne
heure afin de donner le dernier coup d'oeil du régisseur. Raymond
oubliait complètement ses velléités de jalousie, dans la satisfaction de
la parfaite réussite de leur théâtre; il avait donné des ordres sans
désemparer et se figurait, de bonne foi, avoir tout inventé, tout
inauguré.
Le pays entier était en émoi en cette occasion; on venait de Rouen et
même d'Elbeuf; Mme de Fontanieu avait transporté au Grez, où elle devait
coucher, trois enfants et ses malles; plusieurs personnes recevaient
l'hospitalité à Lamarie, et même les demoiselles de La Vergne avaient
des invités. Aussi Mme Le Barrage se préparait à de bien douces
émotions, et le jeune d'Ancenis avait la fièvre; il n'était pas le seul.
Au premier étage régnait une agitation extraordinaire, les portes
s'ouvraient, les femmes de chambre couraient, partout on réclamait M. de
Mottelon, qui avait le privilège de grimer, et allait d'une chambre à
l'autre remplir sa tâche délicate. La petite marquise, sans une
arrière-pensée et toute au plaisir de se déguiser, était d'une gaieté
intarissable; elle mourait de rire en voyant noircir le visage de son
mari, qui s'exécutait du reste d'assez bonne grâce; Mme de Rollo, trop
émue pour être heureuse, se regardait sous les tresses brunes de
Rébecca; les demoiselles Legay étaient hors d'elles de plaisir; Mme de
Fontanieu les avait traitées tout à fait familièrement, et M. de
Mottelon avait plaisanté d'une façon charmante en les inondant de blanc
liquide; elles étaient horribles et ne s'en doutaient pas; Mme de
Canillac était plus clairvoyante et, pâle de fureur sous son maquillage,
elle leur en voulait à tous, à mort, de lui avoir donné un rôle si
pitoyable.
Dans le boudoir de Berthe, où ils s'étaient enfin réunis, elle regardait
Mme Le Barrage délicieusement costumée en fée, et Mme de Fontanieu,
absolument charmante dans ses affiquets de Cendrillon. En vain le bon
Fontanieu riait avec elle de la couleur de leur visage; elle riait
aussi, mais avec l'envie de les mordre. Du reste, elle avait apporté, ce
soir-là, un coeur plus aigre que jamais; Canillac était resté à Rouen
sur les conseils de son valet de chambre et, pour ce bon service, Lupin
avait reçu une gratification sérieuse de Mme de Canillac, qui,
néanmoins, avait continué jusqu'au dernier moment à se désoler de
l'impossibilité où elle était de persuader son mari de revenir avec
elle. Il lui avait promis, comme fiche de consolation, de venir la
prendre le surlendemain, pour retourner ensemble à l'Abbaye, et elle
avait accepté joyeusement cet arrangement, tout en emportant la volonté
bien arrêtée de ne pas s'y conformer et de se faire retenir de force par
ses parents; mais, à son amer désappointement, Mme Legay avait paru
trouver tout simple que sa fille rentrât chez elle, et n'avait pas
renouvelé son invitation ni fait la moindre instance pour la retenir.
C'est que Céleste avait profité de l'absence de sa soeur pour prouver à
Mme Legay que la présence de Suzanne, loin d'être utile à leurs projets,
y nuisait, et «ma fille de Canillac» avait été sacrifiée sans hésitation
à l'espérance de dire un jour «ma fille de Mottelon».
A neuf heures, le grand salon du Grez était plein. Mmes d'Épone et Rollo
avaient reçu les invités, que deux jeunes officiers, transformés en
commissaires, menaient à leur place; on respirait cette atmosphère
particulière que donne l'attente d'un plaisir. Jamais on n'avait vu
chose pareille au Grez. Les propos s'échangeaient:
--On doit danser après.
--On dit qu'il y a un cotillon.
--C'est étonnant! Et qui a eu l'idée de cette fête? Ce n'est pas dans la
tradition Rollo.
--Ah! non; c'est M. de Mottelon et sa soeur.
--Ah! M. de Mottelon! Ah vraiment!
Et on discutait Vincent, ses mérites et ses prétentions possibles, avec
des demi-mots pleins de réticences; puis, cela fait, on souriait
délicieusement de loin au bon Rollo, ému d'un plaisir naïf à la vue de
tout ce monde et tout plein de contentement et de bienveillance.
Mme Legay, rouge de joie, racontait à ses voisines que ses trois filles
avaient un rôle; Legay, intimidé et silencieux, suivait les autres, se
faisant encore plus humble que chez lui.
Mme d'Épone s'était enfin assise; les domestiques enlevaient les lampes;
la représentation commençait.
Elle fut un triomphe, et il fallut relever deux fois la toile sur chaque
tableau. Rollo, absolument splendide en émir, eut un succès marqué parmi
la partie féminine de l'auditoire; même Fontanieu, en nègre, fut trouvé
très beau; le tableau de Rébecca à la fontaine fut déclaré admirable; on
ne reconnaissait pas d'abord Mottelon, tant il s'était fait une tête
caractéristique; en artiste, au contraire, on le retrouvait
parfaitement; Mme de Canillac avait eu un moment de bonheur lorsqu'il
avait drapé avec une peluche rouge le socle qui la dissimulait; il avait
encadré ses épaules avec soin en lui disant qu'il était très content de
son chef-d'oeuvre. Enfin, l'apparition de Cérès fut une véritable
apothéose; Berthe était vraiment superbe dans sa robe de déesse; tout le
monde descendu de l'estrade, et Mottelon resté seul pour la fixer dans
son attitude, il murmura sans qu'aucun des muscles de son visage
bougeât:
--Ah! que je vous aime!
Et il sauta à terre pour faire mouvoir lui-même le rideau.