La soirée fut triste; décidément l'ébranlement nerveux de Berthe avait
été grand; elle ne put, malgré ses efforts, reprendre son entrain, et
Raymond était l'homme du monde le plus incapable de cacher ou de
surmonter un chagrin; il fit sans sa bonne humeur accoutumée sa partie
de bésigue avec sa belle-mère, qu'il ne trouvait pas, à son gré, assez
inquiète de Berthe; il aurait, lui, voulu faire venir immédiatement un
médecin de Rouen, car l'avoir vue pleurer l'avait bouleversé; jamais
pareille chose n'était arrivée dans leur vie heureuse, et il en restait
atterré. Berthe prolongea plus que d'habitude sa station auprès du lit
de Sabine; il avait fallu la consoler, elle aussi, et, tout en
s'endormant, elle levait de temps en temps une petite main qu'elle
passait doucement sur le visage de sa mère, pour s'assurer qu'il était
bien sec. Enfin, la petite main vigilante retomba et resta immobile; le
sommeil complet était venu. Berthe posa longuement ses lèvres sur cette
petite menotte, y cherchant l'apaisement à l'agitation douloureuse de
son coeur, puis, doucement, elle se leva et descendit: mais elle n'alla
pas s'asseoir à sa place habituelle. Le soir, au Grez, on laissait
toutes les portes ouvertes sur le hall bien éclairé, et elle se mit à
marcher de long en large dans la vaste pièce; elle avait lu, elle avait
relu le billet de Vincent; rien dans ces lignes qui puisse
l'effaroucher; au contraire. Il l'assurait d'une affection toute de
respect et de dévouement; il implorait seulement sa confiance qui lui
prouverait qu'il avait son pardon; il le demandait, ce pardon, avec une
humilité, une douceur, une tendresse passionnée; mais pas un mot qui
donnât au coeur de Berthe cette brûlante secousse qu'elle avait
ressentie dans les bois de Lamarie. Elle était consolée, presque
réconciliée avec elle-même, elle rêvait, elle pouvait rêver, sans
remords, à cette amitié idéale qui ne déroberait rien à ses devoirs, et
tout au fond de son coeur, dans cette lie qui repose au fond du
meilleur, du plus pur, naissait un regret féroce de ne plus devoir
entendre ces ardentes paroles, de ne plus échanger ces regards qui
l'avaient laissée éperdue; elle froissait la lettre avec une sorte de
colère rancunière, pendant que du bout des lèvres elle se murmurait: «Il
est bon, il est bon, il ne veut pas troubler mon repos», et la même voix
perfide et tentatrice lui demandait s'il n'était pas des choses plus
douces que le repos! Puis, de nouveau elle sentait la main de son enfant
caressant son visage, et, soudain, la terreur de l'abîme passait sur son
âme, une rougeur ardente couvrait ses joues, et elle cherchait des yeux
Raymond et surtout sa mère; elle était là, si belle dans le noble repos
de son visage sérieux, si jeune encore avec ses cheveux magnifiques dont
la lumière faisait miroiter les ondes noires; elle était là, et bien
qu'elle fût entourée de ses enfants, Berthe comprit qu'elle était bien
seule; nul coeur auquel elle pût s'ouvrir, car on ne confie pas ses
peines à son enfant, on lui prend les siennes. Elle pensait aussi à son
père, cherchant à se l'imaginer, se demandant comment il avait pu
préférer une autre à cette créature admirable qui était sa mère; elle
avait comme l'épouvante d'être sa fille. Si elle allait lui ressembler!
oh! non, ce serait trop horrible! Et comme pour s'engager vis-à-vis de
ses devoirs, d'un mouvement du pouce elle pressait violemment son
alliance sur son doigt, l'enfonçant dans la chair à laisser un sillon
profond. Aussi noblement résolue, ce fut un long baiser qu'elle donna à
sa mère en la quittant pour la nuit.
--Tu es tranquille, n'est-ce pas, ma fille?
--Oui, maman; et elle ajouta plus bas: et toi aussi?
Alors, silencieusement, Mme d'Épone lui traça sur le front la petite
croix qui était, dans son enfance, sa bénédiction du soir, et Berthe
émue baisa cette main chérie, si puissante dans sa faiblesse.