Quand la voiture de Mme de Mottelon parut en haut de l'allée du Grez,
Mme d'Épone commençait à être fort inquiète. Elle avait épuisé toutes
les suppositions qui pouvaient expliquer naturellement l'absence
prolongée de sa fille et elle se préparait à faire monter à cheval un
homme d'écurie et à l'envoyer en reconnaissance à Bretoncelles. La vue
de sa fille aux côtés de Mme de Mottelon lui fut un choc et elle comprit
que quelque chose d'insolite s'était passé; mais Berthe était là et le
soulagement fut immédiat et extrême. L'excellente Mme de Mottelon fit,
avec sa douceur pleine de distinction, le récit de ce qui était arrivé
et épargna à la jeune femme la moindre explication. Le rôle providentiel
de Vincent ne fut pas atténué, bien au contraire, et Mme de Mottelon ne
pouvait assez s'extasier sur l'incroyable bonne fortune qui l'avait
amené ce matin-là à la gare de Bretoncelles.
--Je vous conseille, dit-elle pour finir, de faire coucher cette jeune
femme, qui, malgré tout ce qu'a dit mon fils, a été jetée très fortement
hors de la voiture; elle n'a rien de cassé, Dieu soit loué! mais elle
aurait un peu de fièvre, que cela ne m'étonnerait pas.
Et ayant ainsi rempli en entier son devoir d'amitié, la vieille dame,
malgré toutes les instances de Mme d'Épone, voulut retourner à Lamarie
pour déjeuner:
--On l'a retardé d'une heure, je vous assure, et, si vous avez besoin de
regarder votre fille, moi il faut que j'aille m'occuper de mon fils: lui
aussi a failli se casser la tête. Il n'y a pas à me remercier; mes
filles viendront tantôt demander des nouvelles, et demain nous n'y
penserons plus; mais M. votre gendre fera bien de se débarrasser de
Farandole; il ne faut pas de bêtes de ce genre-là à la campagne; ma
vieille Étoile pourrait envisager un troupeau d'éléphants que cela lui
serait parfaitement indifférent.
Berthe était épuisée, en effet, et, Mme de Mottelon partie, elle ne
résista pas aux prières de sa mère et se laissa mettre au lit; elle
avait un besoin impérieux de paix, de silence, de recueillement; parler
lui aurait été un effort insupportable; les soins de sa mère, si doux,
si silencieux, lui faisaient un bien extrême.
Qu'il ne soit plus question de ce vilain accident, avait dit Mme
d'Épone; tu es là saine et sauve, il n'y a plus qu'à oublier ta frayeur
et tu vas essayer de dormir; je serai dans ma chambre, tu n'auras qu'à
appeler. Chonchon s'amuse, tout est bien chez toi; dors pour que Raymond
ne nous gronde pas trop au retour.
Et les stores baissés firent un jour discret.
Elle n'aurait pu dormir, la pauvre Berthe. Dès qu'elle fut seule et se
sentit à l'abri de tout regard inquiet, elle ouvrit grands ses yeux
bruns qui brillaient d'un éclat inusité; un feu ardent semblait courir
dans ses veines, sa tête brûlait et très assurément elle devait avoir la
fièvre que Mme de Mottelon avait annoncée. Il lui semblait qu'elle
venait de traverser un rêve extraordinaire et inouï; elle frissonnait,
elle tremblait, une rougeur ardente lui montait au visage.
Là, devant elle, tout près, elle croyait voir Vincent, et ses yeux si
étranges, si fous, si terribles, dont le regard l'avait fascinée; elle
se sentait brûlée par ses lèvres sur ses lèvres; une mortelle volupté
lui montait au coeur, et un désir impérieux d'éprouver encore cette
ivresse; c'était comme une vie nouvelle; jamais, dans les yeux de
Raymond, l'amour n'avait allumé qu'une sorte de griserie tendre;
l'amour, douloureux à force d'être intense, lui était apparu pour la
première fois. Cette seconde était passée et ne reviendrait plus, il
faudrait le fuir, et, rendue à elle-même, elle éprouvait une honte
atroce à la pensée de revoir Vincent. Elle! elle! elle! avait été tenue
dans ses bras! et elle avait à peine lutté! elle regrettait pourtant
lâchement de ne pas lui avoir rendu son baiser, et sentait en même temps
que cela lai aurait été impossible: elle l'aimait, oui, cela ne faisait,
hélas! plus de doute pour elle; elle se disait à voix basse: «C'est la
passion, cela; oui, c'est la passion, c'est l'amour;» et le son seul de
ce mot lui faisait clore ses paupières et presque défaillir; il avait
raison; elle n'avait jamais connu l'amour: Oh! si elle l'avait
rencontré, lui, étant libre!
Cela aurait pu arriver puisqu'elle n'avait que vingt-trois ans; on
l'avait mariée avant l'éveil de son coeur, et elle pleurait; elle
pleurait avec cet égoïsme de la jeunesse, qui veut sa part de la vie et
du bonheur, et elle ne l'aurait jamais! Elle pouvait, là, seule, se
laisser aller à des pensées folles, criant aussitôt une prière de
pardon, mais jamais elle ne serait coupable, jamais plus il ne la
verrait faiblir; elle se défierait maintenant, elle serait fière... Oh!
quelle tristesse; elle entendait le galop éperdu de Farandole, elle
éprouvait l'angoisse qui l'avait étreinte, et elle se sentait serrée
dans ses bras. Il n'y avait rien au-dessus de ce qu'elle avait éprouvé,
rien que la mort!
Pour la première fois le: «Je meurs!», qui est le cri suprême de la
volupté, lui vint à l'esprit; elle ferma ses yeux, les cils battants,
les narines frémissantes; puis, soudain, avec la rapidité de l'éclair,
elle pensa à sa mère, à sa fille, et enfin, à Raymond! elle le
plaignait, mais elle plaignait surtout Vincent, se figurant qu'il devait
souffrir. «Oh! comme il va souffrir!» Elle était si naïve, elle le
croyait; elle avait bien pitié de lui et ne pensait à elle-même que
longtemps après.
Les heures passaient, non pas lentement, mais avec une rapidité
extraordinaire; sans un seul arrêt de sa pensée, un seul apaisement de
violence de ses émotions. Deux fois, elle avait entendu le pas léger de
sa mère, et, deux fois, elle avait fermé les yeux; elle voulait rester
avec sa chimère.
Enfin, trois heures sonnèrent, et elle appela. Mme d'Épone fut auprès
d'elle en une seconde, suivie de Sabine, qui venait voir comment allait
la tête de sa petite maman, et lui frotta le front de ses doigts
potelés; avec elles, la réalité sembla revenir; on donna du jour, et
l'air embaumé d'un après-midi d'août entra dans la chambre. Berthe
poussa un soupir:
--Je suis bien, dit-elle en souriant doucement; je vais me lever.
Elle éprouvait un besoin impérieux de secouer ses hallucinations, d'être
elle. Mme d'Épone la regarda avec son beau visage marmoréen qui savait
sourire, même dans l'angoisse.
--Tu as raison; Sabine et moi nous irons au devant de ton mari; je veux
qu'il soit rassuré avant d'arriver ici.
Berthe la remercia.
--Oui, et je t'en prie, ma chère maman, dis-lui bien que je n'ai rien du
tout: je n'ai eu que peur.
--C'était assez naturel.
Malgré toutes les précautions oratoires de sa belle-mère, Raymond de
Rollo fut épouvanté d'apprendre le danger que sa chère femme avait
couru. Le pauvre garçon bénissait Dieu de la présence de Vincent, ne
songeant guère quelle blessure mortelle son bonheur avait reçue ce
jour-là. A son gré, il n'arrivait pas assez vite chez lui. En retrouvant
Berthe, il se livra sans contrainte aux démonstrations de joie que son
coeur lui suggérait: prenant et reprenant sa femme dans ses bras, la
tenant à distance pour la mieux voir, et lui demandant pardon du péril
auquel il l'avait exposée:
--C'est ma faute, c'est moi qui me suis laissé prendre par Farandole!
A dîner, il fallut déboucher du Champagne et boire avec enthousiasme à
la santé de Vincent de Mottelon. En vain, Berthe avait demandé deux ou
trois fois qu'on ne parlât plus de tout cela, et sa mère, la voyant
pâlir, s'était jointe à elle; mais il était impossible de modérer la
joie bruyante de Raymond; il répétait:
--Puisqu'elle est saine et sauve, laissez-moi au moins être content.
--Mais elle a été très secouée, bouleversée.
--Bah! elle n'est que plus jolie.
Et il regardait sa femme avec des yeux amoureux.