En entrant dans le vestibule du Grez, M. de Rollo, qui donnait le bras à
sa belle-mère, s'arrêta et avec emphase lui souhaita de nouveau la
bienvenue et l'embrassa, puis il se mit à redire à haute voix aux
domestiques empressés des ordres déjà donnés dix fois, et parvint par la
multiplicité de ses commandements à prêter à l'arrivée de Mme d'Épone
cet air de confusion qui, selon lui, ajoutait au prestige de cet
événement de famille. Mme de Rollo, suivie de la petite Sabine, avait
monté en courant l'escalier, pour revoir encore une fois la chambre de
sa mère avant qu'elle en franchît le seuil; elle l'y reçut avec moins de
démonstrations, mais avec une effusion égale. Sabine courait de la
fenêtre à la porte, poussant les chaises et les tables.
--C'est moi qui a mis les fleurs, mémé; et, pour le prouver, elle
serrait sur sa petite poitrine plusieurs vases à la fois, au risque de
les laisser tomber.
--Oui, mon trésor, elles sont bien jolies; prends garde de ne rien
casser.
Alors, Sabine, très rouge et émue, se mit à marcher sur la pointe des
pieds et reposa délicatement ce dont elle s'était emparée avec un
courage qui soudain l'abandonnait.
C'était une délicieuse petite créature avec ses cheveux réunis en
touffes sur le haut de sa tête et retombant en boucles d'un or argenté
sur son front blanc; toute rose et potelée, elle semblait avoir partout
des fossettes: aux joues, aux épaules, sur ses petits coudes tout ronds.
Avec cela des mouvements d'oiseau et des yeux délicieusement langoureux
sous leurs cils noirs. Mme d'Épone la regardait avec délice, puis
regardait sa fille, ne sachant, dans son coeur de mère qui ignore
l'égoïsme, ce qui la réjouissait le plus: que cette enfant lui appartînt
ou qu'elle fût l'enfant de sa fille.
--Sabine est bien sage? demanda-t-elle, pour justifier une nouvelle
expansion.
--Oh oui! mémé, dit la petite sans attendre d'autre réponse, je sais
deux fables, n'est-ce pas, maman?
--Mais oui, Chonchon, tu sais deux fables, tu les diras à ta grand'mère,
tout à l'heure.
Et, pendant que celle-ci s'asseyait pour jouir de cette première
sensation exquise,--être arrivée,--la petite venait se blottir contre
elle, avec le manège d'un poussin qui veut se cacher sous l'aile de sa
mère, et elle ne parut se trouver bien que lorsque Mme d'Épone,
l'enveloppant de ses deux bras, eut presque couvert son visage.
Pendant ce temps, on entendait la voix de commandement de M. de Rollo,
qui guidait les hommes occupés à monter les bagages.
--Ce pauvre Raymond se donne bien du mal! ne put s'empêcher de dire sa
belle-mère.
--Mais non, maman; tu sais, il aime bien les arrivées, et la tienne
surtout.
--Cher Raymond!
Mme d'Épone avait pour lui une tendresse presque égale à celle qu'elle
portait à sa fille: elle lui était si reconnaissante de réaliser ses
rêves pour elle. Aussi, quand il entra, la mine affairée et satisfaite,
annonçant que tout était en place, évidemment ravi d'un résultat qui
aurait pu être douteux à en juger par sa satisfaction, Mme d'Épone
l'appela à elle et, lui prenant les deux mains:
--Je ne vous ai pas encore bien regardé, Raymond; et, arrêtant sur son
visage le regard de ses beaux yeux bruns: Très bonne mine, je suis
satisfaite.
--Et de Sabine, ma mère, êtes-vous contente? répondit Raymond en
s'emparant de l'enfant et en l'asseyant à son tour sur ses genoux; et,
lui prenant la tête dans sa main droite, il tourna le petit visage en
pleine lumière.
--Oui, Raymond, très contente, et de ma chère Berthe aussi. Le Grez est
mon paradis, voyez-vous.
--Vous êtes bien bonne, dit Raymond, vraiment ému, trop bonne; on
tâchera que vous soyez heureuse dans votre paradis; vous savez que nous
sommes des gens très gais maintenant. Nos voisins de Lamarie nous ont
envahis; nous avons un tennis; vous verrez comme je suis beau en costume
de tennis; pas vrai, Chonchon, que papa est beau dans sa veste blanche?
--Oui, dit Chonchon, et M. de Mottelon aussi, et le capitaine aussi.
Dans sa justice, Chonchon tenait à faire la part de chacun; les parties
de tennis étaient sa joie; on lui permettait d'y assister, et lorsque
les balles s'égaraient, c'est elle qui courait les chercher, et comme M.
de Mottelon et le capitaine lui prodiguaient plus de remerciements que
papa, elle avait un sentiment proportionné de leur mérite.
--J'ai été enchantée de savoir cela, Raymond; il est bon à la campagne
d'avoir la ressource d'agréables voisins.
--Ces Mottelons sont charmants, je vous assure, et on les apprécie quand
on les connaît. Mme Le Barrage adore ma femme; c'est une grande
ressource pour Berthe. Aussi j'encourage leurs visites; ils ont la bonté
de se déranger très souvent pour nous; il paraît qu'on se trouve bien au
Grez. Ils dînent tous ici demain.
--Cela ne te contrarie pas, maman? demanda Mme de Rollo, qui rentrait
après avoir donné un coup d'oeil silencieux aux effets de sa mère.
--Non, au contraire, ma chérie, mais je vais m'en aller si tu as des
idées pareilles. Raymond me dit que tu trouves en Mme Le Barrage une
grande ressource.
--C'est vrai, et sa soeur aussi est excellente, malgré ses manies.
--Et le frère? car il y a un frère, n'est-ce pas?
--Parfaitement, dit Rollo: Vincent de Mottelon, un homme charmant, qui a
été partout, plein d'esprit; c'est une acquisition pour nous.
--J'en suis bien aise, en vérité.
Le son de la grosse cloche qui annonçait la demi-heure de grâce avant le
dîner les fit se lever tous à la fois.