Pour l'amour de ce jeune homme qui avait de très grands yeux, elle
avait tout osé, la courageuse femme. Elle ne s'était pas bornée à
le choisir, elle, noble, illustre, presque Altesse, à se donner à
lui, si belle! Afin de complaire à cet écolier bohème qui longtemps
s'était accommodé du baiser des filles de taverne, elle avait bravé le
mépris,--se cachant à peine de l'aimer,--et le plus grand des périls.
Car son mari, dans sa robuste vieillesse, était un homme redoutable.
Jaloux de l'antique honneur de sa race, le moindre soupçon lui aurait
fait oublier toute miséricorde, et il n'eût pas hésité à frapper
l'épouse adultère, à la traîner par les cheveux avec des mains rouges
de sang. N'importe! chaque soir,--dès que les gens étaient endormis
dans le palais,--elle sortait, sans peur, la tête voilée d'une mante,
allait chercher dans un misérable logis l'amant qui ne daignait pas
toujours l'attendre, lui prenait le bras, l'entraînait, l'emportait
vers la demeure princière. Pour ne pas éveiller les serviteurs, elle
marchait pieds nus sur les dalles froides des vestibules. Un seul
bruit! et toute la valetaille éveillée, accourue, eût constaté,
proclamé le déshonneur du maître. Elle ne tremblait pas. «Viens!
viens!» disait-elle à voix basse. Et, jusqu'au matin, oui, jusqu'au
plein jour,--dût la fuite du bien-aimé être surprise et révélée,--elle
le tenait entre ses bras, enivrée, dans la chambre voisine de celle
où sonnaient quelquefois, parmi le grand silence nocturne, les pas
si proches de l'époux qui aurait pu se montrer tout à coup, armé, de
l'époux qui n'eût pas fait grâce!