PARIS
VICTOR-HAVARD, ÉDITEUR
175, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 175
1885
Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
_Jamais l'étourdie Érato qui me dicte ces contes,--étourdie, mais
respectueuse des convenances,--ne m'eût permis de l'habiller d'une
jupe courte, très courte! si elle n'était persuadée, comme je le suis
moi-même, qu'à l'heure prochaine où paraîtra ce livre, les costumes les
plus succincts seront ceux précisément qu'exigera la bienséance._
_Oui, je crois qu'avant peu de temps il se manifestera un changement
radical dans l'habillement des femmes et des hommes. La parure nous
réserve cette surprise prochaine de cacher ce qu'elle laissait voir,
de laisser voir ce qu'elle cachait. Pour ne parler ici que des atours
féminins auxquels surtout m'intéresse la spécialité de l'instinct
viril, il me paraît évident que des transpositions vont se produire
dans le prolongement et le raccourcissement des étoffes; et le moment
a cessé d'être lointain où les plus pures vierges, où les plus
chastes épouses, dérobant sous de décentes épaisseurs leur visage
naguère offert à tous les yeux, étaleront sans aucune gêne les plus
mystérieux charmes, dont la révélation, précédemment, n'était obtenue
que grâce à l'hymen ou grâce à l'adultère, ces deux moyens extrêmes.
J'en suis persuadé: les femmes dénuderont couramment, avec l'aisance
de l'habitude, leurs jambes, leurs cuisses, leur ventre où s'épanouit
comme une fleur-camée le calice du nombril, elles n'emprisonneront plus
la pointe rose de leurs seins; ce sera un usage communément admis, pour
les promenades au Bois, d'asseoir sur le satin broché des victorias la
neige des plus excessives callipygies, agrémentée sans doute de quelque
maquillage et se nuageant, de peur des hâles, d'un tulle de voilette;
mais, en revanche, les faces, hermétiquement dissimulées, ignoreront
l'injure de l'air et des regards, et les salons les moins prudes se
feront un devoir de ne pas admettre à leurs cotillons les personnes
convaincues d'avoir laissé admirer à d'indiscrets amis la rougeur de
leurs lèvres ou la fossette de leur sourire._
_Des esprits superficiels vont peut-être supposer que cette évolution
du costume féminin aura pour motif certaines variations climatériques
facilement imaginables en un temps où les lois naturelles se détraquent
comme tout le reste. Telle n'est pas ma pensée. Les races sauvages
se vêtent ou se dévêtent selon la diversité des températures, et la
toilette, chez elles, obéit à la froideur polaire ou à la torridité du
Midi: les Groënlandaises s'enveloppent de peaux de rennes jusqu'aux
oreilles, parce que le vent glacial les cingle; les Hottentotes, parce
que le soleil les brûle, en arrivent à repousser l'importunité du
pagne. Mais, dans l'état de civilisation, où l'artifice humain déjoue
les rigueurs saisonnières, pourrait même triompher des plus violents
cataclysmes, le froid et le chaud n'ont sur l'habillement qu'une très
médiocre influence: nos femmes ne songent guère à se couvrir ou à
se découvrir; elles se voilent ou se dévoilent, montrent de leur
corps tantôt plus, tantôt moins, tantôt ceci, tantôt cela, non point
par concession aux changements atmosphériques, qui ne sauraient les
atteindre, mais par obéissance aux lois raffinées de la mode, variables
elles-mêmes selon les transformations que subissent les idées de
modestie et d'immodestie; de sorte que le déplacement du costume aura
sa cause dans un déplacement de la pudeur._
_Or, qui se refuserait aujourd'hui à reconnaître que la
pudeur--j'entends la vôtre, irréprochables lectrices!--est sur le point
de changer d'objet, de devenir en conséquence très différente de ce
qu'elle fut naguère, de ce qu'elle feint d'être encore, par attache à
d'antiques routines? A voir les choses d'une façon un peu générale,
elle a pour but de dérober le plus possible à notre convoitise les
trésors capables d'éveiller la pensée des délices suprêmes; elle
s'ingénie--pour le faire désirer davantage--à dissimuler le féminin
de la femme: elle met du mystère sur les choses intimes de l'amour,
les écarte, les nie; elle est comme la fuite, sous un masque, du sexe.
Pourquoi, l'hiver dernier, le corsage des robes n'osait-il pas, même
après les valses les plus abandonnées, bâiller au point de laisser
voir, entière, la double rondeur des gorges liliales? parce que nos
désirs se seraient nichés dans l'intervalle adorable des seins.
Pourquoi la malines du jupon se lève-t-elle plus haut à peine que la
cheville, quand les mondaines mettent au marchepied des voitures la
pointe de la bottine? parce que beaucoup d'hommes encore s'affolent
d'une jambe dans le bas rose et noir, quadrillé. Mais,--ô déplorable
fin des dépravations modernes!--voici que l'heure approche où les
beautés dont s'alluma notre appétence cesseront de nous ravir et
de nous troubler; devenus, à force de criminels raffinements et de
complications scélérates, les chercheurs jamais assouvis de l'au delà
du baiser, nous ne voudrons plus, nous ne saurons plus trouver notre
joie dans ce qui en fut si longtemps la cause la plus naturelle. Notre
amour ou notre luxure s'acharnera d'abord à l'excessif, puis, par
des transpositions que conseille la lassitude des vieilles extases
et des abus eux-mêmes, la tentation de l'invraisemblable, fût-il, en
apparence, plus honnête, nous hantera seule, victorieusement; pleins
de la rancœur du plus, nous en viendrons,--réaction fatale de nos sens
surmenés,--à être assoiffés du moins, pourvu qu'il soit anormal, pas
à sa place; notre débauche se subtilisera jusqu'à l'innocence; après
tant d'impudeurs, nous nous plairons dans l'infamie d'être chastes,
exprès; nous connaîtrons la corruption abominable de l'ingénuité
volontaire; et ce sera quelque chose comme un marquis de Sade qui se
serait appris à rougir rien qu'à voir une petite fille mouiller dans le
ruisseau le bout de son pied menu! Vainement par des audaces extrêmes,
moins coupables que nos retenues, nos amies étonnées essayeront de
nous convier aux plaisirs d'autrefois; vainement la transparence
des peignoirs sur la chaise-longue, ou le décolletage effréné des
corsages qui ne tiennent à rien, ou la nudité nocturne dans le désordre
des draps, s'efforcera de raviver les anciennes convoitises; nous
considérerons avec une indifférence presque parfaite, nous baiserons
par convenance, d'un air ennuyé, qui va bâiller, ce qui jadis nous eût
mis toutes les flammes aux lèvres; pour un adorable corps émergeant
d'une robe qui glisse, nous ne serons pas plus émus que nous ne
l'étions pour une main qui sortait d'un gant. Au contraire nous
frémirons de la tête aux pieds et le sang gonflera les veines de nos
tempes, s'il nous arrive d'entrevoir une ligne de chair sous la soie
étroite d'une manche très longue! Et bientôt, les femmes à leur tour,
comprenant le sens dessus dessous de notre sensualité, n'attacheront
aucune importance à des charmes désormais dédaignés; elles n'auront
pas souci de leur donner la plus-value du mystère; leur pudeur se
transposera, comme notre désir! Puisque ce ne sera pas une faveur de
les laisser voir, elles montreront à tout le monde, dans les salons,
dans les théâtres, dans les rues, leurs jambes, leurs flancs, leurs
seins. Mais, s'accommodant d'une décence nouvelle, propre à exaspérer
notre nouvelle concupiscence, elles nous cacheront, nous laisseront
à peine deviner leurs fronts, leurs yeux, leurs timides lèvres; et
ce ne sera point sans un long stage d'amour, sans des prières et des
larmes, sans des serments de fidélité éternelle, que nous obtiendrons
d'apercevoir enfin, pendant leur rougeur détournée, l'ongle rose d'un
petit doigt tremblant._
_Vous savez maintenant pourquoi ma fantaisie, qui prévoit l'avenir, se
montre à vous en jupe courte; si, une voilette sur les yeux, elle ne
vous cèle ni son mollet rose, sans bas rose, ni son pied menu et nu,
si elle laisse tout entrevoir dans l'envolement fantasque des jupons,
c'est par respect des convenances! et vous ne manquerez pas de lui
tenir compte de sa délicate réserve._