XVI

Quelques mois après, par un des premiers beaux jours du printemps, Renée

descendait à la station du chemin de fer de Clamart. Elle venait, poussée

par un motif charitable, rendre visite à l'ancienne nourrice de sa petite

Madeleine, tombée fort malade et presque sans ressources. Il lui en

coûtait de revenir là, de remonter tous ces chemins bien connus, de

passer devant _la maison_.

«La maison!» C'est ainsi qu'elle s'écriait dans sa pensée, quand,

brusquement, les murs étriqués, le grand toit en pente, la porte encadrée

de chèvrefeuille, se dessinaient dans sa mémoire, fortuitement évoqués

par quelque souvenir, quelque objet entrevu et qui y ressemblait. Il y

avait alors en Renée, comme un mouvement de recul de tout son être

intérieur, et elle prononçait, souvent à haute voix, avec l'accent

d'horreur mystérieuse et d'invincible attrait de l'âme devant un

spectre: «Oh! la maison...»

Elle y avait trop souffert, de souffrances trop contraires à sa nature.

Cette lutte continue contre un caractère fuyant, n'offrant aucune prise,

que jamais elle n'avait bien compris, dans un être qu'elle avait tant

aimé; ce doute perpétuel, ce mépris sourd qui montait en elle contre lui,

et qu'elle repoussait désespérément; tout cela avait été plus amer à son

cœur essentiellement franc, droit, sincère, que le malheur direct qui

avait dévoyé sa vie.

Cette lente torture, elle se souvenait en avoir été déchirée. Pourtant,

si elle voulait se la représenter dans toute sa réalité cruelle, elle ne

pouvait plus à présent. Pas plus qu'elle ne pouvait rendre, fût-ce pour

une seconde, à son être physique, la sensation atroce d'arrachement avec

lequel il s'était séparé de la frêle créature qui, neuf mois, partagea sa

vie. Quand Renée voulait s'imaginer la violence des douleurs qui

l'avaient rendue mère, elle se rappelait ses cris, dont l'écho restait

dans son oreille, cris dont l'angoisse étrange, presque surhumaine,

l'avait étonnée elle-même. Et lorsqu'elle cherchait à réveiller la trace

brûlante de ses souffrances morales, elle employait un moyen analogue;

elle faisait appel à ses sens; elle se représentait la rustique demeure,

le petit jardin plein de roses, l'allée déserte, où parfois un

journalier passait, ses outils sur l'épaule... Alors le souvenir devenait

si cuisant et si intolérable, que ce mot montait à ses lèvres comme une

conjuration et comme une prière: «Oh! la maison...»

Il ne fallait donc rien moins qu'une occasion de faire du bien pour

qu'elle consentît à la revoir, _la maison_. Elle passa devant rapidement,

presque sans la regarder. Mais, lorsqu'elle revint de chez ses protégés,

qu'elle laissait plus tranquilles, plus heureux, elle ralentit le pas, et

fixa ses yeux, comme fascinée, sur la petite porte verte, au seuil de

laquelle, si souvent, elle s'était élancée avec joie au-devant de celui

qui, maintenant, était mort.

Soudain une ombre se dessina près d'elle, sur le chemin plein de soleil.

Elle leva les yeux et poussa un cri:

--Fabrice!

--Renée, Renée, c'est donc vous!

Il était plus pâle qu'autrefois, plus mince, et il portait dans ses

yeux--c'était visible--un reflet d'éternel chagrin.

--Je viens quelquefois ici, dit-il.

Il tenait un livre à la main.

--Je veux dire, reprit-il en rougissant faiblement, je viens quelquefois

lire dans les bois. Aujourd'hui je me suis un peu détourné de mon chemin.

Je voulais revoir...

Il n'acheva pas. Tous deux s'éloignèrent côte à côte, dans un profond et

sérieux silence. Machinalement, au lieu de descendre vers le village, ils

prirent le sentier qui s'enfonçait dans la forêt.

C'était un de ces curieux jours que l'on rencontre chaque année entre

l'hiver et la belle saison; le ciel est bleu, le soleil brille, les

oiseaux chantent, les fleurs éclosent, et pas une feuille ne paraît

encore aux arbres. Une radieuse lumière resplendit sur une nature morne,

rigide, désolée. Renée se souvenait bien d'un jour semblable et d'une

promenade faite jadis dans ces mêmes bois. Lionel alors marchait à ses

côtés, et elle, tombant soudain sur sa poitrine, dans un transport

d'attendrissement, de passion, de poésie, lui avait juré que, quoi

qu'elle dût en souffrir, elle se trouvait heureuse d'être à lui. Et ce

serment comptait parmi les choses qu'il avait amèrement détruites et

brisées. Elle ne le répéterait plus aujourd'hui.

--Renée, demanda Fabrice avec douceur, voulez-vous me dire, voulez-vous

me dire _franchement_--il appuya sur le mot--à quoi vous songez à

présent?

Elle le regarda, étonnée. Ce n'était pas du tout à lui qu'elle pensait.

--Et pourtant, se dit-elle, il a voulu mourir à cause de moi.

Elle lui répondit:

--Je songe au passé.

--Au passé, répéta-t-il. Au passé... Et, vraiment, vous y songerez

toujours? N'y aurait-il pas une espérance, une consolation...--Il

hésita,--un dévoûment... qui réussirait jamais à vous tourner vers

l'avenir?

Renée secoua la tête.

--Ah! fit-il avec amertume, cette rencontre d'aujourd'hui ne m'est pas

favorable. Vous me revoyez trop tôt!

--Regardez ces arbres, lui dit-elle en étendant la main vers les grises

cimes dépouillées. Encore quelques douces brises, et leurs grands

cadavres vont s'agiter, palpiter, et se couronneront de fraîche verdure.

Le cœur humain n'est pas fait ainsi. Quand certains souffles l'ont

desséché, nul printemps ne le fait refleurir.

--Mais, dit Fabrice, si mon amour,--oui, mon amour, j'ose encore vous le

dire, Renée,--cet amour, que je n'ai pu éteindre et qui n'a fait que

grandir, tandis que je suivais de loin votre existence vaillante et

digne, s'il ne peut être pour vous le vivifiant effluve auquel vous ne

croyez plus, que vous n'attendez plus, du moins vous ne voudrez pas être

pour moi le vent de désespoir qui dessèche et qui tue? J'ai tout fait

pour vous oublier, je ne l'ai pas pu. Eh bien, je m'abandonne à vous, je

vous supplie lâchement. Vous ne m'aimerez pas, vous, qu'importe?

Laissez-moi vous adorer. Il me semble qu'à la longue je saurai bien

effacer vos blessures.

--Que vous êtes bon, mon ami! s'écria-t-elle en lui tendant la main.

Elle ajouta avec chaleur:

--Que vous avez été bon pour moi! Si vous saviez, si vous saviez, ce que,

durant deux mois d'affreuse détresse physique et morale, votre charmante

amitié fut pour moi. A peine aurais-je cru qu'il pût exister, chez un

homme ou chez une femme, une nature aussi exquise que la vôtre.

Laissez-moi vous dire, du fond de mon âme, comme je vous apprécie, comme

je vous admire et quelle profonde reconnaissance je vous garderai

toujours.

--Ne dites pas cela, fit-il. Ne me remerciez pas. Je suis l'être le plus

intéressé de la terre. Je rêve que mon faible et inutile dévoûment sera

récompensé d'une récompense infinie. Ah! Renée, ne me la donnerez-vous

pas?

--Fabrice, je vous le jure, si j'avais encore dans l'âme quelque chose à

donner, cette dernière parcelle intacte n'appartiendrait qu'à vous.

Mais...

Un geste de découragement acheva sa phrase. Rien ne restait plus des

trésors d'amour d'autrefois.

--Oh! dit le jeune homme, qui, tout à coup, devint presque ironique,

amer, dans l'excès de sa douleur, vous vous trompez, Renée,

volontairement ou non. Une âme comme la vôtre ne s'appauvrit jamais.

Soyez donc franche, du moins, dites que toute cette âme, que vous me

fermez, avec toutes ses ardeurs, avec toutes ses tendresses, avec tous

ses pouvoirs, avec toutes ses pensées, elle appartient encore, elle

appartient toujours à... au passé, comme vous le disiez tout à l'heure...

A ce passé, qui n'était pas digne de vous!

Elle réfléchit un instant, très calme, sans colère contre la brusque

sortie de M. de Ligneul. Elle semblait s'interroger elle-même. Pour la

première fois, depuis bien longtemps, et à cause de son estime absolue

pour cet ami à qui elle devait d'être sincère, elle osait regarder,

analyser jusqu'au fond ses propres sentiments.

Lui, la contemplait, apaisé soudain par l'intensité, par la dignité

extrême d'expression peinte sur ce visage revu avec tant d'émotion. Un

espoir lui vint tandis que la méditation de la jeune femme se

prolongeait. Quel moment solennel! Derrière le lacis des branches,

devenues noires, le soleil descendait--non pas le rouge et sinistre

soleil d'automne, mais l'éclatant disque d'or clair des purs et

transparents soirs d'avril.--Ses rayons aigus criblaient le taillis sans

feuilles et étoilaient d'étincelles l'ombre fraîche où les violettes

s'obscurcissaient.

Enfin Renée reprit la parole, et Fabrice, malgré tous ses désirs, ne put

mettre en doute la sincérité de son accent:

--On a dit, fit-elle,--c'est une banalité,--que les richesses du cœur,

au rebours des autres, s'augmentent à mesure qu'on les prodigue. Cela

n'est pas vrai toujours. S'il y a des amours qui fécondent l'âme, il y en

a d'autres qui la dessèchent et qui l'épuisent. Malheur à ceux qui

transforment un principe de vie en principe de mort!... Ou plutôt, non,

paix et pardon à ceux-là comme à tous les coupables, qui sont des

malheureux. Écoutez, Fabrice, et vous allez mieux me comprendre. Plus

amplement un fleuve épanche ses eaux, n'est-ce pas? plus il grandit,

jusqu'à ce qu'il aille enfin se perdre dans la mer. L'amour que l'on

répand, que l'on répand encore, ressemble à ce grand fleuve, me

direz-vous. Oui... mais le monde moral, aussi bien que le monde physique,

présente des phénomènes étranges. Il y a dans l'Inde une rivière que l'on

appelle Sarasvati. Elle sort joyeuse et abondante de sa source, tout

comme les plus vaillants cours d'eau; elle fait naître aussi sur ses

bords les villages et fleurir les prairies. Puis, tout à coup, alors

qu'elle est la plus fraîche, riante et belle, elle pénètre dans un désert

immense, et elle s'y perd, et elle s'y engloutit. Nul ne peut plus suivre

son cours, nul ne peut plus se désaltérer dans ses eaux. Si, sur le

chemin qu'elle a dû suivre, on s'avise de creuser le sable, on croit la

retrouver parfois, mais c'est un flot sombre et troublé que fait jaillir

le coup de sonde, le pur cristal a disparu. Et le naïf Hindou, qui

divinise ses fleuves, perdu dans le désert du Thar, se lamente et pleure

sur la fuite de la déesse Sarasvati. Il est des amours qui ont le sort de

cette rivière. Je ne vous dirai pas le nom des sables arides sur lesquels

ils s'épanchent en vain. Quand ils y couleraient pendant l'éternité, ils

s'y abîmeraient eux-mêmes sans les féconder jamais, sans y faire éclore

une seule fleur. Soyez simple et respectueux comme l'Hindou. Pleurez, si

vous voulez, sur le mystère divin. Ne cherchez pas à réveiller le sombre

fleuve. Dort-il? Coule-t-il encore à cette profondeur? Est-il absolument

tari? Qu'importe! Il est perdu pour vous, il est perdu pour moi, il n'a

même pas enchanté le désert qu'il avait cru réjouir. N'y pensez plus, mon

ami. Moi, voyez-vous, je me reporte à sa source pure. Je ne voudrais pas

le voir reparaître, même si c'était possible, et rapporter à la surface

tout le pesant limon dont s'est obscurcie peu à peu la limpidité de ses

eaux.

[Illustration]

_Achevé d'imprimer_

le vingt-quatre décembre mil huit cent quatre-vingt-sept

PAR

ALPHONSE LEMERRE

(Aug. Springer, _conducteur_)

25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS

_PARIS_

Amour d'aujourd'hui · 第 29 / 29 题