VII

Fidèle à sa tactique, Lionel évita autant que possible de voir Renée,

jusqu'à ce qu'elle eût pris d'elle-même quelque décision.

Il se plaignit beaucoup de ses embarras d'argent, lui avoua qu'il avait

des dettes. Ne devait-il pas éviter soigneusement toute dépense inutile

et ménager ses ressources en vue de l'enfant qui allait naître? C'est

ainsi qu'il éluda les prières de la jeune fille; car elle le suppliait de

louer quelque pied-à-terre où ils pourraient se rencontrer de temps en

temps. Elle avait besoin de le voir, elle ne pouvait plus se passer de

lui. Ce n'était qu'en sa présence et sous ses caresses qu'elle pouvait

trouver quelque courage, voir le beau côté tendre de sa lamentable

situation, s'étourdir dans la griserie de cette passion dont elle voulait

au moins sentir la flamme, puisque dans son brasier elle avait jeté sa

vie.

Il fut inflexible, et, en apparence, indifférent.

--Nous nous verrons tout à notre aise, lui disait-il, quand tu seras

partie de chez toi. Tu feras bien de ne pas tarder. Je trouve que ta

taille change visiblement.

Par suite de cette barbarie de Lionel, il arriva que Renée souffrit

doublement, et de son embarras cruel, et du refroidissement de cet amour,

capable encore, à cette époque, de la consoler de tout. La jalousie

aiguisa ses tortures. Pendant une de leurs rares entrevues, son amant lui

raconta--exprimant le grand plaisir qu'il en ressentait--l'arrivée et le

séjour momentané à Paris d'un de ses amis des Pyrénées-Maritimes,

accompagné de sa jeune femme, une brune piquante, dont il lui montra la

photographie. Il n'y mettait pas de méchante intention, mais il oubliait

tout à fait qu'un soir, longtemps auparavant, voulant prouver la

fragilité des femmes, il avait raconté, sans la nommer, à quelques

intimes du salon Anderson, comment celle-ci, un beau jour, lui était

tombée dans les bras lorsqu'il était encore adolescent. Renée, qui déjà

ne s'intéressait que trop à lui, avait entendu par hasard la confidence,

faite du reste à haute et intelligible voix. Elle en avait gardé les

moindres détails dans sa mémoire, et maintenant, des rapprochements

s'imposaient à elle qui ne lui laissaient plus de doute. Pour la taquiner

et ne songeant pas lui causer autant de peine, le jeune homme lui fit

admirer le portrait: «N'est-ce pas qu'elle est jolie, Isabelle?» Et il

portait le carton à ses lèvres en riant.

Renée savait d'ailleurs qu'il s'amusait beaucoup. Elle entendait parler

de ses parties de jeunes gens par des camarades à lui qu'elle rencontrait

chez des amis communs. Elle ignora cependant un détail. Gambetta, ne

voulant pas voir ceux qui l'avaient servi souffrir de sa chute, et

surtout son cher Duplessier, qu'il aimait comme un jeune frère, lui avait

offert de l'attacher de nouveau à sa personne, au même titre que jadis,

celui de secrétaire. Lionel avait refusé. N'était-ce pas en effet prudent

d'attendre que le courant d'impopularité sous lequel Gambetta avait

sombré, eût un reflux, avant d'attacher plus complètement sa fortune à

celle du tribun? Attaché, Lionel l'était déjà aussi complètement que

possible, car ses parents et lui-même devaient tout, absolument, à

l'ancien président de la Chambre. Raison de plus pour dénouer tout

doucement ces liens qui, un jour ou l'autre, pourraient devenir

compromettants. Durant toute l'année 1882, Lionel se maintint dans une

espèce de neutralité, épiant de quel côté le vent tournerait. Il défendit

encore chaleureusement Gambetta à la conférence Molé, mais il appuyait

souvent, et très haut maintenant, sur certains points au sujet desquels

il s'éloignait de sa politique, tels que la séparation de l'Église et de

l'État. Lui et son maître la souhaitaient également; mais tandis que

celui-ci eût voulu attendre un moment plus propice, Lionel se montrait

d'avis qu'on la votât le plus tôt possible.

Ses anciens ennemis acceptaient ses avances avec joie à cause de l'espèce

de légende qui se répétait, grossissant toujours, sur son extraordinaire

talent. Mais quoi qu'il fît jamais, il resta toujours, aux yeux de tous,

l'enfant chéri de Gambetta. C'était plus qu'un lien d'opinion, c'était un

lien de cœur et de reconnaissance qui existait entre lui et cette

Providence vivante de sa famille, de sa jeunesse. On le vit d'autant

mieux, ce lien, lorsqu'il le brisa plus tard, aussitôt que celui dont il

fut tant aimé eut fermé les yeux. Ceux même qui devaient profiter de sa

défection en éprouvèrent le dégoût.

Si on l'eût prédite à Renée, cette défection, au commencement de 1882,

elle eût repoussé avec horreur l'affreux pronostic. Et cependant, jour

après jour, ses yeux s'ouvraient. Les indélicatesses de détail, les

petites lâchetés, les mouvements d'égoïsme, les exclamations impatientes

d'une ambition vulgaire et d'un impérieux besoin de jouissance,

s'accumulaient devant sa pensée, toujours tournée vers Lionel, quoi

qu'elle fît pour ne pas les voir ou pour les expliquer. Lorsqu'une femme

aussi fine et sensible qu'elle, en arrive à plaider à toute minute la

cause de l'homme qu'elle aime devant sa propre conscience qui désire

croire en lui et qui ne le peut plus, elle endure la plus cruelle

souffrance qu'elle puisse connaître, et cette souffrance amère,

humiliante, engendre à coup sûr un germe mortel pour sa passion. Oui,

Lionel déjà n'était plus pour Renée l'être chevaleresque et généreux, qui

vivait les yeux fixés sur un grand but et le cœur rempli d'un grand

amour. Le but du jeune homme!... il ne le dissimulait même plus devant

elle: c'était la fortune, l'argent. Quant à son amour... hélas! était-ce

plus qu'un passager caprice? Et, même s'il durait, qu'est-ce donc, grand

Dieu! qu'un amour qui ne craint ni la douleur, ni l'abaissement moral

pour la femme adorée?

Avant de se séparer de ses parents, Renée tenta une démarche suprême

auprès de Lionel. Ce qu'elle n'eût jamais fait pour elle-même, elle le

fit pour eux et pour son enfant. Abaissant sa fierté jusqu'à prier celui

à qui elle avait rêvé de donner, de donner encore et de donner toujours,

sans recevoir rien que sa secrète tendresse, elle lui demanda de revenir

sur sa dernière décision et de l'épouser. Elle lui écrivit une longue

lettre, où--le connaissant déjà trop bien--elle fit valoir surtout les

raisons qui tendaient à son propre intérêt, à lui-même, Lionel. Elles ne

manquaient certes pas. Si l'infatuation où ce jeune homme était de sa

personne ne l'avait pas complètement aveuglé, il aurait vu quels atouts

puissants, au jeu mystérieux de la destinée, il mettrait dans sa main en

épousant Renée.

--«Crois-moi,» écrivit-elle avec autant de délicatesse que possible,

«crois-moi, l'argent n'est pas ici-bas le seul levier tout puissant.

Songe un peu quelle force, pour parvenir aux sommets de l'action et de la

pensée, deviendrait l'union loyale, absolue, de deux êtres doués comme

nous le sommes et s'entendant d'une façon si parfaite. Quelle source de

bonheur intime et vivifiant! Quelle alliance contre tous les obstacles!

Quel talisman pour traverser la vie joyeusement et victorieusement! L'or

que je ne t'apporterai point en dot, je voudrai le conquérir avec mes

pinceaux. Et sans doute y arriverai-je, tant je sens en moi d'énergie, de

volonté, d'ambition et d'inspiration, tant je serai poussée en avant par

le désir de couronner de toutes les joies et de tous les succès ton

sacrifice momentané. Et ne dis pas, mon Lionel, qu'il en peut être de

même dans une situation irrégulière. Hélas! cette voie d'ignominie et de

mensonge où je m'engage toujours plus avant, ce qu'elle a de terrible,

c'est que je n'y retrouve plus ma propre personnalité. Si tu ne m'en

retires, tu n'y suivras bientôt plus que l'ombre de ta Renée. Sans doute,

tu traiteras ceci de faiblesse et de nervosité. Mais je ne suis qu'une

femme; j'ai peut-être en moi assez de ressort pour réagir contre le

malheur, je n'en ai pas pour résister au sentiment de la honte et de la

déchéance. O Lionel! je ne suis déjà plus la même que tu as tant aimée;

je suis vieillie, je deviens sceptique, soupçonneuse et amère...

L'enthousiasme sacré, qui me faisait planer si haut, m'abandonne. Je ne

sais même plus peindre. Moi, qui brossais si facilement mes toiles, je

m'épouvante de ma maladresse; voilà quelques semaines que je n'ai rien

fait de bon. Mon tableau des _Boulevards au 1er janvier_, ne sera pas

prêt pour le Salon. Je n'enverrai que le portrait de Gisèle. Je ne me

reconnais plus. Et toi, me reconnaîtras-tu encore? Le bonheur que tu m'as

demandé, tu t'étonneras bientôt de ne plus le trouver auprès de moi.

C'est là mon plus dur chagrin. Lionel, réfléchis encore. Ne pense pas à

moi, pense à toi-même, pense à ton enfant, pense à ton avenir. Si tu

m'appelles à toi pour toujours sans regret, je serai la plus heureuse des

femmes, la plus vaillante des artistes, la plus fière et la plus joyeuse

des mères. Mais pour peu que tu hésites, repousse franchement cette

prière, la dernière que je t'adresserai à ce sujet. Je te jure de

m'incliner, résignée, devant ta décision, sans en discuter, sans même en

chercher les motifs, et d'être pour toi, dans la mesure où tu me

laisseras l'être, une compagne aimante et fidèle.»

Il lui répondit:

«Ma chère Renée adorée,

«Certaines paroles de ta lettre m'ont brisé le cœur de chagrin. Tu

parles d'abaissement et de mensonge, tu dis que tu ne te retrouves plus

toi-même, que peut-être je ne te reconnaîtrai bientôt plus... Moi qui

possède jusqu'à la moindre de tes pensées, moi qui ai connu avec toi une

si étroite communion d'amour! Mais qu'as-tu donc jamais pu croire? Que tu

aurais pour toi-même ou que j'aurais pour toi un moindre degré d'estime

parce que tu consens à me sacrifier tout, famille, nom, relations,

position, ne conservant que ton immense empire sur mon cœur et sur mon

bonheur, et le doux partage de notre futur petit trésor chéri! Tu me

parais plus grande, plus sacrée, plus admirable que toutes les femmes

légitimes de la terre, et je t'aime au delà de toute expression parce que

je suis sûr, moi, que c'est l'amour qui t'unit à moi, et qu'il a fait

plier dans ton cœur toute pensée étrangère. Mais si tu me laissais

entrevoir que je n'aurais un jour que ton corps et la mère de notre

enfant, que l'amante disparaîtra, que tu te _résigneras_ mais que tu ne

_voudras_ pas, il n'y aurait plus pour moi un instant de repos d'esprit

et je me sentirais torturé par ta contrainte et ton esclavage dissimulé.

Si tu savais, quand tu me dis que tu agis librement, que tu me veux quand

même, comme je vois l'avenir clair, parce que nous marcherons confiants

l'un dans l'autre. Est-ce un vain espoir? Non, ne me dis pas que tu

souffres de me rendre heureux et que tu éprouves «un sentiment de honte

et de déchéance.» Tu es mille fois meilleure que moi; comment par aucune

décision pourrai-je t'empêcher de devenir pour moi tout ce qu'il y a de

bon et de doux, puisque c'est ce que je te demande à mains jointes. J'ai

besoin de toi, de toi tout entière, sans excepter les petits coins où tu

te renfermais--je le voyais bien et j'en souffrais assez--ces jours-ci.

Que parles-tu d'humiliation, ma chérie? toi que j'aime et que j'estime

comme l'amour le plus complet peut seul estimer. Je t'en supplie, chasse

tous ces fantômes que tu te forges à toi-même et auxquels tu portes des

coups qui me frappent au cœur. N'en laisse rien au fond de toi.

«Viens, viens me rejoindre un de ces jours, et je te montrerai le petit

nid que j'ai choisi assez loin d'ici pour que tu puisses t'y réfugier en

sûreté aussitôt que cela deviendra nécessaire. Oh! que je me réjouis de

t'y emporter et de t'y cacher pour t'avoir toute à moi. Mais, je t'en

supplie, ne m'apporte pas ta chère tête si tu peux y conserver un secret

sentiment d'amertume, ni tes douces lèvres que j'adore embrasser si elle

doivent laisser échapper de tristes paroles, ni tes beaux yeux s'il faut

que j'y lise un douloureux reproche. Les miens se remplissent de larmes

lorsque je parcours de nouveau ta lettre déchirante. Tu n'avais pas

raison de l'écrire, n'est-ce pas?

«Je t'embrasse comme je t'aime et je t'aime comme un fou.

«LIONEL.»

Par un après-midi splendide du commencement de mars, une de ces journées

claires, tièdes, lumineuses, qui succèdent parfois sans transition aux

brumes et aux gelées de l'hiver, Lionel, ayant donné rendez-vous à Renée,

la conduisit à la campagne, pour lui montrer «ce petit nid» dont il lui

parlait dans sa lettre.

Tous deux prirent le train à la gare Montparnasse et descendirent à la

gare de Clamart. Puis ils montèrent sur l'impériale du tramway dont les

rails s'étendent à travers le village et vont jusqu'en haut du pays. Ils

voulaient respirer l'air délicieux de ce premier jour de printemps,

plutôt que les odeurs douteuses à l'intérieur du véhicule. Les petites

maisons blanches filaient devant leurs yeux, et semblaient rire par

toutes leurs fenêtres ouvertes au gai soleil ressuscité. Autour d'elles,

dans les jardinets, et plus loin, par les brusques ouvertures des ruelles

transversales s'en allant vers les champs, on apercevait des têtes

neigeuses de cerisiers ou de pommiers déjà fleuris. Des enfants jouaient

dans la rue et se poursuivaient avec des cris de joie. Sous les vêtements

d'hiver, que l'on n'eût point encore osé alléger, on trouvait presque

excessive la chaleur inattendue.

En descendant du tramway, à la tête de ligne, Renée mit sa jaquette de

peluche sur son bras, afin de marcher plus facilement.

--Est-ce encore loin? demanda-t-elle.

--Nous y sommes, répondit Lionel. Aurais-tu jamais imaginé aussi près de

Paris un petit coin aussi perdu? Aucune de tes connaissances ne viendra

te chercher ici. Ce n'est pas un endroit de villégiature. On ne demeure

pas à Clamart.

--J'ai entendu parler des bois de Clamart, fit la jeune fille.

--C'est vrai, les grisettes et les commis de magasin y font des parties

le dimanche. Mais tu en seras quitte pour ne pas sortir ce jour-là.

Pendant toute la semaine, nous en serons les vrais propriétaires, de ces

bois, et tu sais qu'ils sont ravissants.

On en apercevait les cimes dénudées et toutes grises par delà les murs

peu élevés des maisons qui s'espaçaient. Ce n'était plus la rue

populeuse, animée, du village. De grandes propriétés bien closes

bordaient la route des deux côtés. L'imagination toute parisienne de

Renée s'émerveillait du silence et de la solitude, dans cette lumière

calme et crue qu'aucun feuillage n'interceptait encore. Comme ils

arrivaient près de la forêt, là où tout vestige d'habitation devait

cesser, semblait-il, Lionel tourna dans une allée à droite et s'arrêta

devant une petite porte verte dont la partie supérieure était formée

d'une grille, doublée d'un volet plein, au centre duquel s'entrebâillait

un guichet. Il s'arrêta, chercha une clef dans sa poche.

--Tu vois, Renée, quand tu seras seule, tu n'ouvriras jamais sans avoir

d'abord regardé qui est là, à travers ton guichet. La disposition de

cette porte m'a tenté. J'ai pensé à tout. Tu seras là-dedans comme dans

ton petit château-fort. La Belle-au-Bois-dormant, n'est-ce pas, mignonne?

Et il n'y aura que moi, ton prince Charmant, qui pourrai y pénétrer.

--Oh! mais tu ne m'y laisseras pas souvent seule, j'espère bien, dit

Renée; autrement, j'y mourrais de peur.

Ils entrèrent.

Le jardin était assez grand. La maison, exiguë, très basse, apparaissait

au fond, dans cette nudité lamentable qu'offrent tous les objets à la

campagne, alors que le premier soleil de l'année en découpe brutalement

les détails sans qu'aucune verdure en adoucisse les contours.

Le chèvrefeuille, la clématite, la vigne vierge, devaient grimper là,

durant l'été, enveloppant la rustique demeure de leurs voiles légers et

coquets. Pour le moment, tout sentait l'abandon. Quand ils ouvrirent la

porte vitrée et pénétrèrent dans l'intérieur, une fraîcheur leur tomba

sur les épaules, et les fit frissonner. Lionel aida Renée à remettre sa

jaquette.

Il y avait d'abord une pièce où l'on entrait de plain-pied, et qui serait

la salle à manger en même temps qu'une espèce de petit salon où l'on se

tiendrait si l'on voulait. Derrière, une grande chambre à coucher; et en

retour, séparés de l'appartement par un corridor, un cabinet de débarras

et la cuisine. On grimpait ensuite un raide et étroit escalier, sorte

d'échelle de poule, et l'on se trouvait dans un vaste grenier, très

clair, qui ferait, dit Lionel, un admirable atelier. Au-dessus, il y

avait encore les combles. Des fenêtres du grenier, comme d'un

observatoire, on apercevait les passants sur la route, les gens qui

sonnaient à la grille. De l'autre côté, s'étendaient les bois, qui

bornaient la vue. Hors de la maison, contre le mur du fond, quelques

petites constructions s'élevaient; un poulailler, des cages à lapins, un

appentis pour ranger les instruments de jardinage.

Le jeune homme expliquait tout, montrait tout, faisait les honneurs de

cette bicoque comme si c'eût été un palais.

--Tu sais, disait-il à Renée, en l'entraînant par la taille dans tous les

petits recoins de la maisonnette et du jardin, avec le goût que tu as, tu

feras de ceci une véritable bonbonnière. Nous y passerons une saison

délicieuse. Moi, je me charge du loyer et des gros meubles. Je vais les

acheter à l'hôtel Drouot. On a des occasions extraordinaires, mais il

faut savoir s'y prendre. Toi, tu fourniras la batterie de cuisine, les

bibelots. Cela, c'est l'affaire d'une femme. Il paraît que la vie est

tout ce qu'il y a de meilleur marché à Clamart. Je me suis informé auprès

de la propriétaire. Tu auras moins de frais encore que tu n'en aurais eu

en restant à Paris, et tu jouiras du bon air en plus. Le potager te

fournira amplement les fruits et les légumes.

--Comment! dit Renée, que la question d'argent épouvantait

intérieurement sans que jamais elle eût osé l'aborder, tu dis que j'aurai

moins de frais? Mais je perds mes cours de dessin, mes leçons

particulières...

--Qu'est-ce que cela fait? Tu travailleras ici. Tu auras tout ton temps à

toi. Tu seras si tranquille! Ta mère connaît tes marchands de tableaux;

elle placera facilement tes toiles.

--Ma mère, murmura la jeune fille, ma mère! O mon Dieu! je ne lui ai rien

dit... Elle ne sait rien encore.

--Voyons, fit Lionel avec ennui, ne m'attriste pas justement aujourd'hui

que nous sommes si heureux, qu'il fait si beau, que nous visitons notre

petit chez-nous. Ta mère ne sait rien? Eh bien! tu lui raconteras tout!

Si elle est bonne et tendre comme tu me le dis, surtout si elle est

raisonnable, elle ne t'en voudra pas, elle fera tout son possible pour te

tirer d'affaire.

Renée refoula son angoisse, sa peur horrible de voir sa mère tomber morte

peut-être, foudroyée par l'effrayante révélation, ou bien s'élancer

auprès du père, et, perdant la tête, tout raconter à celui-ci. Ces

craintes, qui torturaient jour et nuit la malheureuse enfant, elle ne

pouvait en chercher l'apaisement auprès de Lionel. Lui, sitôt qu'elle en

parlait, haussait les épaules, comme si vraiment il n'eût pu croire les

gens assez fous pour mourir ou s'affoler au sujet d'un petit accident,

tout naturel, tout simple, très aisément réparable. Elle n'insista donc

pas, et s'efforça, pour lui faire plaisir, de partager la gaîté qu'il

déployait. Il paraissait complètement heureux devant la perspective de

tout un été passé dans cette pittoresque retraite avec celle qu'il

appelait «sa petite femme adorée.»

«Il m'aime cependant, songeait-elle. S'il ne voit ni mes souffrances

morales ni mes embarras matériels, ce n'est pas sa faute. Il a été élevé

dans des idées si différentes! Je ne lui ai demandé que de l'amour et la

permission de le rendre heureux. Ne serais-je pas injuste d'exiger de lui

davantage?»

Et elle trouvait moyen de lui sourire; elle se laissait gagner tout

entière à la joie, si rare à présent, de le posséder tout à elle, à

l'abri des regards curieux et des surprises, dans ce coin de campagne

sauvage et ensoleillé, où, en somme, ils étaient chez eux.

Bientôt ils s'amusèrent comme deux enfants des découvertes qu'ils

faisaient à travers les allées du jardin. C'était un berceau formé par un

seul acacia-boule, très vieux, dont les branches tordues devaient former,

quand les feuilles pousseraient, un véritable dôme de verdure; c'étaient

des pieds de fraisiers, déjà constellés de fines étoiles blanches. Renée

dénicha même sous les feuilles une petite fraise dure et verte comme un

pois sec, où tous deux voulurent mordre ensemble avec des éclats de rire

qui ne s'arrêtaient plus et qui empêchaient leurs lèvres de se joindre

dans le baiser dont elles avaient toujours soif. La fraise disparut dans

le conflit, et ce fut un problème de savoir si elle était tombée, ou si

l'un des deux l'avait avalée par mégarde, au plus grand préjudice de

l'autre.

Ils découvrirent des rosiers par centaines, et cela n'étonna pas Lionel,

car la propriétaire lui avait dit que l'habitant, leur prédécesseur,

était une sorte de vieil ermite, passionné pour les roses. Renée trouva

assez de primevères, de violettes et de jonquilles pour faire un petit

bouquet. Mais elle eut un grand mouvement d'indignation quand Lionel

cassa pour l'y joindre un rameau de cerisier couvert de boutons, espoir

de leur récolte future.

--Sais-tu, dit tout à coup le jeune homme, il faut que je te présente à

notre propriétaire. Elle demeure plus bas dans le village, et m'a tout

l'air d'une excellente personne. Je lui ai raconté que j'avais une petite

femme un peu délicate, ayant besoin de beaucoup de repos et du bon air de

la campagne pour mener à bien les difficultés d'une position très

intéressante. Elle croit que nous sommes mariés, tu comprends.

--Tu lui as donné ton nom.

--A quoi penses-tu? Je lui ai donné le nom de ma grand'mère maternelle,

un nom de grand d'Espagne, rien que cela, ma petite mimi!... Nous nous

appelons monsieur et madame d'Alvarez.

--Oh! Lionel, quel ennui! Pourquoi ne m'as-tu pas consultée? Je t'aurais

proposé Dupont ou Durand plutôt que ce nom ridicule et pompeux de

mélodrame. Si tu savais combien cela me contrarie!

Elle ne put pas faire comprendre à ce républicain tout bouffi de

l'orgueil qu'il tirait de son ascendance illégitime et cosmopolite--car

il y comptait aussi des membres de la _House of Lords_--elle ne put lui

faire comprendre la délicatesse de sa répugnance à s'affubler de

particules et de terminaisons sonores, quand elle se trouvait dans la

nécessité, si cruellement humiliante, de choisir un nom qui n'était pas

le sien. Tout ce qu'elle put obtenir--puisque aussi bien le mal était

déjà fait et la signature apposée à l'acte de location--ce fut

d'abandonner l'usage de la préposition, de s'appeler simplement Lionel et

Renée Alvarez.

Ce jour-là ils ne firent pas la visite en question à la propriétaire.

L'idée seule de jouer son nouveau rôle troublait tellement Renée! Sans

même repasser par le village, ils entrèrent dans les bois, et, par une

longue promenade, allèrent chercher le train à Meudon. Passionnément

enlacés, ils suivirent les allées solitaires, et parfois coupèrent à

travers les taillis, foulant sous leurs pas la couche épaisse des

feuilles mortes, accumulées par les nombreux hivers. Des gazouillements

d'oiseaux, de doux bruits de bêtes effarées, troublaient seuls, avec le

murmure de leurs voix attendries, le grand silence de la forêt. Une

éblouissante lumière criblait comme une pluie d'or le dur lacis des

branches grises où pas un bourgeon ne s'entr'ouvrait. Le ciel, d'un bleu

limpide, contrastait par sa splendeur avec l'aspect rigide et nu des

hautes cimes dépouillées. Le printemps, en apparence, ne régnait encore

que dans l'espace plein de rayons; il fallait deviner, sous l'écorce

terne et rugueuse des hêtres et des chênes, l'ardente poussée de la sève

et les palpitations de la vie, qui bientôt allaient se révéler par des

ruissellements de verdure et par de fraîches floraisons. Mais, sur le

sol, de pâles petites violettes sans parfum, des jacinthes aux clochettes

foncées, des pâquerettes vulgaires et douces, soulevaient l'âpre manteau

rouillé que font à la terre, en pourrissant, les frondaisons des étés

disparus. C'était un étrange paysage, où la joie et la mélancolie, le

sommeil et la résurrection se mêlaient, où la mort donnait à la vie un

baiser suave et cruel. Renée le trouvait en rapport, ce paysage, avec les

ivresses et les douleurs de son amour. Les oppositions de la nature, si

adorable dans sa tristesse et dans sa grâce, avivaient les sentiments

contraires de son cœur. Une émotion, à la fois délicieuse et déchirante,

mais où la souffrance ressemblait à un aiguillon de volupté, grandissait

en elle; bientôt il lui devint presque impossible d'en supporter

l'intensité.

Elle saisit son amant entre ses bras.

--Ah! lui dit-elle, pardonne-moi... J'ai été lâche. L'humiliation et la

douleur m'effrayaient. Il y a eu des moments où j'ai douté de toi, où

j'ai maudit notre amour. Aujourd'hui je voudrais te bénir, même pour les

larmes que j'ai versées à cause de toi. Regarde, que ce jour est beau. Je

comprends à présent toutes les voix qui s'élèvent des choses... Mon cœur

touche à l'infini... Il s'est ouvert, ce cœur ignorant, et c'est toi qui

as fait ce miracle, Lionel! Qu'importe alors s'il a dû saigner pour

s'ouvrir! Tiens, vois-tu, je pleure, et pourtant jamais je n'aurais

imaginé un bonheur semblable à celui que j'éprouve. Je sens que j'étais

née uniquement pour t'aimer, et je t'aime jusqu'à en mourir.

Elle paraissait bien belle dans ce mouvement d'exaltation. Ses grands

yeux bleus étincelaient sous leur voile humide, et Lionel mouilla ses

lèvres avec délices à leurs larmes en les baisant.

--Ma petite Renée!... mon adorable petite Renée!... disait-il en la

serrant contre lui jusqu'à meurtrir sa taille souple.

Il était aussi heureux qu'elle, aussi transporté, mais pour des raisons

différentes.

Dans la plus horrible situation où une jeune fille puisse se trouver,

elle puisait aux sources d'un tout puissant idéal un enthousiasme dont

elle s'enivrait comme d'un haschisch. Lui, il acceptait la déclaration de

ce bonheur imaginaire ainsi qu'un encens délicieux pour son orgueil, en

même temps qu'un baume fait pour adoucir les faibles scrupules de sa

conscience. Il trouvait naturel que Renée sacrifiât de plein gré toute

son existence à la joie de le posséder, et s'émerveillât encore sur

l'excès de sa félicité. Sa reconnaissance le mettait fort à l'aise.

D'autre part, il recueillait des satisfactions directes, très précieuses

pour ce voluptueux et ce délicat. Renée avait une si jolie façon de

tourner et de prononcer ses naïves phrases emphatiques! Son mobile visage

peignait si vivement toutes les émotions qu'elle exprimait! Elle passait

si gracieusement des sublimes idées aux ardentes caresses! Jamais il

n'eût imaginé une maîtresse aussi innocemment troublante, aussi

chastement capiteuse. Il ne la comprenait au reste pas du tout. Tandis

qu'elle croyait lier leurs deux âmes dans la communion des plus nobles

sentiments, elle ne le captivait qu'en flattant sans le savoir ses

passions basses--passions dominantes--la vanité, la sensualité,

l'égoïsme. Mais elle lisait dans ses yeux charmeurs une adoration

sincère. A travers cette adoration, elle croyait voir en lui ce

qu'elle-même avait en elle. La femme attend tout de l'amour; aussi jamais

il ne pourrait la satisfaire si elle ne l'enrichissait, tant que

l'illusion dure, des trésors qu'elle puise en elle-même, croyant les

tenir de lui seul; dès qu'elle cesse de les lui prodiguer, elle le voit

si pauvre, qu'elle ne le reconnaît plus.

L'homme est beaucoup moins exigeant. Très rarement il demande à l'amour

autre chose que le plaisir. Lorsque par hasard un peu de vrai bonheur s'y

mêle, il en est tout surpris et très sincèrement reconnaissant. La femme

n'est jamais reconnaissante envers l'amour ou envers l'amant qu'en raison

de ce qu'elle leur donne. Elle réclame trop d'eux pour en jouir autrement

que par l'illusion.

Heureusement, chez Renée, l'imagination était puissante, et Lionel était

un être facile à poétiser. Très beau, très tendre, il ne s'expliquait

jamais. S'il voyait la jeune fille souffrir, il prenait un air infiniment

navré, dont il connaissait l'effet immédiat. Aussitôt alors, elle

s'accusait de l'avoir affligé, et elle trouvait à sa conduite, quoi

qu'il eût fait, de si nobles interprétations, que jamais, s'en fût-il

donné la peine, il n'aurait eu l'habileté de les inventer lui-même.

C'est ainsi que furent traversés tous les horribles préparatifs du

départ. Renée allait au _Bon Marché_ choisir des rideaux, du linge, et à

la _Ménagère_ acheter une petite batterie de cuisine, un service de

table, et les mille accessoires qui composent un ménage, si modeste qu'il

soit. Elle écrivait d'avance la liste des objets, tâchant de ne rien

oublier, depuis le plumeau jusqu'aux salières. D'avance, elle mettait les

prix en regard, par à peu près, comptant assez cher pour avoir la

surprise d'un bénéfice inattendu sur la somme totale. Et toujours le

montant de la facture dépassait ses prévisions. Son petit fonds de

réserve, ses économies de la dernière année,--la première où elle eût pu

mettre de côté,--s'entamaient fortement. Et cependant elle voulait encore

vivre là-dessus pendant ses trois ou quatre mois de retraite, bien trop

fière et trop délicate pour demander de l'argent à Lionel, qui,

d'ailleurs, à ce qu'il disait, n'en avait guère. L'idée qu'il lui aurait

mis de l'or ou un billet de banque dans la main faisait frémir Renée de

honte. Aussi elle calculait jusqu'au moindre sou, désespérée quand elle

croyait avoir fini avec les achats et qu'un objet auquel elle n'avait pas

pensé se présentait soudain à sa mémoire,--comme cette fontaine à

filtrer, pour laquelle il lui fallut, déjà arrivée rue Vivienne,

reprendre l'omnibus et retourner au boulevard Bonne-Nouvelle.

Elle achetait tout en bloc dans les grands magasins, qui ne faisaient pas

de difficulté pour porter ses emplettes à la campagne et qui arrivaient

exactement à l'heure dite, alors qu'elle s'était rendue là-bas pour les

attendre. Et elle organisait tout à mesure, trouvant quand même un

amusement à des occupations nouvelles pour ses mains d'artiste; surprise

de cette facilité si féminine avec laquelle elle s'initiait à son rôle

improvisé de petite ménagère. Elle apportait une grande coquetterie aux

moindres arrangements de leur intérieur. La nécessité d'épargner son

capital restreint ne la décidait pas à choisir des choses laides ou

vulgaires, et le moindre bibelot introduit par elle dans le nid rustique

de Clamart devait avoir quelque air d'originalité qui lui donnât droit de

cité sur les étagères ou dans les armoires.

Cependant, selon sa promesse, Lionel fournit les gros meubles, qu'il

avait achetés tous ensemble le même jour à l'hôtel Drouot. Il eut la main

heureuse. La table de salle à manger, les chaises étaient gracieuses de

forme, quoique dépareillées. Le jeune homme s'était bien gardé d'y

ajouter un buffet qui, bon marché, eût été un objet horrible; mais, pour

une somme relativement peu élevée, il avait obtenu un meuble ancien,

assez curieux, qui en tiendrait la place. Un très large lit que Renée se

chargea de faire garnir de matelas neufs et draper en coin avec des

tentures pareilles aux portières et aux rideaux des fenêtres; un grand

tapis qui couvrit tout le parquet de la chambre à coucher, constituaient,

assurait Lionel, des occasions merveilleuses; il les avait eus à des prix

dérisoires. Mais l'acquisition dont il se félicitait le plus, était celle

d'un immense et moëlleux sofa et de deux fauteuils semblables où l'on

enfonçait de la façon la plus confortable du monde. Ces trois meubles,

construits apparemment pour reposer les membres de quelque géant très

difficile, représentaient le chef-d'œuvre du génie de la paresse et du

bien-être. Recouverts en satin bronze pâle et garnis de franges et de

capitons très riches, ils ne manquaient pas, malgré leur amplitude, d'une

certaine élégance. Ils avaient dû certainement coûter fort cher au

maniaque sybarite qui les fit faire sur commande, et d'ailleurs ils

paraissaient tout neufs encore. Mais leurs dimensions les rendaient peu

faciles à placer dans des appartements parisiens; aussi les rares

amateurs n'avaient-ils pas poussé l'enchère très haut. Dans la vaste

chambre à coucher de Clamart, ce sofa et ces deux fauteuils faisaient

fort bon effet; ils enlevaient justement l'air un peu vide; et, avec le

grand lit, le tapis et les tentures que Renée prodigua, ils

transformèrent l'appartement rustique en un soyeux et délicieux boudoir.

Leur ton bronze pâle s'harmonisait avec le bleu tendre qui dominait dans

les rideaux.

Cette installation flatta extrêmement la sensualité de Lionel. La

première fois que, le dernier clou posé, il s'étendit tout de son long

sur le large divan, les deux mains croisées derrière sa tête, il se

proclama le plus heureux des hommes.

Et Renée se dit que, peut-être, il ne demanderait, en effet, pas d'autre

bonheur à la destinée que de passer là sa vie entière avec elle et d'y

élever leur enfant. Eh bien, pourquoi n'en serait-il pas ainsi? La

retraite forcée de quelques mois se prolongerait pour elle pendant toute

l'existence. Il n'aurait pas besoin de l'épouser puisqu'il ne voulait

pas. Elle renoncerait à voir le monde. Ses parents finiraient par lui

pardonner. Elle peindrait là-haut dans l'atelier qu'elle comptait

installer, apportant son chevalet et ses toiles du cinquième de la rue

Darcet. Elle travaillerait tant que la fortune et la gloire arriveraient

un jour sans doute et que Lionel n'aurait plus rien à regretter.

Dans son amour pour lui, si profond, si vrai, si ardent, elle commença

d'envisager avec un joyeux espoir cet avenir solitaire et humilié, contre

lequel elle se serait révoltée jadis de toute la force de son juste

orgueil, si on le lui avait présenté comme un sort auquel elle se

résignerait seulement.

Cependant le moment approchait où il faudrait tout avouer à sa mère.

Ce qu'elle craignait surtout, dans l'atroce douleur qu'elle allait

infliger, c'était la soudaineté, l'inattendu. Depuis l'histoire de la

lettre et l'accès de colère--si extraordinaire chez Mme Sorel,--aucune

allusion n'avait été faite entre la mère et la fille, et le nom de Lionel

n'avait pas été prononcé. Tout semblait oublié, d'un côté du moins; et

cette sotte aventure, en apparence si passagère et maintenant si bien

enterrée, n'avait pu préparer la pauvre femme au coup terrible qui allait

la frapper.

En pensant ainsi, Renée se trompait. Mme Sorel était trop femme, trop

mère surtout, pour traiter ce qu'elle avait vu, et, plus encore, ce

qu'elle avait deviné, comme un enfantillage sans conséquence. L'eût-elle

pu faire, que la physionomie, les manières si changées de sa fille depuis

quelques mois, lui eussent donné le pressentiment d'un grand drame

intérieur. Elle voyait que Renée souffrait de son amour, et, sans

connaître la fatale complication, à laquelle elle ne pouvait pas songer,

tant sa confiance était complète, elle s'apercevait qu'un mal profond

avait été fait à son enfant. Parfois, avec épouvante, en face des

symptômes qui s'aggravaient, elle se demandait si ce mal n'allait pas

devenir mortel. Elle n'en parlait jamais, craignant trop d'aviver la

blessure en y touchant; mais elle redoublait de tendresse, et elle

espérait que son amour maternel, que les préoccupations si attachantes de

l'art, que les succès qui sans doute attendaient Renée au prochain Salon,

finiraient par distraire la pauvre petite et par triompher de son

tourment secret.

L'inquiétude la rongeait donc silencieusement sans que Renée s'en doutât,

elle qui croyait si bien renfermer ses propres angoisses. Entre ces deux

femmes, dont il ne soupçonnait pas les chagrins, M. Sorel continuait à

vivre sa vie monotone et studieuse. Il rêvait, composait, dictait; puis,

se heurtant au fatal obstacle de sa cécité, il s'irritait parfois et

tombait dans des accès d'amère mélancolie. C'est alors que toutes deux,

chassant, chacune de son côté, les tristes idées dont elles étaient

poursuivies, trouvaient de bonnes et joyeuses paroles pour consoler

l'aveugle. Dans cette petite famille, jusque-là si unie, chacun savait

bien que son propre bonheur était le premier souci des autres, et sa

propre gaîté le plus sûr remède à leurs ennuis. Aussi de doux éclats de

rire partaient-ils encore comme autrefois dans cet appartement du

cinquième, que visitait à présent le brillant soleil d'avril à travers

les croisées large ouvertes, ce rire musical, une des grâces de Renée,

contre lequel l'humeur sombre du père ne tenait jamais bien longtemps.

--Chère maman, viens un peu avec moi dans ma chambre. Je voudrais te

parler.

C'était à la fin d'un lumineux après-midi, où déjà flottaient dans l'air

les chaudes caresses de l'été. La jeune fille et ses parents venaient de

passer ensemble deux ou trois heures dans l'atelier. Tandis que Renée

peignait,--d'une main qu'elle sentait lourde et mal disposée, comme

presque toujours maintenant,--Mme Sorel faisait la lecture à l'aveugle,

installé dans l'embrasure de la fenêtre, parmi les fleurs grimpantes du

balcon. A cette hauteur, les bruits du boulevard extérieur ne venaient

pas troubler la voix de la lectrice; à peine entendait-on de temps à

autre et très affaiblie la corne du tramway de la Villette. Cependant un

orgue de barbarie s'installa sur le trottoir d'en face, et Mme Sorel,

fatiguée, saisit cette occasion pour s'interrompre. Le vieillard renversa

sa tête sur le dossier de son fauteuil, et, avant que le musicien

ambulant eût égrené à moitié la série de ses airs, un profond sommeil

abaissa ses larges paupières sur ses yeux sans regard.

--Ne fais pas de bruit, fillette, ton père s'est endormi.

C'est de ce moment que Renée profita pour prendre la main de sa mère et

pour l'entraîner doucement vers la pièce voisine.

Elle la fit asseoir sur une chaise basse et s'agenouilla à ses pieds sur

la descente de lit--une fourrure blanche bordée de dents découpées dans

du drap bleu pâle. Sa chambre de jeune fille, toute fraîche et claire,

s'emplissait de la pure lumière calme, restée après le soleil qui se

retirait peu à peu. L'orgue, dans la rue, continuait à faire monter sa

voix tremblante et plaintive; et les quadrilles les plus joyeux, les

valses les plus entraînantes, prenaient un accent qui déchirait l'âme, en

s'échappant, chevrotants et brisés, du mélancolique instrument.

Mme Sorel saisit les mains de sa fille et la regarda longuement tout au

fond de ses yeux bleus--les deux bluets de Lionel--pauvres fleurs

qu'emplit aussitôt la rosée brûlante des larmes. Renée, appuyant sa tête

sur les genoux de sa mère, sanglota comme si elle allait suffoquer.

Et devant cette douleur, devenue convulsive, secouant le jeune corps

prosterné qui s'humiliait et se condamnait lui-même plus encore que

l'âme, les pressentiments de Mme Sorel prirent tout à coup une forme

distincte et terrible; la vérité se révéla à elle comme dans un éclair.

Une question, un seul mot étranglé de la mère, un sanglot plus

profondément désespéré de la fille. Il n'en fallut pas davantage pour

achever cette confession que Renée voulait amener lentement, avec des

précautions infinies, à laquelle elle voulait préparer la malheureuse

femme pour ne pas l'en tuer sur le coup.

--Ton père?... murmura Mme Sorel.

Ce fut son premier mot, après un long instant de silence épouvanté.

--Il faut tout lui cacher, maman. Mes précautions sont prises. Tu

m'aideras, maman... Non pas pour moi, mais pour lui... Tu m'aideras à lui

épargner cette douleur.

--Malheureuse! cria la mère en se levant, il me faudra donc mentir avec

toi!... Je serais ta complice, alors, la complice de cette infamie!...

Jamais! N'y compte pas.

Elle élevait la voix. Renée s'élança, la prit dans ses bras, lui murmura

haletante:

--Il va t'entendre... Au nom du ciel, ne le lui apprends pas ainsi!

--Jamais, reprit Mme Sorel,--parlant plus bas, l'accent brisé--jamais je

ne lui ai dit un mot qui ne fût vrai, à ton pauvre père. Et je

commencerais à jouer la comédie devant lui, à mon âge! Non, ma fille, je

ne le pourrais pas. Nous en mourrons tous, oui, nous mourrons tous par ta

misérable faute... Eh bien, après tout, ce sera pour le mieux.

Elle se rassit, prit sa tête entre ses deux mains.

--Oh! pourquoi n'est-ce pas fait tout de suite?... Pourquoi n'en suis-je

pas déjà morte? gémit-elle.

Renée n'avait plus de larmes; elle ne sanglotait plus. Elle s'était

remise à genoux près du lit, appuyant sa tête contre la couverture et

regardant sa mère avec une pitié sans bornes et une horreur d'elle-même

et de son amour que nulles paroles ne sauraient exprimer.

En pensant que peu de jours auparavant, elle avait proclamé à la face du

ciel bleu et de la nature renaissante qu'elle ne regrettait rien, qu'elle

touchait au faîte du bonheur, en se rappelant le souvenir tout récent de

ses ivresses physiques et morales, elle se maudissait; le dégoût de sa

propre chair, de son propre cœur, la saisissait avec une amertume

intolérable. C'eût été pour elle un soulagement délicieux de livrer ses

membres aux bourreaux; elle eût vu avec joie couler son sang sous des

tenailles, si l'épouvantable douleur de sa mère en eût été tout à coup

suspendue.

Hélas! de quelle inutilité n'étaient pas ses remords! Irréparable!

irréparable!... Ce mot sonnait à ses oreilles, tout plein du sens fatal

et profond qu'il comporte. Syllabes funèbres comme un glas pour nous

autres pauvres humains, puisque notre désir est si fort, notre action si

prompte, le fruit que nous cueillons si fragile, et notre regret,

éternel!

Comme Mme Sorel ne parlait plus, le front toujours appuyé sur ses mains,

Renée se glissa vers elle, et lui dit, avec une intonation intraduisible,

ce simple mot:

--Maman!...

Sa mère la regarda. Leurs deux visages se trouvaient à la même hauteur,

car la jeune fille restait agenouillée. Leurs bras s'ouvrirent... Quelle

étreinte! Tout leur amour mutuel, toute leur pitié réciproque, toute leur

tendresse commune pour le cher vieillard qui dormait paisible à deux pas

d'elles, s'épanchèrent avec leur désespoir, au seul contact de leurs

mains, qui rapprocha leurs tendres âmes.

Lorsque Mme Sorel put dominer son émotion assez pour reprendre la parole,

ce fut un cri d'indignation contre Lionel qui s'échappa de ses lèvres:

--Le misérable! cria-t-elle, le misérable! C'est un criminel. Dieu le

punira!

Renée tressaillit et se tut. C'était un châtiment qu'elle devait

supporter sans se plaindre, cette malédiction de sa mère adressée à

l'homme qu'elle aimait.

Cependant Mme Sorel commençait à former toutes sortes de projets plus ou

moins inutiles ou irréalisables. Elle voulait aller trouver le séducteur,

lui dire ce qu'elle pensait de lui; ou bien écrire à ses parents... Elle

les croyait honnêtes.

Renée la détourna successivement de toutes ces tentatives.

--Ah! maman, disait-elle, plutôt tout souffrir fièrement que de lui

demander une chose qu'il ne songe pas à m'offrir, ou plutôt qu'il m'a

déjà ouvertement refusée. Je mourrais de honte s'il m'épousait par force.

D'ailleurs tu n'obtiendras rien de lui, et tu m'aliéneras son amour que

je dois conserver pour son enfant. Je me suis donnée sans condition; je

ne veux pas revenir sur ma parole.

--Mais l'enfant! s'écriait la mère, l'enfant change toutes les clauses de

votre misérable union libre. A supposer que cet homme ait le droit de

profiter du don généreux que tu lui faisais de ta personne, sans

contracter aucune obligation envers toi, il s'est placé lui-même sous le

coup de devoirs tout nouveaux puisqu'il a voulu devenir père. Tu me dis

toi-même qu'il s'en réjouit, qu'il l'a désiré... Pouvait-il penser que tu

le désirais, toi?... Il brise ta vie, et il en crée une dont il ne

prépare certes pas le bonheur. Et tu parles de garder ta parole envers un

être pareil!... un être qui te dépouille et qui te vole, qui t'enlève,

pour la satisfaction d'un caprice, ton honneur, ton avenir, sans compter

qu'il trépigne sur le cœur de tes vieux parents!

Un léger bruit qui se produisit dans la chambre voisine vint interrompre

la douloureuse conversation des deux femmes:

--Renée,... Marie,... êtes-vous là? demanda la voix de l'aveugle.

--Papa se réveille, fit la jeune fille.

Mme Sorel vit très bien qu'elle pâlissait et sentit son propre cœur

défaillir. Que ferait-elle à l'égard de son mari? Elle hésitait encore.

Renée la suivit auprès du vieillard, et attendit en tremblant les

premières paroles qui seraient prononcées. Elle savait que sa mère, après

ces émotions, l'âme oppressée par le poids de la redoutable vérité,

pouvait se troubler en se retrouvant face à face avec son mari--ce pauvre

infirme si cruellement frappé lui-même par sa cécité et que l'impuissance

de venger sa fille jetterait dans d'effrayantes extrémités de rage. Mme

Sorel, à sa vue, éclaterait en une explosion de désespoir et lui crierait

tout, brusquement. Toutefois, si au premier moment elle demeurait

maîtresse d'elle-même, si surtout elle avait la force de

prononcer--hélas!--le premier mensonge nécessaire, la situation serait

sauvée, au moins dans la mesure du possible, et l'infortuné père ne

saurait jamais rien.

Quand elles entrèrent, elles le trouvèrent debout, qui, s'aidant de sa

canne, cherchait à gagner l'autre porte, sans heurter le chevalet de sa

fille, ni les chaises sur lesquelles des moulages en plâtre et des boîtes

à couleurs se trouvaient déposées.

--Attends-moi, mon bon ami, je vais t'aider, dit la mère d'une voix

presque naturelle.

--Vous aviez donc fondu toutes les deux? demanda l'aveugle avec un ton de

gaîté assez extraordinaire chez lui. Un moment j'ai cru que vous vous

étiez envolées, comme deux oiseaux, par la fenêtre ouverte.

--Mais non, dit Mme Sorel, nous étions tout à côté, dans la chambre de

Renée. La chaleur et l'orgue de Barbarie t'avaient assoupi. La petite en

a profité pour m'emmener chez elle. Elle voulait me montrer quelque

chose.

--Quoi donc?

--Une lettre de Gisèle d'Altenheim. Elle est dans leur château de

Touraine avec sa mère, tu le sais. Ces dames veulent absolument prendre

Renée avec elles lorsqu'elles repasseront par Paris... Un voyage de

quelques mois, où notre artiste visiterait les principaux musées de

l'Europe. Cela ferait du bien moralement et physiquement à cette enfant,

qui travaille trop et que je trouve bien fatiguée. Mais il faut avant

tout que tu nous donnes ton avis. Il y a tout le temps... Nous en

reparlerons.

Amour d'aujourd'hui · 第 17 / 29 题