AMOUR D'AUJOURD'HUI

I

Elle suivait le quai d'Orsay, de son pas court, vif, décidé, son joli

teint frais animé par l'air sec et piquant d'un après-midi de décembre,

ses beaux yeux bleus curieusement et joyeusement ouverts, sa toque de

loutre coquettement posée sur ses frisons d'un brun doré, lorsque tout à

coup un grand tressaillement la secoua, ses genoux fléchirent, la force

lui manqua pour avancer. Elle venait d'apercevoir Lionel.

Ce n'était pas pour le rencontrer qu'elle avait fait ce grand détour,

sortant du Louvre, où elle copiait un tableau de l'École italienne, et

n'ayant qu'à prendre l'avenue de l'Opéra et la rue d'Amsterdam pour se

retrouver chez ses parents, aux Batignolles. Non, elle aurait eu presque

peur à l'idée de le voir, et surtout grande honte en songeant qu'il

devinerait une pareille intention.

Elle voulait seulement respirer un peu l'air qui entourait immédiatement

celui vers qui, depuis peu, allaient toutes ses pensées. Elle

découvrirait peut-être en scrutant la façade froide, à prétentions

grecques, du ministère des Affaires Etrangères, dans quel angle du grand

bâtiment se trouvait la pièce où il se tenait, comme chef de cabinet du

sous-secrétaire d'État. La faveur de Gambetta, alors Président du

Conseil, lui avait valu cette position, si jolie pour un jeune homme de

vingt-quatre ans, jusque-là simple secrétaire auprès de l'illustre

tribun.

Et voilà qu'il arrivait au-devant d'elle, tournant l'angle de

l'Esplanade, de sa démarche assez pesante, aux jambes très légèrement

arquées d'un cavalier démonté, bien qu'il n'eût pas l'habitude du cheval,

mais le buste fort et bien droit, et sa tête superbe fièrement rejetée en

arrière au-dessus de son col de fourrure.

--Mademoiselle Renée! fit-il d'un ton de surprise charmée, en tendant la

main à la jeune fille.

Elle avait repris son sang-froid, en apparence du moins. Au fond du

cœur, elle sentait renaître le trouble délicieux et encore inexpliqué,

éveillé depuis quelque temps par le regard de ces longs yeux bruns

veloutés, qu'elle avait vus jadis tout enfantins, et qui, d'un jour à

l'autre, venaient de lui révéler leur dangereuse puissance.

--Est-ce que vous veniez, dit Lionel, me rappeler ma promesse de vous

donner des billets pour la Chambre? Je suis un fameux étourdi. Vous devez

m'en vouloir?

Il mit dans ces mots «m'en vouloir,» un accent confiant et câlin qui les

démentait, et qui fit frissonner Renée comme l'aurait fait une caresse.

--Oh! monsieur Lionel, répondit-elle avec vivacité, me croyez-vous

capable d'une telle inconvenance? Non, non, je passais seulement... tout

à fait par hasard.

Puis, tout de suite, sa gaîté l'emportant comme toujours sur un petit

mouvement de pudeur offensée, elle ajouta avec son brillant sourire et un

coup d'œil vers la grande et solennelle bâtisse:

--Un ministère! Mais je serais aussi embarrassée d'y entrer que dans un

ice-berg.

--Pourquoi? fit Lionel. Ce n'est ni si fermé, ni si froid. Il y a un feu

magnifique dans mon cabinet. Venez donc vous y chauffer un instant,

pendant que j'enverrai chercher un billet pour vous à la questure. La

séance va être intéressante cet après-midi. Gambetta prendra la parole.

--Oh! Gambetta doit parler, vraiment? s'écria Renée.

Et Lionel admira le joli visage, si mobile, sur lequel les moindres

émotions marquaient leurs traces rapides et successives, tandis que la

plus profonde d'entre elles, déjà pressentie par sa fatuité d'homme,

l'illuminait d'une clarté permanente et douce. Qu'il était donc agréable

à sa vanité et favorable au plan arrêté dans son cœur, de sentir vibrer

sous ses paroles et ses regards l'âme si délicate, si frémissante, si

sensible, et--il le savait--si absolument pure, de cette jeune artiste,

déjà presque célèbre, qui s'appelait Renée Sorel.

Tandis qu'il l'écoutait se défendre d'accepter son invitation, ses yeux à

lui, ses longs yeux voluptueux et charmeurs, posés obstinément sur elle,

amassaient tout leur magnétisme passionné pour le répandre ensuite en

effluves pénétrants. Il se taisait et la regardait simplement, sans

insister davantage, tandis qu'elle énumérait les motifs de son refus.

Lui, dont la faconde pleine d'assurance en politique le faisait triompher

à la jeune tribune de la conférence Molé, en attendant les grands succès

d'orateur dont il se croyait sûr déjà, il était silencieux en amour.

C'était sa force. Dans les combats du cœur et des sens, toutes les

armes, même les plus mauvaises, valent mieux que les arguments. Les

seules paroles que Lionel employât auprès des femmes étaient les paroles

cajolantes qui ressemblent aux caresses. Il ajoutait ainsi à sa beauté, à

sa renommée naissante, à tous ses dons, l'attrait du mystère; celui aussi

d'une tendresse qui ne se démentait pas extérieurement, même alors qu'il

infligeait, en connaissance de cause, les plus cruelles tortures.

Lorsque Renée se tut, après avoir déclaré qu'elle n'oserait avouer cette

escapade à ses parents, qu'elle ne pourrait assister seule à une séance

de la Chambre, qu'elle ne voulait pas que Lionel pût la juger

inconséquente et hardie, et que d'ailleurs elle craignait d'être

rencontrée avec lui, le jeune homme lui dit doucement:

--Venez donc, mademoiselle Renée, je désire tant vous faire entendre mon

cher maître, mon modèle, mon ami, Gambetta! Venez, quand nous nous

rencontrerons de nouveau chez Mme Anderson, nous pourrons causer de lui

ensemble.

Et elle le suivit, toutes ses résolutions s'envolant sur un mot, sur un

désir de lui. Elle savait qu'il avait deux grandes affections auxquelles

il donnait toute sa vie: sa mère et Gambetta. Elle souhaitait ardemment

connaître ce qu'il aimait. La mère, elle, Mme Duplessier, était en

province, où son mari avait obtenu,--toujours grâce au nouveau Président

du Conseil,--une recette particulière. Bien que Renée eût vu Lionel chez

des amies d'enfance et que leur camaraderie remontât à ses plus lointains

souvenirs, elle se rappelait à peine Mme Duplessier, qui avait longtemps

habité Versailles, et qui, toujours souffrante, ne se montrait guère hors

de chez elle. Cependant être l'amie de cette mère du jeune homme, qu'on

disait adorée par lui, de laquelle il parlait sans cesse, l'appelant: «Ma

petite maman,» et qui, disait-on, paraissait encore si jeune et si belle

qu'elle aurait pu passer pour la sœur de ce grand garçon aux épaules

robustes, à la fine et abondante barbe brune, c'eût été le rêve de Renée.

Dans l'impossibilité de le satisfaire, par suite des circonstances qui ne

s'y étaient jamais prêtées, elle avait reporté tout le superflu de son

amour sur le célèbre tribun, dont elle dévorait les discours dans les

journaux, et qui, en rêve, lui apparaissait, malgré sa corpulence tout à

fait terrestre, comme le bon ange de Lionel.

Elle allait donc l'entendre! Son enthousiasme naïf pour les grands

orateurs et pour les questions profondes que la parole agite si aisément

et si rarement résout, augmentait l'entraînement qui la faisait marcher

maintenant à côté du jeune chef du cabinet de M. le sous-secrétaire

d'État, le long du trottoir de l'Esplanade et des couloirs du ministère,

dans une sorte d'inconscience à la fois ravie et troublée.

Renée Sorel, à vingt-deux ans, était à beaucoup de points de vue plus

jeune que ne le comportait son âge, surtout à notre époque de maturité

hâtive. Sa nature était pleine d'illusions, et capable de les conserver à

travers les plus dures expériences. Elle ne connaissait rien de la vie;

elle n'avait pas la moindre idée de ce que peuvent être les hommes. Son

ignorance des réalités s'alliait à la plus vive intelligence des choses

abstraites. Une certaine qualité subtile de son esprit, qui lui faisait

pressentir la vérité et repousser l'erreur à travers les lectures

prodigieusement variées dont elle se nourrissait, ne se retrouvait pas

dans la pratique de l'existence et le commerce du monde. En ceux à qui

elle avait directement affaire, elle ne voyait plus que le bien, le mal

n'existait pas. Confiance dangereuse chez une jeune fille que la

nécessité mettait tout à coup aux prises avec le jeu impitoyable des

intérêts les plus personnels et les plus grossiers, c'est-à-dire avec la

société moderne, et cela après une première jeunesse passée dans un

isolement studieux, une réclusion presque absolue.

Son père, M. Sorel, professeur de l'Université, avait rempli une carrière

des plus honorables, jusqu'au moment où une infirmité subite, un

décollement de la rétine, l'avait brusquement privé de la vue. Il s'était

alors trouvé, avec sa femme et sa fille, sans autre ressource qu'une

modique pension. Ce qui l'avait empêché de préparer quelque aisance pour

les jours de vieillesse ou de maladie, c'est qu'il avait toujours écrit

plutôt qu'enseigné, et ses travaux, très spéciaux, lui avaient rapporté

plus d'honneur que d'argent. Il avait élevé Renée très sérieusement,

presque austèrement, secondé en cela par Mme Sorel, douce personne,

dévouée, simple et profondément pieuse. La petite fille apprit auprès de

sa mère à aimer la religion protestante. L'imagination très ardente de

Renée ne semblait pas devoir être satisfaite par un culte aussi froid;

mais la Bible, dont on lui faisait apprendre par cœur des chapitres

entiers, lui plut par sa poésie mystique et grandiose. Lorsque, le

dimanche, elle suivait sa mère à l'église, laissant M. Sorel au milieu de

ses livres de philosophie, son cœur se serrait, et, un moment après, sa

prière la plus fervente était adressée à Dieu pour qu'il touchât l'âme de

son père. M. Sorel crut bien faire en abandonnant entièrement à sa femme

l'éducation religieuse de leur enfant. Il était de l'école de ceux qui,

cherchant la vérité pour eux-mêmes, la croient dangereuse pour le peuple

et pour les femmes.

De bonne heure, Renée sentit naître en elle des contradictions et

s'élever des luttes entre la forte instruction qu'elle recevait du côté

paternel et les croyances qu'elle devait à sa mère. Elle souffrit sans

oser rien dire, de peur d'affliger l'un ou l'autre de ses parents. Pour

échapper au tourment de ses doutes, elle se réfugia dans un spiritualisme

vague où entraient en première ligne son profond besoin d'aimer, qui

embrassa toute l'humanité, et son culte pour la beauté que l'art nous

révèle, et qu'elle crut la plus sainte et la plus véritable manifestation

du divin dans le monde. Elle se fit une sorte de religion à son usage,

tirée tout entière de sa propre imagination. Elle essaya de la rendre

précise, car il lui fallait absolument un principe sur lequel elle pût

établir tous ses actes, toutes ses pensées, comme sur une base ou un

pivot. Elle ne comprenait pas l'existence sans une direction générale, un

point de départ, un but visible et défini.

Mais cette petite tête de jeune fille était trop faible pour trouver une

solution que les plus grands penseurs s'acharnent vainement à découvrir.

Elle chavira tout entière dans la poésie. Elle s'exalta dans des rêves

sans fin. Renée en arriva à cette conclusion, qui eût été d'une hardiesse

presque cynique dans une âme moins absolument saine et innocente que la

sienne: «La vérité? Pourquoi m'épuiser en efforts inutiles pour

l'atteindre tandis qu'en réalité je la possède? La vérité! mais elle est

en moi-même, dans les impulsions de mon cœur qui ne peut vouloir que ce

qui est juste et bon, puisque toute fausseté, toute laideur, toute

impureté lui répugnent. Je distingue un beau tableau d'une œuvre

médiocre. La vérité est encore là. Mais la beauté n'a pas toujours été

comprise de la même façon, pas plus que la vertu. Il y a du relatif dans

l'art aussi bien que dans la morale. Ce qui est absolu, ce qui est

nécessaire, ce que les croyants appellent la voix de Dieu, ce que

j'appelle, moi, du nom suprême de Vérité, c'est la conscience, c'est la

sincérité. Tant que je serai sincère, fidèle à ma Vérité

intérieure,--absolue en elle-même quoique relative à l'égard de la morale

et des lois humaines,--je ne ferai jamais rien dont je puisse avoir du

regret ni dans cette vie, ni dans l'éternité, ni devant le Juge, quel

qu'il soit, qui doit peser un jour nos actions dans sa balance

éternelle.»

Voilà comment l'austérité d'un père, la piété d'une mère, et une

éducation presque trop calme, retirée, sérieuse, arrivaient à mettre tout

à coup en présence d'un monde gouverné par des nécessités implacables, mû

par d'aveugles forces qui pouvaient, hélas! la broyer en moins d'une

seconde, la créature la plus charmante et la plus généreuse, absolument

ignorante de ces nécessités et de ces forces, et absolument désarmée.

Qu'elle connaissait peu, en effet, les conditions de la vie dans notre

société actuelle, puisqu'elle s'imaginait la traverser heureusement et

purement sans autre défense et sans autre guide que ses rêves! Pauvre

petite Renée, qui décorait du nom d'Absolu les belles chimères de son

cœur!

Jusqu'à présent, son chemin avait été simple et droit. Elle possédait,

comme peintre, un talent remarquable. Son père, qui craignait pour elle

le sort scabreux d'une femme artiste, assez longtemps entrava ses goûts.

Lorsque la cécité du professeur laissa la petite famille presque sans

ressources, les leçons de dessin données par la jeune fille et la vente

de ses jolies toiles de genre ramenèrent très vite le bien-être. On

n'essaya plus de la détourner de ses pinceaux. Depuis trois ans, ils la

faisaient vivre ainsi que ses parents. Élève encore elle-même d'un de nos

maîtres, elle avait organisé chez elle un cours déjà fort suivi, et, au

printemps dernier, elle avait exposé. Lionel savait tout cela, et,

précisément, c'était du succès de son tableau qu'il lui parlait, assis en

face d'elle auprès du feu, dans le salon qui lui servait de cabinet de

travail au ministère.

--Oh! «succès» est un bien grand mot, faisait Renée. Cependant je l'ai

vendue, ma _Provocation_, et c'est toujours, vous savez, la grosse

affaire, vendre ces méchants bouts de toile.

--Le sujet était piquant, reprit Lionel, et bien spirituellement traité.

Cette peinture de Renée représentait en effet une provocation en duel,

des cartes échangées, mais discrètement, dans un coin de salon, au milieu

de l'animation joyeuse d'un bal. Tout un petit roman, car on pouvait

deviner qu'une femme étais la cause de la querelle, une jolie femme, très

jeune, en toilette vaporeuse, qui, tout en forçant sa bouche à sourire

au-dessus de l'éventail, jetait un regard plein d'épouvante vers les deux

hommes entourés, dissimulés par leurs amis.

--Voyez-vous, disait Lionel, puisque vous réussissez si bien dans la

peinture de genre, il faut rechercher toutes les occasions qui vous

fourniraient des idées, des sujets d'étude. Une séance à la Chambre,

c'est absolument nécessaire que vous vous rendiez compte de cela.

Renée avoua qu'il y avait bien des scènes, bien des milieux qu'elle

aimerait voir de près, mais qui lui étaient interdits en sa qualité de

jeune fille. Une grande difficulté, cela, pour son genre de travail. Les

hommes étaient vraiment des êtres bien heureux, dans leur grande liberté.

Elle se confinerait forcément dans les sujets pris aux intérieurs

bourgeois, salon banal ou coin de feu d'intimité vulgaire. Elle ne

pouvait aller, venir, monter aux sphères de haute élégance, ni descendre

aux recoins pittoresques de la bohème, aux spectacles dramatiques de la

misère; pas même se promener seule à la campagne, surprendre quelque

scène rustique, pénétrer chez les paysans.

--Je ne pourrai jamais être originale, fit-elle en soupirant.

--Bah! dit Lionel. Qu'importe le sujet traité. L'originalité, si vous ne

l'aviez pas en vous, elle ne vous viendrait jamais du dehors.

--Vous rappelez-vous, monsieur Lionel, notre fameux pacte d'alliance?

J'avais beaucoup compté là-dessus. Mais j'étais égoïste, j'en aurais

profité toute seule. Il vaut mieux que vous l'ayez dénoncé.

Elle faisait allusion à leurs causeries chez Mme Anderson. Cette dame

recevait le soir une fois par semaine, dans l'intention de marier ses

filles, deux jolies blondes, élevées à Paris avec toute la liberté de

l'Amérique, le pays de leur père. Veuve de bonne heure, Mme Anderson, une

Française, était revenue dans sa patrie; elle y rapporta les allures

indépendantes d'outre-mer, laissa ses filles sortir seules, attira des

jeunes gens chez elle, parce qu'elle aimait leur gaîté, et parce qu'elle

se figurait aussi trouver promptement parmi eux des maris pour ses deux

enfants sans dot. Les petites, provocantes et toutes gracieuses, avec

leur accent gazouillant d'étrangères dû à la pratique constante de

l'anglais dans l'intimité, flirtèrent sans trêve ni relâche, furent

courtisées, mais jusqu'ici n'avaient pas rencontré de prétendants

sérieux.

Renée était la camarade d'enfance des demoiselles Anderson. Avant que

leur excentricité eût un peu refroidi M. et Mme Sorel, les deux familles

se voyaient constamment. Vivant à quelques portes les unes des autres,

suivant les mêmes cours d'éducation, les jeunes filles se considéraient

comme trois sœurs. Puis Mme Anderson avait déménagé, M. Sorel avait

perdu la vue; les relations s'étaient forcément ralenties. Renée très

absorbée par son travail et sa mère ne quittant jamais le pauvre aveugle,

les amies ne se réunirent plus guère. Leur affection cependant ne diminua

pas. Quand Mme Anderson organisa ses soirées du mardi, elle insista pour

avoir Renée d'une façon régulière. La jeune artiste formait le principal

attrait de son salon, où l'élément féminin menaçait de manquer par trop.

Elle offrit de la faire reconduire toutes les fois par sa bonne, ou

plutôt de la ramener elle-même dans les belles soirées. Malgré leur

sévérité, M. et Mme Sorel ne purent toujours refuser cette distraction à

leur fille et ce service à leur ancienne amie. Les habitués de Mme

Anderson portaient presque tous des noms connus dans la littérature et

dans les arts. Ses réunions étaient charmantes, précisément peut-être à

cause de leur petit cachet de fine bohème. Il s'y trouvait nombre

d'hommes de talent et d'esprit, heureux de passer une ou deux heures

agréables auprès d'un trio de jeunes filles séduisantes et distinguées,

qui savaient les affranchir des convenances par trop rigoureuses du

monde, tout en les retenant bien loin du laisser-aller vulgaire et

stupide de la société équivoque.

C'était un genre évidemment plus intelligent et plus naturel que

l'étiquette absurde des salons guindés, où la jeune fille, après chaque

tour de valse, revient s'asseoir à côté de sa mère. La liberté régnait

moins grande après tout chez Mme Anderson qu'en Amérique, où les jeunes

gens des deux sexes se rendent des visites et sortent ensemble, souvent

en tête-à-tête, sans que les parents s'en préoccupent. Néanmoins, il

suffit qu'un système soit appliqué dans des conditions différentes de

celles qui l'ont fait naître, pour devenir par cela même dangereux. Ce

qui est la règle, c'est-à-dire la chose établie, respectée chez un

peuple, devient chez l'autre l'irrégularité, la licence, et ouvre la voie

aux plus graves désordres. La vertu de l'un devient le vice de l'autre.

Cela est vrai des petites coutumes comme des plus hautes lois sociales.

Que de fois Lionel Duplessier--qui, lui aussi, était lié depuis l'enfance

avec la famille Anderson--que de fois Lionel s'était détourné le soir de

son chemin pour accompagner Renée aux Batignolles! La vieille bonne

marchait derrière d'un pas somnolent; parfois un groupe d'amis, revenant

du même côté, les entourait de rires et d'intarissables conversations.

Eux, au bras l'un de l'autre, n'entendaient et ne voyaient qu'eux-mêmes.

Ce n'était pas d'amour qu'ils parlaient. Non: lui, était trop

respectueux, elle, trop candide et trop pure. Ne savait-elle pas

d'ailleurs, la modeste artiste, qui luttait si courageusement contre les

plus âpres difficultés pour donner l'aisance à sa mère et à son père

aveugle, ne savait-elle pas que ce beau jeune homme, vif, ardent,

éloquent, ambitieux, était promis, par la tendresse enthousiaste de ses

parents, les prédictions de ses amis, et surtout l'affection toute

paternelle de Gambetta, aux plus brillantes destinées? Ne savait-elle pas

qu'il considérait l'argent comme un instrument indispensable--un

instrument d'action, croyait-elle, non pas un vil instrument de

jouissance,--et qu'il annonçait très haut la nécessité où il se trouvait

de n'épouser qu'une fille riche?

--Si l'on disait à ma mère, faisait-il avec sa belle assurance, que je

ne serai pas ministre un jour, on l'étonnerait prodigieusement.

--Ah! disait Renée, qui, jeune et ardente comme lui, ne se choquait pas

d'une présomption si naturelle à leurs vingt ans impétueux, ah! monsieur

Lionel, quelle tâche magnifique vous entreprenez. Vous serez l'un des

sauveurs et l'un des guides de notre chère France, énervée, lassée,

affaiblie. Vous, du moins, vous ne parlez pas de décadence. Non, non, il

est encore des jours glorieux pour nous. Ils se lèveront peut-être à

votre parole.

Et l'enthousiasme de cette belle jeune fille, crédule, sincère, résolue

elle-même à n'accomplir que de nobles choses, enivrait Lionel. A côté

d'elle, le long du chemin de fer de ceinture, sur le boulevard désert,

sous les petits platanes frissonnant aux brises du printemps ou rigides

sous le givre de l'hiver, dans la nuit douce ou glacée, il se sentait

véritablement aussi grand, aussi désintéressé, aussi prêt à tous les

héroïsmes, qu'elle le voyait avec ses yeux, à elle, ses yeux déjà

troublés par une invincible passion.

Que de sujets ainsi remués entre eux depuis deux ou trois ans! Art,

patrie, religion, philosophie, tout était pâture à leur appétit sans

frein d'émotion et de vérité. Les doutes, les incertitudes morales de

Renée, elle les avouait à Lionel. Le jeune homme essayait vainement de

les trancher par un mot plein d'autorité, par une affirmation hardie,

comme il en avait facilement aux lèvres. Il effrayait un peu la jeune

fille; elle discutait tout de suite, tâchant à son tour de le convertir à

quelque chose de plus doux, qu'elle ne voyait pas très bien, mais auquel

elle croyait encore. Car Lionel était matérialiste, et--par

exemple--niait l'immortalité de l'âme. Elle raisonnait, comme toutes les

femmes, en prenant pour base le sentiment.

--Si j'avais une idée semblable, disait-elle, je souhaiterais de mourir

immédiatement. Ce serait une torture pour moi de vivre, comme je le fais,

par la tendresse, et de songer à ceux que j'aime comme devant être

séparés de moi pour toujours. Je ne prétends pas savoir ce que cache le

mystère de la mort. Peut-être demeurerai-je bien longtemps loin des

miens; mais je les posséderai du moins par le souvenir qui ne s'anéantira

jamais en moi, et un jour... un jour, la réunion définitive s'accomplira.

Oh! non, notre amour et nos larmes ne peuvent pas être des semences

périssables que le souffle du néant disperse dans la nuit infinie.

Quelque fruit de lumière et de joie doit en venir plus tard. Laissez-moi

donc cette espérance.

Et elle ajoutait, avec sa douce sympathie, que Lionel sentait glisser

comme une caresse d'âme jusqu'au fond le plus secret de chaque pensée

délicate et douloureuse:

--Comme vous devez souffrir de vos croyances, vous qui chérissez si

tendrement votre mère, et...

Elle s'arrêtait, ne voulant pas dire: «Et qui la savez d'une santé bien

précaire.»

--Que voulez-vous?... répondait-il.

C'étaient des mots bien froids. Ah! que de fois elle devait les entendre!

Que de fois ils devaient accueillir ses sanglots désespérés!

Mais alors ils ne lui faisaient pas l'effet d'une énigme affreuse,

impitoyable. Ils étaient prononcés d'un ton si empreint de mélancolique

et altière résignation! La bouche de Lionel se fermait sur eux avec un

pli si fier! Ses admirables yeux se fixaient si fermes et si tristes sur

l'espace, au loin, comme s'ils eussent envisagé, sans un frémissement de

paupière, l'inévitable néant!

Ou bien le jeune homme, de sa voix ample et profonde, déclamait quelques

vers de madame Ackermann:

«_Éternité de l'homme, illusion! chimère!

Mensonge de l'amour et de l'orgueil humain!

Il n'a point eu d'hier, ce fantôme éphémère,

Il lui faut un demain!_

«_Pour cet éclair de vie et pour cette étincelle

Qui brûle une minute en vos cœurs étonnés,

Vous oubliez soudain la fange maternelle

Et vos destins bornés._

«_Vous échapperiez donc, ô rêveurs téméraires!

Seuls au pouvoir fatal qui détruit en créant?

Quittez un tel espoir; tous les limons sont frères

En face du néant._

«_Vous dites à la nuit qui passe dans ses voiles:

J'aime et j'espère voir expirer tes flambeaux.

La nuit ne répond rien, mais demain ses étoiles

Luiront sur vos tombeaux._»

Renée levait les yeux vers le ciel calme où luisaient des myriades

d'étincelles d'or, et cette sérénité de la nuit, cette voix grave,

harmonieuse, déjà si chère, ces paroles solennelles, cette grandeur des

questions discutées, lui remplissaient le cœur d'une insurmontable

émotion.

Pendant une promenade de ce genre, en revenant de chez Mme Anderson--où

d'ailleurs ils causaient si longuement ensemble, qu'on séparait en riant

leurs sièges pour les placer aux extrémités opposées du salon,--dans une

de leurs conversations, de jour en jour plus profondes, plus intimes,

Lionel et Renée avaient conclu ce fameux pacte d'amitié auquel la jeune

fille faisait allusion en chauffant ses minces bottines devant la

cheminée du ministère.

C'était une de ces naïves ruses par lesquelles l'amour naissant et

inavoué commence à affirmer ses droits, et qui aident la jeunesse encore

candide à se tromper très sincèrement elle-même. Il n'était question de

mariage ni pour Renée, trop pauvre, ni pour Lionel, trop ambitieux. Mais

on formait une espèce de ligue, de coalition contre la vie si plate, le

sort si dur à vaincre, la vérité si difficile à connaître, et surtout la

solitude du cœur si lourde à supporter. Une sorte d'affection

fraternelle, quelque chose peut-être de plus étroit et de plus fort, où

la confiance absolue ferait loi, où Lionel donnerait à Renée l'élément

masculin qui manquait à son œuvre d'artiste, où Renée apporterait à

Lionel, très seul à Paris, le charme de sa sollicitude et la grâce de ses

enthousiasmes. On se verrait aussi souvent que l'on pourrait; chez Mme

Anderson, dans le monde, parfois chez M. et Mme Sorel dont le modeste

intérieur s'ouvrait au jeune homme; et peut-être aussi dans le mystère de

quelques courses à la campagne, car il leur semblait romanesque et très

noble de s'élever au-dessus des préjugés vulgaires, de se sentir

supérieurs aux flétrissantes tentations.

Oui, Renée avait osé consentir à cela. Et voilà que Lionel s'était comme

retiré depuis quelque temps. Il semblait vouloir se dégager de ces liens

sollicités, inventés par lui. Il évitait presque son amie, ne venant plus

que rarement chez Mme Anderson, ne montant plus aux Batignolles, rue

Darcet, chez les Sorel, n'envoyant même pas ces billets promis pour une

séance de la Chambre.

Renée sentit au vide affreux creusé tout à coup dans son cœur par cette

indifférence--elle ne la supposait pas calculée--l'amour absolu que, sans

le savoir, elle avait voué à Lionel. Elle ne s'en effraya pas; elle se

dit: «Il n'en saura jamais rien. Je serai pour lui une sœur, une

compagne, une mère... Oui, je remplacerai sa mère, malade, absente. Je

lui tiendrai lieu de tout ce qu'une femme peut être en dehors du rôle

d'épouse. Ne serait-ce pas monstrueusement égoïste à moi de consentir à

devenir sa femme, même s'il le souhaitait, s'il me le demandait?

J'entraverais sa carrière, je lui imposerais les charges qui m'incombent.

Je serais un fardeau pour lui, au lieu d'être le soutien, la consolatrice

patiente, infatigable, que je rêve de placer à ses côtés.»

Raisonnant ainsi, et sous le coup de la froideur subite et

incompréhensible de Lionel, elle lut un jour au fond d'elle-même--cette

fois avec épouvante--une de ces phrases qui se forment spontanément en

nous et qui, tout à coup, surgissent comme en lettres de feu lorsque nous

descendons dans notre for intérieur; réflexions inconscientes de notre

_moi_ le plus caché, étranges manifestations qui, même innocentes, nous

surprennent et nous terrifient, comme la révélation de forces

mystérieuses, irrésistibles, nous dirigeant fatalement vers un but

inconnu et se jouant de notre volonté.

«Dans de telles conditions, s'était dit Renée involontairement, il serait

plus généreux à moi d'être sa maîtresse que sa femme.» Voici quel

raisonnement vint, après coup, expliquer et presque familiariser la jeune

fille avec une si étrange idée:

«Abuser de l'amour qu'il pourrait un jour me montrer pour exiger de lui

le mariage, le monde appellerait cela ma vertu, moi je ne pourrais le

nommer que mon égoïsme. Que l'ambition de ses parents se trouve ou non

justifiée dans l'avenir, j'aurais toujours eu l'air, à leurs yeux, aux

siens, aux miens mêmes--puisque je serais forcée de me blâmer

aussi,--j'aurais eu l'air d'escompter la haute fortune qui lui semble

promise, et d'avoir, avant tout, cherché à m'en assurer ma part.»

Bien que la sincérité de Renée, sa logique et cette conscience intime

qu'elle prenait pour la vérité même, l'eussent menée tout droit à cette

conclusion, elle ne l'entrevit pas sans frémir et sans se révolter. Un

moment, elle se jura de ne plus revoir Lionel. Elle en aurait peut-être

encore eu la force, bien que déjà son mal fût profond, si le jeune homme

n'avait pas brusquement changé de manière d'être à son égard. Cette

disparition soudaine, la souffrance de penser qu'elle n'avait rien été

pour lui alors qu'il la préoccupait tellement, lui ôtèrent tout courage.

L'initiative qu'elle aurait pu peut-être prendre, elle ne pouvait pas la

supporter chez lui... Chez lui... à l'avenir, au bonheur duquel elle

était prête à sacrifier soit son honneur, soit son amour.

Elle se trouvait dans ces dispositions lorsqu'elle le rencontra sur le

quai d'Orsay, le suivit au premier mot comme une enfant soumise, jusque

dans le grand cabinet de travail du ministère, et, d'elle-même, avec une

inconcevable imprudence, reparla de cette sorte d'alliance romanesque

conclue récemment entre eux.

--Mademoiselle Renée, dit Lionel, gravement, je ne peux pas être votre

ami, du moins comme vous l'entendez, comme je l'entendais moi-même, avec

cette familiarité si douce qui grandissait toujours entre nous. Je ne le

peux pas, je ne le peux plus, parce que...

Il s'arrêta, la regarda jusqu'au fond des yeux, et Renée fut envahie tout

à coup par un sentiment terrible et délicieux. Elle savait ce qu'il

allait dire.

--Parce que je vous aime... Oh! comme je vous aime! reprit Lionel d'une

voix extrêmement basse et lente, en laissant toujours sur elle le poids

de son regard, poids d'une écrasante douceur qui inspirait à Renée

l'envie folle de s'y soustraire avec celle de le subir encore, et sous

lequel son âme se ployait et se fondait d'ivresse.

Elle baissa les yeux, ne répondit pas.

Comme dans tous les moments où nous subissons des sensations violentes,

l'impression du lieu, de l'heure, des détails extérieurs, pénétra en elle

avec une acuité extraordinaire. Il semble que les émotions profondes de

l'âme devraient paralyser en nous les sens, voiler absolument le tableau

souvent banal des objets qui nous entourent; pourtant c'est le contraire

qui arrive. Nulle image n'est plus nette en notre mémoire que le cadre

parfois à peine entrevu des drames de notre vie. Telle pièce de notre

maison, telle allée de notre jardin, hantée journellement pendant de

longues années, est moins distincte en nous que le paysage brusquement

apparu peut-être par la glace d'un train de chemin de fer, mais en face

duquel nous avons entendu ou prononcé quelque irrévocable parole. Combien

de fois notre pensée le contemple-t-elle à nouveau, ce paysage, dans sa

rayonnante splendeur ou dans sa tristesse infinie!

Et Renée, qui venait d'apprendre qu'elle était aimée comme elle aimait,

Renée, les yeux fixés sur la flamme pétillante dans la haute cheminée de

marbre blanc, sentait l'ombre de cette grise journée d'hiver s'épaissir

presque autour d'elle et la toucher. Elle se rendait compte que le grand

bureau chargé de papiers et de livres se dressait là, massif, à deux pas

d'elle; que les larges panneaux clairs des murs s'étendaient entourés

d'arabesques d'or, et qu'à travers les hautes fenêtres se dessinait sur

le ciel pâle la grêle silhouette de quelques arbres dépouillés. A cet

instant toutes ces choses inertes et froides exercèrent sur son être

vibrant comme une attraction singulière et tyrannique. Peut-être les

échos muets lui répétaient-ils tout bas l'aveu suprême, et les

écoutait-elle pour s'assurer que réellement elle venait de l'entendre

prononcer.

Lionel, devant le silence de la jeune fille, reprit la parole:

--Je vous aime ardemment, Renée, mais je n'ose pas vous demander votre

amour; car,--j'y ai bien réfléchi,--il me serait impossible pour le

moment de rien vous offrir en échange, sinon mon adoration sans bornes.

Je me dois tout entier à ma mère, qui compte sur mon avenir, à mon maître

Gambetta, à mon pays qui réclame de grands dévoûments et qui en trouve,

hélas! si peu. Je ne puis pas me marier, fonder une famille, car il me

faudrait pour cela chercher immédiatement quelque position lucrative mais

routinière, et m'y enfouir pour le reste de mes jours. Plus tard, quand

je verrai clair devant moi, quand j'aurai abordé de front la grande tâche

à laquelle je me prépare encore, je pourrai, je l'espère, suivre

librement l'impulsion de mon cœur, et alors quelle autre compagne que

vous, Renée, souhaiterai-je d'obtenir? Mais il y a longtemps que vous

m'aurez oublié, que vous serez mariée vous-même...

--Jamais! s'écria la jeune fille. Oh! Lionel, vous avez raison. Votre

noble tâche avant tout. Je vous donne à notre cher pays. Votre mère sera

fière de vous. Moi, je vous attendrai avec patience, dussiez-vous ne

jamais pouvoir revenir à moi du haut de ces vastes sphères où vous vous

élancez.

Lionel ferma les yeux, puis les rouvrit, avec un geste un peu théâtral de

la tête, comme ébloui passagèrement par la splendeur d'une vision

soudaine.

--Vous m'aimez donc?... s'écria-t-il.

Un long regard de Renée, un lent sourire, infiniment doux et passionné,

lui répondirent.

Malgré le danger d'être surpris dans cette grande salle enveloppée de

l'activité du ministère, et où déjà des employés étaient entrés après un

coup bien léger à la porte, Lionel se leva, et Renée, d'un mouvement

irrésistible, vint mettre ses mains dans les siennes.

--Oh! la vie, la vie partagée avec vous, comme elle sera haute, claire,

délicieuse! murmura-t-il. O mon amie! vous voulez bien la traverser à mes

côtés, malgré les difficultés que je vous ai montrées, malgré les

sacrifices que je vous demande?

--Je vous le répète, fit la jeune fille, je puis attendre, attendre

toujours. Ne parlez pas de sacrifices. Mon bonheur à cette minute est

assez grand pour remplir toute une existence.

Les réticences et les froideurs calculées d'une coquette ressemblent plus

à la vertu que l'impulsion généreuse d'un cœur, qui, se donnant, ne sait

rien retenir de lui-même, et songe moins à se faire valoir qu'à atténuer

le prix de sa suprême offrande. Lionel, tout sincèrement heureux qu'il

fût de l'aveu de Renée, accepta sans les discuter ses délicates paroles.

Entre eux deux, c'était lui sans nul doute--pensait-il--qui allait

apporter au contrat provisoire dont les clauses se dessinaient très

nettement dans sa tête, la part la plus large d'honneur et de joie. Il se

sentit soudain très fort pour attaquer ce mot «attendre,» répété pour la

troisième fois par la jeune fille.

Il le redit à son tour, à plusieurs reprises, d'un ton interrogateur et

mélancolique, puis il ajouta:

--Pour combien d'années faudra-t-il renoncer à nous voir?

--Renoncer à nous voir? Mon Dieu, Lionel! Est-ce que vous quittez Paris?

Que voulez-vous dire?

--Hélas! Renée, vous êtes trop calme et trop pure, pour savoir ce qu'est

le feu de l'amour dans les veines d'un homme de mon âge? Ce n'est pas

seulement de votre esprit, de votre intelligence, de votre talent, de

votre adorable cœur que je suis épris... Pourquoi ai-je essayé de vous

fuir depuis quelque temps? Ce pacte d'amitié me brûlait comme une tunique

de Nessus. Notre aveu ne fait qu'aviver l'ardeur de ma passion pour vous,

pour vous, _corps et âme_, pour votre cher _vous_ tout entier...

Ses yeux, chargés du désir le plus éloquent, le plus sincère,

descendirent lentement du visage de Renée à sa jolie taille serrée dans

la jaquette de peluche, effleurèrent les hanches un peu fortes sous la

draperie foncée, et s'arrêtèrent une minute aux pieds mignons sous la

jupe courte. Elle se sentit rougir et pâlir dans le trouble inouï, à la

fois effrayant et si doux, que répand dans tout l'être de la vierge la

première évocation des caresses possibles d'un homme adoré. Elle

l'admirait en même temps. Car l'expression qui pouvait le plus embellir

ce beau garçon de vingt-quatre ans, à la barbe brune et frisée, aux

cheveux courts et compacts, aux lèvres épaisses et d'un rouge saignant,

aux prunelles câlines, c'était l'éclair impétueux du désir inassouvi,

flamme farouche tempérée par la supplication tendre, soumise,

irrésistible du regard. Ce bel animal sensuel, voué par sa nature à la

jouissance à tout prix, pouvait se tromper encore dans l'inévitable

sincérité de la jeunesse, et sentir par moment au fond de lui-même de

plus nobles aspirations. Il les éprouvait surtout sous l'influence

bienfaisante de cette jeune fille aimée, enthousiaste et pure. Puisqu'il

restait jusqu'à présent lui-même sa propre dupe, comment Renée eût-elle

douté de lui? Comment se fût-elle méfiée de la fascination dans laquelle

il était en train de l'enlacer, elle qui n'avait pas assez d'expérience

pour démêler parmi les entraînements de l'amour quelle est la part de

l'illusion des sens.

Renée, dont le sang ne s'était point infiltré goutte à goutte dans ses

veines par la maigre source d'une race étiolée, mais dont le père était

fils d'une robuste famille de propriétaires agriculteurs de la Bourgogne,

et dont la mère descendait de libres et hardis montagnards écossais,

gentilshommes et anciens chef de clan, Renée se heurtait à l'écueil de

toute jeune fille ardente en même temps qu'absolument honnête: elle

écoutait, sans les comprendre, les appels secrets de la chair, et prenait

tous les mouvements mystérieux de l'amour pour la voix seule de son

cœur. Or sa philosophie naïve et sa romanesque disposition d'artiste lui

donnaient précisément pour guide ce faible cœur. Comment allait-elle

pouvoir lutter contre l'impulsion irrésistible qui la poussait à se

dévouer à Lionel complètement, jusqu'au bout, dans son esprit, dans sa

chair, dans son avenir, dans son honneur, impulsion qui déjà lui

apparaissait presque sous la forme d'un devoir sacré?

On venait de frapper à la porte. Ils se séparèrent, et un huissier de la

Chambre entra. Sa livrée verte aux revers rouge vif ajouta pour les yeux

de Renée une note nouvelle à cette symphonie visible des choses,

accompagnement des voix intérieures, forme palpable où s'incarnent les

sentiments, et dont le vulgaire aspect prend plus tard dans le souvenir

des significations si caractéristiques et si étranges. Aucun détail parmi

les petits événements de cet après-midi-là ne devait jamais s'obscurcir

ou s'atténuer dans la mémoire de la jeune fille. L'huissier venait du

secrétariat de la questure; il apportait un billet pour la séance.

Quand il fut parti, Renée dit adieu à Lionel. Elle voulait demeurer sur

la douceur de son aveu, l'empêcher d'ajouter des paroles qui la feraient

tomber de la hauteur de ce ciel dans un enfer de doutes et de

perplexités. Elle tremblait de ce qu'elle avait cru comprendre, redoutait

qu'il ne s'expliquât davantage.

--Nous nous reverrons tout à l'heure, dit le jeune homme. Je veux

moi-même entendre Gambetta. Vous m'apercevrez dans l'hémicycle, et, si je

le puis, je monterai dans votre tribune pour vous désigner les députés

intéressants.

Comme elle allait sortir, il la retint.

Il venait de remarquer, à la boutonnière de sa jaquette de loutre, un

petit bouquet de violettes.

--Ne gardez pas ces fleurs sur vous pour entrer là-bas, dit-il, avec une

sollicitude et une autorité caressante qui causèrent une impression

exquise à la jeune fille. Ce ne serait pas très convenable. Vous êtes

seule. On va vous remarquer.

Il ajouta, les enlevant lui-même:

--Donnez-les-moi.

Et comme Renée se tenait là, devant lui, troublée, sans force, il

l'appuya contre son cœur, et murmura passionnément:

--Oh! non, je ne puis pas n'être pour vous qu'un ami, je ne puis pas...,

vous êtes trop jolie!

Elle se dégagea, s'enfuit, puis, la main sur le bouton de la porte, lui

jeta un dernier regard.

Debout, les yeux enivrés pleins d'adoration et de prière, le petit

bouquet de violettes entre ses doigts, c'est ainsi qu'elle le vit, c'est

ainsi qu'elle emporta son souvenir.

Comme elle devait s'y reporter souvent plus tard à ce souvenir! Comme

avec angoisse elle y rechercherait souvent la première apparition de la

fatalité terrible et chère qui allait briser sa vie! Comme souvent elle y

aspirerait pour l'épuiser encore la seule goutte d'ivresse pure et

absolue que l'amour eût à lui offrir!

Un moment plus tard, sentant à peine qu'elle avait marché, tant le

bonheur la soulevait au-dessus de terre, et croyant circuler dans

l'atmosphère d'un monde nouveau, idéal, enchanteur, elle était dans les

couloirs de la Chambre; un huissier la débarrassait de son manteau, de

son manchon, et elle regardait comme si elles eussent été écrites en

lettres d'or sur des murailles de paradis les inscriptions qui se

détachaient en noir sur les portes menant aux tribunes: «Sénat, Questure,

Préfet de la Seine, etc.»

L'huissier ouvrit la tribune des ministres. Des messieurs debout

s'écartèrent; d'autres se pressaient sur d'étroites banquettes. Des

dames, en toilettes élégantes, occupaient le premier rang; elles se

retournèrent, abaissant leurs jumelles, au bruit de la porte. Il y avait

encore une place entre elles. Renée s'y glissa, parmi le frou-frou des

jupes obligeamment refoulées. Et tout de suite le tapage d'en bas, la

voix de l'orateur, les interruptions violentes, le brouhaha des

conversations particulières, la sonnette du président, lui causèrent un

excitement qui l'amusa. Il s'y mêla chez elle certain respect, l'idée des

importants intérêts qui se débattaient là, et comme la sensation d'un

grand fantôme auguste, celui de la Patrie, qui, silencieuse et grave,

aurait plané sur ce tumulte. Renée n'imaginait pas encore que tous ces

gestes, toutes ces voix, tous ces cœurs, pouvaient être guidés par

d'autres mobiles que l'amour des lois justes, le souci du bien public et

les nobles ambitions. Elle ne devait entrevoir que bien longtemps après

les rouages multiples et mesquins, souvent monstrueux dans leur

petitesse, de cette imposante machine. Elle songea au serment du Jeu de

Paume, aux pages enflammées de Michelet, au carton de David. La tribune,

plus monumentale qu'elle ne se l'était figurée, avec le fauteuil du

président qui la surmonte, avec les sièges des secrétaires, tout ce lourd

édifice d'acajou garni d'emblèmes de cuivre, lui parut sacré comme un

autel. Elle se dit qu'un jour sans doute, Lionel en gravirait les degrés.

Ce jour-là, le jeune homme aurait deux inspiratrices: elle--qui

l'écouterait, tremblante et voilée,--et par-dessus tout la France... la

France, que Renée aimait avec tant de force depuis que, toute petite,

elle avait vu la guerre et les horreurs du siège. Oh! le bel avenir

d'amour, d'enthousiasme, de travail et de gloire!

Tout à coup, un silence qui se fit la rappela de ses rêves lointains à la

réalité présente. Un gros homme lourd, aux cheveux gris rejetés en

arrière, au masque un peu vulgaire mais énergique, montait pesamment les

marches de la tribune. Il s'appuya des deux poings sur la tablette, et

jeta tout autour de la Chambre un regard circulaire. Cette attitude

ramassée, cette grosse tête enfoncée dans les larges épaules, ce coup

d'œil étincelant, donnèrent à Renée l'idée d'un lion qui va bondir.

Cependant il commença d'une voix basse, empâtée, presque bredouillante.

C'était Léon Gambetta, Président du Conseil.

Elle fut légèrement désappointée.

La question débattue n'était pas très passionnante; rien ne prêtait aux

effets d'éloquence. C'était un débat tout d'affaires où un peu de bon

sens suffisait. Un sujet pareil ne pouvait réveiller et mettre en jeu la

puissance oratoire du fougueux tribun. Cependant le ton de sa courte

harangue s'éleva vers la fin. Quelques interruptions sarcastiques le

firent bondir comme un taureau que des mouches harcèlent. Une voix

moqueuse répéta l'une de ses phrases dans une intention d'ironie.

Il se retourna, croisa ses bras, cria:

--Oui!... s'arrêta un instant et reprit: Oui, c'est bien cela que j'ai

dit!

Renée admira ce mouvement. Le: «Oui!» lancé avec un défi et un dédain

superbes, n'était pas le monosyllabe banal d'affirmation. Ce n'était pas:

«oui.» C'était: «_ouéé._» Ce n'était plus un mot, c'était un rugissement.

Mais cette étincelle, jaillie au choc de la contradiction, fut la seule

qui révéla, dans cet après-midi de décembre, à Renée, écoutant Gambetta

pour la première fois, une force réelle, un don victorieux. Et encore, à

ce moment, elle la pressentit toute matérielle, pour ainsi dire,

résidant, non point dans la pensée dominatrice et sûre d'elle-même, mais

dans la chaleur d'un cœur volontaire et très ardent, dans le

bouillonnement d'un sang aveugle et généreux, dans le mouvement passionné

du corps, dans la magie de l'organe, dans la ravissante fécondité de

l'imagination.

Quand, plus tard, elle en eut jugé complètement, il dut lui plaire. Comme

femme et comme artiste, elle était doublement impressionnable et

impulsive. Cette nature d'homme, si française, si généreusement

chimérique, si dépourvue de toute bassesse, cette éloquence emportée,

exercèrent un charme profond sur la jeune fille. Puis elle lui voua une

sorte de culte, à cause de l'engoûment qu'il avait pour Lionel, de la

confiance qu'il mettait en l'avenir du jeune homme, des bienfaits dont il

le combla.

Cependant son impression du premier jour fut plus froidement

clairvoyante, plus calme, et, à certains points de vue, plus juste.

Gambetta était descendu de la tribune, et un long monsieur, mince et

blond, lui avait succédé. Elle entendit chuchoter autour d'elle le nom de

M. R***.

Une voix un peu monotone, mais agréable et claire, une diction élégante,

une argumentation serrée. Tout ignorante qu'elle fût des questions

politiques, Renée sentit que l'orateur, très maître de son sujet, dès les

premiers mots prenait l'avantage sur Gambetta. Aux raisons tirées du

sentiment succédait la logique implacable; les grandes phrases vagues et

sonores s'évanouissaient devant les faits comme des bulles de savon dans

un vif coup d air. Et le désappointement de Renée s'accentua, lorsque le

Président du Conseil, remonté à la tribune pour riposter, ne trouva que

quelques paroles insignifiantes, sans portée, prononcées d'une voix

sourde, presque mal dites. Elle s'amusait pourtant d'avoir pu comprendre,

apprécier, mesurer la force des coups. Son parti pris en faveur de

Gambetta, pas plus que les opinions de Lionel, ne l'avaient donc

influencée? Elle se sentait toute fière de son indépendance.

--Il faut bien, songeait-elle, que je fasse mon éducation politique, pour

être sa vraie compagne plus tard?

Et toutes ces grandes préoccupations qui se mêlaient à son amour

gonflaient son cœur d'émotions profondes. Son art n'était pas oublié;

des visions de scènes sublimes, à fixer sur sa toile, passaient dans son

esprit surexcité. Les tendres regards de Lionel tout à l'heure se

glissaient, se coulaient au fond de son cœur, lui causant des

frémissements soudains qui l'ébranlaient de la tête aux pieds. Elle

s'enfonçait dans une sorte d'extase, bercée au brouhaha des voix, tandis

que la discussion continuait, ayant perdu son intérêt devant la Chambre

inattentive. L'atmosphère était lourde, étouffée; à deux ou trois

reprises, Renée appuya le revers de sa main contre sa joue; le chevreau

de son gant procurait une sensation presque fraîche à sa peau toute rose

de chaleur. Comme elle faisait ce mouvement, le vitrage d'en haut

s'éclaira, et Lionel, qui, de l'hémicycle, la cherchait des yeux depuis

un instant, la reconnut tout à coup.

Il s'était tenu debout dans l'entrée de gauche pour entendre parler son

illustre patron, qu'il appelait parfois assez cavalièrement son ami.

Maintenant il s'était avancé, et gesticulait, à quelques pas de la

tribune, entouré de trois ou quatre députés. Sa verve naturelle et le

désir d'être aperçu de Renée au centre même de la solennelle enceinte,

religieusement écouté par des législateurs authentiques, le faisaient se

démener un peu plus que de raison. Nul n'y voyait de mal, du reste. On

flattait en lui le favori du dictateur, l'héritier présomptif pour ainsi

dire, celui sur l'épaule duquel Gambetta frappait avec un geste d'orgueil

et d'espoir, comme pour le léguer d'avance à l'avenir de son œuvre et de

son parti. On attendait sa majorité politique comme on attend celle d'un

prince. Lionel, en effet, n'avait que vingt-quatre ans, et ne serait

éligible que l'année suivante. Son arrivée à la Chambre était annoncée,

escomptée, comme un événement important.--«Ce sera quelqu'un,» disait-on

autour de lui, en parlant de ses dons magnifiques, de son organe superbe,

de sa facilité d'assimilation, de son travail extraordinairement rapide

et de son extérieur séduisant.--«Ce sera quelqu'un.»--Phrase magique,

dangereuse à entendre trop tôt, car elle peut aussi bien soulever jusqu'à

la gloire une renommée naissante que l'endormir et l'éteindre comme un

lourd couvercle de plomb. Malheur à celui qui la sent se poser sur son

front, ainsi que la couronne de sa jeunesse, et qui n'a pas la tête assez

large ni assez forte pour la porter! Les lauriers précoces sont

semblables à des fleurs hâtives, souvent bien vite fanées; ils valent

rarement, dans leur fraîche et brillante verdure, les feuilles plus

sombres mais plus robustes qui demandent toute une vie pour croître, et

qui s'épanouissent sur des cheveux blanchis.

Renée, avec son tact modeste, souffrit légèrement en contemplant de sa

tribune la pantomime de Lionel, ses haussements d'épaules et ses gestes

de dénégation tandis que les orateurs parlaient. Elle trouva cela de

mauvais goût. Ne devait-il pas sentir que, dans cette assemblée, où

peut-être il se ferait entendre un jour, il n'avait encore que le droit

d'écouter? Elle l'eût admiré davantage dans une attitude réservée,

muette, réfléchie. Il s'avança jusqu'au banc des ministres et dit

quelques mots au Président du Conseil. C'était un enfant gâté,

décidément. Gambetta lui sourit, puis se tourna vers ceux qui

l'entouraient et leur désigna le jeune homme de sa main franche et

largement ouverte. Il semblait dire: «En voilà un sur qui nous pouvons

compter.»

Alors Renée s'attendrit, s'en voulut de l'avoir blâmé. C'était la

jeunesse de Lionel, son ardeur, sa vaillance, qui l'entraînaient. Mais

comme on avait confiance en lui! Le geste du grand tribun l'émut comme

une bénédiction ou comme un baptême qui aurait sacré Lionel pour les

luttes à venir.

Un instant après, il parut à ses côtés.

--Eh bien, que dites-vous? fit-il joyeusement.

La tribune s'étant désemplie, il s'assit derrière elle. On procédait

alors au vote sur la question qu'elle avait entendu débattre, et Lionel

lui nommait les députés tandis que ceux-ci glissaient leurs bulletins

blancs ou bleus dans les urnes. Renée avoua que M. R*** l'avait

convaincue bien mieux que Gambetta.

--S'il ne tenait qu'à mon vote, dit-elle en riant, le Grand Ministère

tomberait ce soir.

--Moi aussi, je tomberais alors, fit Lionel, car je devrais donner ma

démission.

Mais il était sans crainte. Il ne s'agissait pas d'une question de

Cabinet, et l'on avait une majorité de gouvernement absolument sûre. En

effet, comme, un instant après, Renée bavardait joliment, développant des

théories politiques avec un sérieux tempéré de sourires qui ravissait

Lionel, le jeune homme l'arrêta par un «chut» si doux qu'il ressemblait à

l'envoi d'un baiser, accompagné d'un signe de tête vers la tribune. M.

Brisson, ce président que Renée trouvait tout à fait majestueux et

décoratif, pesait sur le levier de la sonnette, tandis que le chef des

huissiers, criait: «Du silence, messieurs!» Le nombre des votants fut

proclamé, puis la majorité absolue; ensuite les voix pour et les voix

contre l'amendement. Le gouvernement l'emportait.

--Cela ne faisait pas l'ombre d'un doute, dit Lionel.

La séance n'était pas finie, mais Renée voulut partir.

Le jeune chef de cabinet sortit avec elle, lui fit remettre son manteau,

parla familièrement aux huissiers et envoya l'un d'eux chercher sa propre

pelisse à un autre vestiaire. Les belles dames qui se trouvaient là,

s'enveloppant de leurs fourrures, se sentirent tout impressionnées et se

demandèrent quel personnage pouvait bien être ce joli garçon si sûr de

lui.

--Permettez-moi de vous ramener? demanda-t-il en quittant le

Palais-Bourbon?

Mais il eut beau supplier, Renée refusa.

--Il fait presque jour encore, vous me compromettriez, dit-elle, d'un ton

moitié grave, moitié plaisant.

--Renée, reprit le jeune homme, il faut pourtant que je vous parle.

Tenez, ne sachant pas si cela serait possible, j'avais griffonné quelques

mots au crayon pour vous les passer tout à l'heure, dans la tribune...

Il lui tendit une petite enveloppe, et, sous le bec de gaz, elle lut,

machinalement, les mots au timbre sec: _Chambre des Députés_. Elle

songeait qu'il venait de l'appeler par son nom, et que cela lui semblait

tout naturel. Elle eut peur de ce qu'elle éprouvait, repoussa le papier,

lui dit un adieu presque froid.

Mais, comme elle se retournait pour s'éloigner, il fit un pas à côté

d'elle et glissa la lettre dans son manchon, cherchant à la pousser entre

ses doigts afin qu'elle la saisît. Ce geste fut si inattendu, le regard

qui l'accompagna si suppliant, si soumis et en même temps si passionné,

que Renée, irrésolue, troublée, ne put le repousser. Avant qu'elle eût

dit un seul mot, Lionel l'avait saluée et déjà il était assez loin,

marchant rapidement vers la rue de Bourgogne.

Elle s'en alla donc, pensive, serrant entre ses mains, dans la tiédeur du

manchon, la petite lettre qu'elle n'osait pas lire. Car il fallait bien

qu'elle se l'avouât,--maintenant qu'elle se trouvait seule et qu'elle

s'interrogeait,--il y avait dans la façon dont Lionel lui avait parlé de

son amour, dans toute l'attitude du jeune homme auprès d'elle durant cet

après-midi, quelque chose d'obscur, d'irrégulier, qui devait la mettre

sur ses gardes, l'empêcher de goûter, dans ses enivrantes délices, toute

la joie du premier aveu. N'avait-il pas déclaré hautement qu'il ne se

marierait pas? N'avait-il pas en même temps laissé paraître une passion

dont la force et la vérité dominaient la jeune fille, l'épouvantaient

presque? N'avait-il pas eu de ces paroles d'espérance, de ces promesses

d'avenir en commun, par lesquelles on engage sa vie? Pourtant il ne la

nommait parmi tous ses projets que sa compagne, et pas une seule fois sa

femme? Qu'espérait-il? S'il se doutait que Renée l'adorait, ne savait-il

pas quel trouble il allait jeter au fond de cette âme si pure, si

paisible jusqu'alors? Oserait-il, si ses intentions n'étaient pas

arrêtées, sérieuses, oserait-il se jouer par vanité, par caprice, du

repos sacré d'une vie vaillante, difficile, laborieuse? Il connaissait

les luttes journalières de cette artiste de vingt ans. Ne lui avait-il

pas décrit lui-même les sombres écueils que rencontre à Paris la femme

qui travaille, et surtout la femme qui a du talent? Ne lui avait-il pas

promis d'être une force pour elle, un appui moral, un véritable frère?

S'il n'éprouvait aujourd'hui qu'une fantaisie passagère, lui, homme, et

par conséquent capable de mesurer sa passion, comment ne tremblait-il pas

en parlant d'amour à celle qui, il le savait bien, ne se donnerait point

à moitié, se livrerait tout entière, sans réserve, à un bonheur ou à un

malheur éternels?

Mais à quoi songeait-elle donc? D'où venaient ces lâches pressentiments?

ces viles pensées? A quel moment Lionel lui avait-il donné le droit de le

juger avec méfiance? Manquait-elle de courage, de générosité? Il

l'aimait, qu'avait-elle à craindre? Elle s'abandonnerait aveuglément à

lui. Il lui dicterait sa conduite. Il était son maître élu, l'homme de

son choix, le seul qu'elle pût aimer, qu'elle aimerait jamais. Désormais,

ses premiers devoirs se rapporteraient à lui. Elle allait ouvrir sa

lettre, et, quoi qu'il dictât, elle obéirait.

Renée tira le papier de son manchon, et, d'abord, jeta un regard autour

d'elle pour découvrir une lumière qui lui permettrait de lire.

Où donc était-elle?

Une longue avenue baignée par la brume du soir; de grands arbres noirs,

décharnés, lugubres; des ombres de balustres en pierre, et, au loin, plus

bas, le reflet d'un fleuve... Elle se trouvait dans les Tuileries, sur la

terrasse du bord de l'eau, venue là machinalement, pour réfléchir, pour

se sentir un moment bien seule, et se ressaisir, s'il était possible, au

milieu du grand vertige qui emportait son âme.

Elle marcha vers la place de la Concorde, s'appuya sur le rebord de la

pierre, et resta là, perdue dans une rêverie solennelle, poignante et

douce, les yeux fixés comme par une mystérieuse fascination sur le

fronton triangulaire du Palais de la Chambre, qui s'estompait en lignes

foncées dans le brouillard bleuâtre. Il lui semblait que son destin

tenait entre les froides murailles. Quel destin? Le lourd monument

prenait un aspect de tombeau. La rumeur du bruit dont il s'emplissait

tout à l'heure revint bourdonner à ses oreilles, et, dans l'air glacé du

soir, elle sentit passer sur son visage comme une bouffée de l'atmosphère

ardente qu'elle y avait un moment respirée.

Elle se rappela l'étrange désappointement produit en elle au cours de la

discussion. Pendant une heure la simple logique avait eu raison de ses

penchants, de ses préjugés, de son inclination. Et pourquoi? Lionel

avouait lui-même que Gambetta ne s'était jamais montré plus faible.

Singulier hasard!... dont l'impression augmentait à cette heure, sans

raison apparente, l'angoisse de ses doutes.

Est-ce que la Destinée, expression de forces impitoyables, lasse d'être

l'instrument aveugle de nos douleurs, prise parfois d'une pitié profonde,

ne nous enverrait pas de secrets et suprêmes avertissements? Renée devait

se poser cette question plus tard, en se reportant à cette journée, la

dernière où elle pût encore hésiter avant de choisir sa route, car le

lendemain allait décider de sa vie.

Amour d'aujourd'hui · 第 11 / 29 题