LETTRE DE MADAME MADIN À M. LE MARQUIS DE CROISMARE.

Monsieur, la guérison de notre chère malade est assurée: plus de fièvre,

plus de mal de tête, tout annonce la convalescence la plus prompte et la

meilleure santé. Les lèvres sont encore un peu pâles; mais les yeux

reprennent de l'éclat. La couleur commence à reparaître sur les joues;

les chairs ont de la fraîcheur et ne tarderont pas à reprendre leur

fermeté; tout va bien depuis qu'elle a l'esprit tranquille. C'est à

présent, monsieur, qu'elle sent le prix de votre bienveillance; et rien

n'est plus touchant que la manière dont elle s'en exprime. Je voudrais

bien pouvoir vous peindre ce qui se passa entre elle et moi lorsque je

lui portai vos dernières lettres. Elle les prit, les mains lui

tremblaient; elle respirait avec peine en les lisant; à chaque ligne

elle s'arrêtait; et, après avoir fini, elle me dit, en se jetant à mon

cou, et en pleurant à chaudes larmes: «Eh bien! madame Madin, Dieu ne

m'a donc pas abandonnée; il veut donc enfin que je sois heureuse. Oui,

c'est Dieu qui m'a inspiré de m'adresser à ce cher monsieur: quel autre

au monde eût pris pitié de moi? Remercions le ciel de ces premières

grâces, afin qu'il nous en accorde d'autres.» Et puis elle s'assit sur

son lit, et elle se mit à prier; ensuite, revenant sur quelques endroits

de vos lettres, elle dit: «C'est sa fille qu'il me confie. Ah! maman,

elle lui ressemblera; elle sera douce, bienfaisante et sensible comme

lui.» Après s'être arrêtée, elle dit avec un peu de souci: «Elle n'a

plus de mère! Je regrette de n'avoir pas l'expérience qu'il me faudrait.

Je ne sais rien, mais je ferai de mon mieux; je me rappellerai le soir

et le matin ce que je dois à son père: il faut que la reconnaissance

supplée à bien des choses. Serai-je encore longtemps malade? Quand

est-ce qu'on me permettra de manger? Je ne me sens plus de ma chute,

plus du tout.» Je vous fais ce petit détail, monsieur, parce que

j'espère qu'il vous plaira. Il y avait dans son discours et son action

tant d'innocence et de zèle, que j'en étais hors de moi. Je ne sais ce

que je n'aurais pas donné pour que vous l'eussiez vue et entendue. Non,

monsieur, ou je ne me connais à rien, ou vous aurez une créature unique,

et qui fera la bénédiction de votre maison. Ce que vous avez eu la bonté

de m'apprendre de vous, de mademoiselle votre fille, de monsieur votre

fils, de votre situation, s'arrange parfaitement avec ses voeux. Elle

persiste dans les premières propositions qu'elle vous a faites. Elle ne

demande que la nourriture et le vêtement, et vous pouvez la prendre au

mot si cela vous convient: quoique je ne sois pas riche, le reste sera

mon affaire. J'aime cette enfant, je l'ai adoptée dans mon coeur; et le

peu que j'aurai fait pour elle de mon vivant lui sera continué après ma

mort. Je ne vous dissimule pas que ces mots d'_être son pis-aller et de

la laisser libre d'accepter mieux si l'occasion s'en présente_, lui ont

fait de la peine; je n'ai pas été fâchée de lui trouver cette

délicatesse. Je ne négligerai pas de vous instruire des progrès de sa

convalescence; mais j'ai un grand projet dans lequel je ne désespérerais

pas de réussir pendant qu'elle se rétablira, si vous pouviez m'adresser

à un de vos amis: vous devez en avoir beaucoup ici. Il me faudrait un

homme sage, discret, adroit, pas trop considérable, qui approchât par

lui ou par ses amis de quelques grands que je lui nommerais, et qui eût

accès à la cour sans en être. De la manière dont la chose est arrangée

dans mon esprit, il ne serait point mis dans la confidence; il nous

servirait sans savoir en quoi: quand ma tentative serait infructueuse,

nous en tirerions au moins l'avantage de persuader qu'elle est en pays

étranger. Si vous pouvez m'adresser à quelqu'un, je vous prie de me le

nommer, et de me dire sa demeure, et ensuite de lui écrire que M^me

Madin, que vous connaissez depuis longtemps, doit venir lui demander un

service, et que vous le priez de s'intéresser à elle, si la chose est

faisable. Si vous n'avez personne, il faut s'en consoler; mais voyez,

monsieur. Au reste, je vous prie de compter sur l'intérêt que je prends

à notre infortunée, et sur quelque prudence que je tiens de

l'expérience. La joie que votre dernière lettre lui a causée, lui a

donné un petit mouvement dans le pouls; mais ce ne sera rien.

J'ai l'honneur d'être, avec les sentiments les plus respectueux,

monsieur, votre très-humble et très-obéissante servante,

_Signé_: MOREAU-MADIN.

À Paris, ce 3 mars 1760.

L'idée de M^me Madin de se faire adresser à un des amis du généreux

protecteur de soeur Suzanne, était une suggestion de Satan, au moyen de

laquelle ses suppôts espéraient inspirer adroitement à leur ami de

Normandie de s'adresser à moi et de me mettre dans la confidence de

toute cette affaire; ce qui réussit parfaitement, comme vous verrez par

la suite de cette correspondance.

La religieuse · 第 20 / 33 题