LETTRE DE MADAME MADIN À M. LE MARQUIS DE CROISMARE.

Je suis à côté de son lit, et elle me presse de vous écrire. Elle a été

à toute extrémité, et mon état, qui m'attache à Versailles, ne m'a point

permis de venir plus tôt à son secours. Je savais qu'elle était fort mal

et abandonnée de tout le monde, et je ne pouvais quitter. Vous pensez

bien, monsieur, qu'elle avait beaucoup souffert. Elle avait fait une

chute qu'elle cachait. Elle a été attaquée tout d'un coup d'une fièvre

ardente qu'on n'a pu abattre qu'à force de saignées. Je la crois hors de

danger. Ce qui m'inquiète à présent est la crainte que sa convalescence

ne soit longue, et qu'elle ne puisse partir avant un mois ou six

semaines. Elle est déjà si faible, et elle le sera bien davantage.

Tâchez donc, monsieur, de gagner du temps, et travaillons de concert à

sauver la créature la plus malheureuse et la plus intéressante qu'il y

ait au monde. Je ne saurais vous dire tout l'effet de votre billet sur

elle; elle a beaucoup pleuré, elle a écrit l'adresse de M. Gassion

derrière une _Sainte Suzanne_ de son diurnal, et puis elle a voulu vous

répondre malgré sa faiblesse. Elle sortait d'une crise; je ne sais ce

qu'elle vous aura dit, car sa pauvre tête n'y était guère. Pardon,

monsieur, je vous écris ceci à la hâte. Elle me fait pitié; je voudrais

ne la point quitter, mais il m'est impossible de rester ici plusieurs

jours de suite. Voilà la lettre que vous lui avez écrite. J'en fais

partir une autre, telle à peu près que vous la demandez. Je n'y parle

point des talents agréables; ils ne sont pas de l'état qu'elle va

prendre, et il faut, ce me semble, qu'elle y renonce absolument si elle

veut être ignorée. Du reste, tout ce que je dis d'elle est vrai: non,

monsieur, il n'y a point de mère qui ne fût comblée de l'avoir pour

enfant. Mon premier soin, comme vous pouvez penser, a été de la mettre à

couvert, et c'est une affaire faite. Je ne me résoudrai à la laisser

aller que quand sa santé sera tout à fait rétablie; mais ce ne peut être

avant un mois ou six semaines, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire;

encore faut-il qu'il ne survienne point d'accident. Elle garde le cachet

de votre lettre; il est dans ses Heures et sous son chevet. Je n'ai osé

lui dire que ce n'était pas le vôtre; je l'avais brisé en ouvrant votre

réponse, et je l'avais remplacé par le mien: dans l'état fâcheux où elle

était, je ne devais pas risquer de lui envoyer votre lettre sans la

lire. J'ose vous demander pour elle un mot qui la soutienne dans ses

espérances; ce sont les seules qu'elle ait, et je ne répondrais pas de

sa vie, si elles venaient à lui manquer. Si vous aviez la bonté de me

faire à part un petit détail de la maison où elle entrera, je m'en

servirais pour la tranquilliser. Ne craignez rien pour vos lettres;

elles vous seront toutes renvoyées aussi exactement que la première; et

reposez-vous sur l'intérêt que j'ai moi-même à ne rien faire

d'inconsidéré. Nous nous conformerons à tout, à moins que vous ne

changiez vos dispositions. Adieu, monsieur. La chère infortunée prie

Dieu pour vous à tous les instants où sa tête le lui permet.

J'attends, monsieur, votre réponse, toujours au pavillon de Bourgogne,

rue d'Anjou, à Versailles.

Ce 16 février 1760.

LETTRE OSTENSIBLE DE MADAME MADIN, TELLE QUE M. LE MARQUIS DE CROISMARE

L'AVAIT DEMANDÉ.

Monsieur, la personne que je vous propose s'appellera Suzanne Simonin.

Je l'aime comme si c'était mon enfant: cependant vous pouvez prendre à

la lettre ce que je vais vous dire, parce qu'il n'est pas dans mon

caractère d'exagérer. Elle est orpheline de père et de mère; elle est

bien née, et son éducation n'a pas été négligée. Elle s'entend à tous

les petits ouvrages qu'on apprend quand on est adroite et qu'on aime à

s'occuper; elle parle peu, mais assez bien; elle écrit naturellement. Si

la personne à qui vous la destinez voulait se faire lire, elle lit à

merveille. Elle n'est ni grande ni petite. Sa taille est fort bien; pour

sa physionomie, je n'en ai guère vu de plus intéressante. On la trouvera

peut-être un peu jeune, car je lui crois à peine dix-neuf ans accomplis;

mais si l'expérience de l'âge lui manque, elle est remplacée de reste

par celle du malheur. Elle a beaucoup de retenue et un jugement peu

commun. Je réponds de l'innocence de ses moeurs. Elle est pieuse, mais

point bigote. Elle a l'esprit naïf, une gaieté douce, jamais d'humeur.

J'ai deux filles; si des circonstances particulières n'empêchaient pas

M^lle Simonin de se fixer à Paris, je ne leur chercherais pas d'autre

gouvernante; je n'espère pas rencontrer aussi bien. Je la connais depuis

son enfance, et elle a toujours vécu sous mes yeux. Elle partira d'ici

bien nippée. Je me chargerai des petits frais de son voyage et même de

ceux de son retour, s'il arrive qu'on me la renvoie: c'est la moindre

chose que je puisse faire pour elle. Elle n'est jamais sortie de Paris;

elle ne sait où elle va; elle se croit perdue: j'ai toute la peine du

monde à la rassurer. Un mot de vous, monsieur, sur la personne à

laquelle elle doit appartenir, la maison qu'elle habitera, et les

devoirs qu'elle aura à remplir, fera plus sur son esprit que tous mes

discours. Ne serait-ce point trop exiger de votre complaisance que de

vous le demander? Toute sa crainte est de ne pas réussir: la pauvre

enfant ne se connaît guère.

J'ai l'honneur d'être, avec tous les sentiments que vous méritez,

monsieur, votre très-humble et obéissante servante,

_Signé_: MOREAU-MADIN.

À Paris, ce 16 février 1760.

La religieuse · 第 15 / 33 题