La Religieuse[21] de M. de La Harpe a réveillé ma conscience endormie
depuis dix ans, en me rappelant un horrible complot dont j'ai été l'âme,
de concert avec M. Diderot, et deux ou trois autres bandits de cette
trempe de nos amis intimes. Ce n'est pas trop tôt de s'en confesser, et
de tâcher, en ce saint temps de carême, d'en obtenir la rémission avec
mes autres péchés, et de noyer le tout dans le puits perdu des
miséricordes divines.
L'année 1760 est marquée dans les fastes des badauds en Parisis, par la
réputation soudaine et éclatante de Ramponeau[22], et par la comédie des
_Philosophes_[23], jouée en vertu d'ordres supérieurs sur le théâtre de
la Comédie française. Il ne reste aujourd'hui de toute cette entreprise
qu'un souvenir plein de mépris pour l'auteur de cette belle rapsodie,
appelé _Palissot_, qu'aucun de ses protecteurs ne s'est soucié de
partager; les plus grands personnages, en favorisant en secret son
entreprise, se croyaient obligés de s'en défendre en public, comme d'une
tache de déshonneur. Tandis que ce scandale occupait tout Paris, M.
Diderot, que ce polisson d'Aristophane français avait choisi pour son
Socrate, fut le seul qui ne s'en occupait pas. Mais quelle était notre
occupation! Plût à Dieu qu'elle eût été innocente! L'amitié la plus
tendre nous attachait depuis longtemps à M. le marquis de Croismare,
ancien officier du régiment du Roi, retiré du service, et un des plus
aimables hommes de ce pays-ci. Il est à peu près de l'âge de M. de
Voltaire; et il conserve, comme cet homme immortel, la jeunesse de
l'esprit avec une grâce, une légèreté et des agréments dont le piquant
ne s'est jamais émoussé pour moi. On peut dire qu'il est un de ces
hommes aimables dont la tournure et le moule ne se trouvent qu'en
France, quoique l'amabilité ainsi que la maussaderie soient de tous les
pays de la terre. Il ne s'agit pas ici des qualités du coeur, de
l'élévation des sentiments, de la probité la plus stricte et la plus
délicate, qui rendent M. de Croismare aussi respectable pour ses amis
qu'il leur est cher; il n'est question que de son esprit. Une
imagination vive et riante, un tour de tête original, des opinions qui
ne sont arrêtées qu'à un certain point, et qu'il adopte ou qu'il
proscrit alternativement, de la verve toujours modérée par la grâce, une
activité d'âme incroyable, qui, combinée avec une vie oisive et avec la
multiplicité des ressources de Paris, le porte aux occupations les plus
diverses et les plus disparates, lui fait créer des besoins que personne
n'a jamais imaginés avant lui, et des moyens tout aussi étranges pour
les satisfaire, et par conséquent une infinité de jouissances qui se
succèdent les unes aux autres: voilà une partie des éléments qui
constituent l'être de M. de Croismare, appelé par ses amis le charmant
marquis par excellence, comme l'abbé Galiani était pour eux le charmant
abbé. M. Diderot, comparant sa bonhomie au tour piquant du marquis de
Croismare, lui dit quelquefois: _Votre plaisanterie est comme la flamme
de l'esprit-de-vin, douce et légère, qui se promène partout sur ma
toison, mais sans jamais la brûler._
Ce charmant marquis nous avait quittés au commencement de l'année 1759
pour aller dans ses terres en Normandie, près de Caen. Il nous avait
promis de ne s'y arrêter que le temps nécessaire pour mettre ses
affaires en ordre; mais son séjour s'y prolongea insensiblement; il y
avait réuni ses enfants; il aimait beaucoup son curé; il s'était livré à
la passion du jardinage; et comme il fallait à une imagination aussi
vive que la sienne des objets d'attachement réels ou imaginaires, il
s'était tout à coup jeté dans la plus grande dévotion. Malgré cela, il
nous aimait toujours tendrement; mais vraisemblablement nous ne
l'aurions jamais revu à Paris, s'il n'avait pas successivement perdu ses
deux fils. Cet événement nous l'a rendu depuis environ quatre ans, après
une absence de plus de huit années; sa dévotion s'est évaporée comme
tout s'évapore à Paris, et il est aujourd'hui plus aimable que jamais.
Comme sa perte nous était infiniment sensible, nous délibérâmes en 1760,
après l'avoir supportée pendant plus de quinze mois, sur les moyens de
l'engager à revenir à Paris. L'auteur des mémoires qui précèdent se
rappela que, quelque temps avant son départ, on avait parlé dans le
monde, avec beaucoup d'intérêt, d'une jeune religieuse de Longchamp qui
réclamait juridiquement contre ses voeux, auxquels elle avait été forcée
par ses parents. Cette pauvre recluse intéressa tellement notre marquis,
que, sans l'avoir vue, sans savoir son nom, sans même s'assurer de la
vérité des faits, il alla solliciter en sa faveur tous les conseillers
de grand'chambre du parlement de Paris. Malgré cette intercession
généreuse, je ne sais par quel malheur, la soeur Suzanne Simonin perdit
son procès, et ses voeux furent jugés valables. M. Diderot[24] résolut
de faire revivre cette aventure à notre profit. Il supposa que la
religieuse en question avait eu le bonheur de se sauver de son couvent;
et en conséquence écrivit en son nom à M. de Croismare pour lui demander
secours et protection. Nous ne désespérions pas de le voir arriver en
toute diligence au secours de sa religieuse; ou, s'il devinait la
scélératesse au premier coup d'oeil et que notre projet manquât, nous
étions sûrs qu'il nous en resterait du moins une ample matière à
plaisanterie. Cette insigne fourberie prit une tout autre tournure,
comme vous allez voir par la correspondance que je vais mettre sous vos
yeux, entre M. Diderot ou la prétendue religieuse et le loyal et
charmant marquis de Croismare, qui ne se douta pas un instant de notre
perfidie; c'est cette perfidie que nous avons eue longtemps sur notre
conscience. Nous passions alors nos soupers à lire, au milieu des éclats
de rire, des lettres qui devaient faire pleurer notre bon marquis; et
nous y lisions, avec ces mêmes éclats de rire, les réponses honnêtes que
ce digne et généreux ami y faisait. Cependant, dès que nous nous
aperçûmes que le sort de notre infortunée commençait à trop intéresser
son tendre bienfaiteur, M. Diderot prit le parti de la faire mourir,
préférant de causer quelque chagrin au marquis au danger évident de le
tourmenter plus cruellement peut-être en la laissant vivre plus
longtemps. Depuis son retour à Paris, nous lui avons avoué ce complot
d'iniquité; il en a ri, comme vous pouvez penser; et le malheur de la
pauvre religieuse n'a fait que resserrer les liens d'amitié entre ceux
qui lui ont survécu. Cependant il n'en a jamais parlé à M. Diderot. Une
circonstance qui n'est pas la moins singulière, c'est que tandis que
cette mystification échauffait la tête de notre ami en Normandie, celle
de M. Diderot s'échauffait de son côté. Celui-ci se persuada que le
marquis ne donnerait pas un asile dans sa maison à une jeune personne
sans la connaître, il se mit à écrire en détail l'histoire de notre
religieuse.
Un jour qu'il était tout entier à ce travail, M. d'Alainville[25], un de
nos amis communs, lui rendit visite et le trouva plongé dans la douleur
et le visage inondé de larmes. «Qu'avez-vous donc? lui dit M.
d'Alainville; comme vous voilà!--Ce que j'ai, lui répondit M. Diderot,
je me désole d'un conte que je me fais.» Il est certain que s'il eût
achevé cette histoire, il en aurait fait un des romans les plus vrais,
les plus intéressants et les plus pathétiques que nous ayons. On n'en
pouvait pas lire une page sans verser des pleurs; et cependant il n'y
avait point d'amour. Ouvrage de génie, qui présentait partout la plus
forte empreinte de l'imagination de l'auteur; ouvrage d'une utilité
publique et générale; car c'était la plus cruelle satire qu'on eût
jamais faite des cloîtres; elle était d'autant plus dangereuse que la
première partie n'en renfermait que des éloges; sa jeune religieuse
était d'une dévotion angélique et conservait dans son coeur simple et
tendre le respect le plus sincère pour tout ce qu'on lui avait appris à
respecter. Mais ce roman n'a jamais existé que par lambeaux, et en est
resté là: il est perdu, ainsi qu'une infinité d'autres productions d'un
homme rare, qui se serait immortalisé par vingt chefs-d'oeuvre, s'il
avait su être avare de son temps et ne pas l'abandonner à mille
indiscrets, que je cite tous au jugement dernier, en les rendant
responsables devant Dieu et devant les hommes du délit dont ils sont les
complices (et j'ajouterai, moi qui connais un peu M. Diderot, que ce
roman il l'a achevé et que ce sont les mémoires mêmes qu'on vient de
lire, où l'on a dû remarquer combien il importait de se méfier des
éloges de l'amitié[26]).
Cette correspondance et notre repentir sont donc tout ce qui nous reste
de notre pauvre religieuse. Vous voudrez bien vous souvenir que toutes
ces lettres, ainsi que celles de la recluse, ont été fabriquées par cet
enfant de Bélial, et que toutes les lettres de son généreux protecteur
sont véritables et ont été écrites de bonne foi [ce qu'on eut toutes les
peines du monde à persuader à M. Diderot, qui se croyait persiflé par le
marquis et par ses amis[27]].
BILLET DE LA RELIGIEUSE À M. LE COMTE DE CROIXMAR[28], GOUVERNEUR DE
L'ÉCOLE ROYALE MILITAIRE.
Une femme malheureuse, à laquelle M. le marquis de Croixmar s'est
intéressé il y a trois ans, lorsqu'il demeurait à côté de l'Académie
royale de musique, apprend qu'il demeure à présent à l'École militaire.
Elle envoie savoir si elle pourrait encore compter sur ses bontés,
maintenant qu'elle est plus à plaindre que jamais.
Un mot de réponse, s'il lui plaît; sa situation est pressante; et il est
de conséquence que la personne qui remettra ce billet n'en soupçonne
rien.