_Nouvelles découvertes sur la cause des couleurs qui confirment la
doctrine précédente. Démonstration que les couleurs sont occasionnées
par l'épaisseur des parties qui composent les corps._
PAr tout ce qui a été dit jusqu'à présent il résulte donc, que toutes
les couleurs nous viennent du mêlange des sept couleurs primordiales
que l'Arc-en-Ciel & le prisme nous font voir distinctement.
Les corps les plus propres à réflechir des rayons rouges, & dont les
parties absorbent ou laissent passer les autres rayons, seront rouges,
& ainsi du reste. Cela ne veut pas dire que les parties de ces corps
réflechissent en effet les rayons rouges; mais qu'il y a un pouvoir,
une force jusqu'ici inconnue, qui réflechit ces rayons d'auprès des
surfaces & du sein des pores des corps.
[Connaissance plus approfondie de la formation des couleurs.]
Les couleurs sont donc dans les rayons du Soleil, & rejaillissent à
nous d'auprès des surfaces, & des pores & du vuide. Cherchons à présent
en quoi consiste le pouvoir apparent des corps de nous réflechir
ces couleurs, ce qui fait que l'écarlate parait rouge, que les Prés
sont verds, qu'un Ciel pur est bleu; car dire que cela vient de la
différence de leurs parties, c'est dire une chose vague qui n'apprend
rien du tout.
[Grandes vérités tirées d'une expérience commune.]
Un divertissement d'enfant, qui semble n'avoir rien en soi que de
méprisable, donna à Mr. Neuton la premiere idée de ces nouvelles
vérités que nous allons expliquer. Tout doit être pour un Philosophe
un sujet de méditation, & rien n'est petit à ses yeux. Il s'apperçut
que dans ces bouteilles de Savon que font les Enfants, les couleurs
changent de moment en moment, en comptant du haut de la boule à
mesure que l'épaisseur de cette boule diminue, jusqu'à ce qu'enfin
la pesanteur de l'eau & du savon qui tombe toujours au fond, rompe
l'équilibre de cette sphére legére, & la fasse évanouïr. Il en présuma
que les couleurs pourroient bien dépendre de l'épaisseur des parties
qui composent les surfaces des corps, & pour s'en assûrer il fit les
expériences suivantes.
[Expérience de Neuton.]
Que deux crystaux se touchent en un point: il n'importe qu'ils soient
tous deux convexes; il suffit que le premier le soit, & qu'il soit posé
sur l'autre en cette façon.
[Illustration]
[Les couleurs dépendent de l'épaisseur des parties des corps, sans que
ces parties réfléchissent elles-mêmes la lumiere.]
Qu'on mette de l'eau entre ces deux verres pour rendre plus sensible
l'expérience qui se fait aussi dans l'air: qu'on presse un peu ces
verres l'un contre l'autre, une petite tache noire transparente parait
au point du contact des deux verres: de ce point entouré d'un peu d'eau
se forment des anneaux colorés dans le même ordre & de la même maniere
que dans la bouteille de savon: enfin en mesurant le diamétre de ces
anneaux & la convéxité du verre, Neuton détermina les différentes
épaisseurs des parties d'eau qui donnoient ces différentes couleurs;
il calcula l'épaisseur nécessaire à l'eau pour réflechir les rayons
blancs: Cette épaisseur est d'environ quatre parties d'un pouce divisé
en un million, c'est-à-dire, quatre millionêmes d'un pouce; le bleu
azur & les couleurs tirant sur le violet dépendent d'une épaisseur
beaucoup moindre. Ainsi les vapeurs les plus petites qui s'élevent de
la Terre, & qui colorent l'air sans nuages, étant d'une très-mince
surface, produisent ce bleu céleste qui charme la vûe.
D'autres expériences aussi fines ont encore appuyé cette découverte,
que c'est à l'épaisseur des surfaces que sont attachées les couleurs.
Le même corps qui étoit verd, quand il étoit un peu épais, est devenu
bleu, quand il a été rendu assez mince pour ne réflechir que les rayons
bleus, & pour laisser passer les autres. Ces vérités d'une recherche
si délicate, & qui sembloient se dérober à la vûe humaine, méritent
bien d'être suivies de près; cette partie de la Philosophie est un
Microscope avec lequel notre esprit découvre des grandeurs infiniment
petites.
[Tous les corps sont transparens.]
Tous les corps sont transparens, il n'y a qu'à les rendre assez
minces, pour que les rayons ne trouvant qu'une lame, qu'une feuille à
traverser, passent à travers cette lame. Ainsi quand l'Or en feuilles
est exposé à un trou dans une chambre obscure, il renvoye par sa
surface des rayons jaunes qui ne peuvent se transmettre à travers sa
substance, & il transmet dans la chambre obscure des rayons verds, de
sorte que l'Or produit alors une couleur verte; nouvelle confirmation
que les couleurs dépendent des différentes épaisseurs.
[Preuve que les couleurs dépendent des épaisseurs.]
Une preuve encore plus forte, c'est que dans l'expérience de ce verre
convexe-plan, touchant en un point ce verre convexe, l'eau n'est pas le
seul élément qui dans des épaisseurs diverses donne diverses couleurs:
l'air fait le même effet, seulement les anneaux colorés qu'il produit
entre les deux verres, ont plus de diamétre que ceux de l'eau.
Il y a donc une proportion secrete établie par la Nature entre la force
des parties constituantes de tous les corps & les rayons primitifs
qui colorent les corps; les lames les plus minces donneront les
couleurs les plus faibles, & pour donner le noir il faudra justement
la même épaisseur, ou plutôt la même ténuité, la même mincité, qu'en
a la petite partie supérieure de la boule de savon, dans laquelle on
appercevoit un petit point noir, ou bien la même ténuité qu'en a le
point de contact du verre convexe & du verre plat, lequel contact
produit aussi une tache noire.
[Sans que les parties solides renvoyent en effet la lumiere.]
Mais encore une fois qu'on ne croye pas que les corps renvoyent la
lumiere par leurs parties solides, sur ce que les couleurs dépendent de
l'épaisseur des parties: il y a un pouvoir attaché à cette épaisseur,
un pouvoir qui agit auprès de la surface; mais ce n'est point du tout
la surface solide qui repousse, qui réflechit. Cette vérité sera encore
plus visiblement démontrée dans le chapitre suivant qu'elle n'a été
prouvée jusqu'ici. Il me semble que le Lecteur doit être venu au point
où rien ne doit plus le surprendre; mais ce qu'il vient de voir mene
encore plus loin qu'on ne pense, & tant de singularités ne sont, pour
ainsi dire, que les frontiéres d'un Nouveau Monde.
[Illustration]
[Illustration]