«Monsieur,
«M. de Nesselrode m'a écrit, il y a quelques jours, pour m'apprendre
qu'il allait mieux et qu'il pourrait me recevoir. Je me suis rendu
chez lui. Après m'avoir parlé de sa santé, le vice-chancelier m'a fait
connaître en peu de mots les nouvelles qu'il venait de recevoir de
Constantinople; puis il a ajouté: «Mon courrier de Paris est enfin
arrivé. Il m'a apporté la conversation que M. de Kisseleff a eue avec M.
Guizot. Je sais même que vous en avez le compte rendu; vous voyez que je
suis bien informé.» J'ai répondu que c'était la vérité. Comme il gardait
le silence, je lui ai demandé alors la permission de lui donner lecture
de votre dépêche du 14 avril. Lorsque je suis arrivé à la citation de la
phrase que Votre Excellence a remarquée, M. de Nesselrode m'a interrompu
en disant: «Cette dépêche adressée à M. de Kisseleff n'était pas faite
pour être communiquée; elle n'aurait pas dû l'être.»--Mais, ai-je
repris, cette supposition n'en a pas moins été faite, et M. Guizot ne
saurait l'accepter.»
«Après avoir achevé cette lecture, M. de Nesselrode a fait de nouveau
la même observation et m'a dit qu'il allait expédier un courrier à
Paris qui porterait la réponse aux dépêches qu'il avait reçues de M. de
Kisseleff et par conséquent à ce que je lui disais aussi.
«Il a pris ensuite une des dépêches de M. de Kisseleff qui se
trouvait sur sa table et m'en a donné lecture. C'était le résumé de la
conversation qu'il a eue avec Votre Excellence. Ce résumé est à peu près
conforme, quant au fond, à ce que vous m'en avez écrit. Ayant cependant
remarqué que le paragraphe où il est question de la politique que nous
venons de suivre en Orient était fort abrégé dans son récit, et voyant
d'ailleurs tout avantage à bien faire connaître à M. de Nesselrode toute
la pensée de Votre Excellence sans en retrancher la couleur, je lui ai
proposé de lui rendre communication pour communication. Il a écouté la
lecture de votre compte rendu avec un visible intérêt, en me faisant
plusieurs fois remarquer la coïncidence qui existait entre les deux
rapports. Il m'a interrompu aussi pour me faire observer que vous
aviez omis de rappeler que l'empereur s'était toujours tenu éloigné
des complots carlistes, et qu'il n'avait jamais voulu faire accueil à
Pétersbourg aux personnes de ce parti. Lorsque j'ai eu terminé, M.
de Nesselrode m'a répété: «Vous voyez que c'est à peu près la même
chose.--Oui, ai-je répondu; cependant ce que j'ai l'honneur de vous lire
est plus complet, surtout en ce qui touche la Pologne et notre politique
en Orient.--C'est juste, mais M. de Kisseleff m'en parle dans une autre
dépêche.»
«Le silence a recommencé, et comme il était évident pour moi que M. de
Nesselrode ne voulait pas prolonger cette entrevue, je me suis levé.
Alors il m'a dit ces mots: «Quand on s'explique avec cette franchise et
cette sincérité, c'est le moyen de s'entendre.»
«Voici, monsieur, tout ce que j'ai pu savoir de l'effet produit sur
l'empereur et son cabinet par l'arrivée des dépêches de M. de Kisseleff.
«Le vice-chancelier a désiré savoir comment j'avais été reçu au cercle
de la cour et ce que l'empereur m'avait dit. Je l'ai mis au courant.
C'est la première fois que Sa Majesté m'a parlé de M. de Barante. Si
elle avait jusqu'ici gardé le silence sur son compte, ce n'était
point par indifférence: Votre Excellence sait quelle estime l'empereur
professe pour l'ambassadeur du roi.
«Enfin, monsieur, voici ce qui me paraît le plus important: hier une
personne en qui j'ai confiance m'a parlé du départ de M. de Pahlen, qui
aura lieu dans une semaine. Il passera quinze jours en Courlande et
se rendra de là à Carlsbad vers la fin de mai. Cette personne m'a dit
qu'elle savait, et elle peut le savoir, que l'empereur était dans de
bonnes dispositions, que le retour des ambassadeurs dépendait maintenant
beaucoup de nous, qu'on ne devait pas exiger que l'empereur fît des
avances, mais que, si nous consentions à faire rencontrer à temps M.
de Barante avec M. de Pahlen à Carlsbad, elle croyait pouvoir me dire
qu'avant peu M. de Pahlen serait à Paris et M. de Barante à Pétersbourg.
«Comme j'ai demandé à cette personne si elle avait quelques données
nouvelles pour me parler ainsi, elle m'a répondu affirmativement...»
P.-S. 3 mai, à deux heures.
«J'arrive du cercle de la cour tenu à l'occasion de la fête de Sa
Majesté l'impératrice. L'empereur, en s'approchant de moi, m'a dit:
«Bonjour, mon cher, avez-vous quelque chose de nouveau de Paris?--Rien,
sire, depuis le courrier que j'ai reçu il y a huit jours.--Quand
verrons-nous M. de Barante?» Un peu étonné de cette question si
inattendue, j'ai regardé Sa Majesté; elle souriait, j'ai souri aussi, et
après un moment d'hésitation je lui ai répondu que je n'en savais encore
rien. Son sourire a continué, et l'empereur a passé en faisant un signe
d'intelligence qui semblait dire que nous nous entendions.
«Il faut qu'il se soit opéré un bien grand changement pour que Sa
Majesté m'ait adressé une pareille question pendant le cercle. De sa
part, ce sont des avances, et sûrement c'est ainsi qu'il le considère.
Probablement qu'en m'interrogeant ainsi l'empereur pensait que j'avais
connaissance des conversations qu'il doit avoir eues avec M. de
Nesselrode et des dépêches qu'il a fait écrire à Paris; tandis que M. de
Nesselrode, que je venais de saluer, ne m'en avait rien dit.
«Maintenant si, comme je le crois, il s'imagine que la glace est rompue,
il doit être impatient de connaître ce que nous ferons, comment nous
accueillerons les dépêches qu'on envoie aujourd'hui à Paris. J'ignore
ce qu'il a fait de son côté, j'ignore quels ordres sont donnés à M. de
Pahlen; mais il me paraît que votre conversation avec M. de Kisseleff a
déterminé chez lui quelque résolution. L'impératrice m'a demandé aussi
des nouvelles de M. de Barante.»
M. d'André se trompait, l'empereur Nicolas n'avait point pris de
résolution nouvelle; mais à en juger par le langage de son ministre,
ses dispositions persistaient à se montrer favorables en même temps
qu'immobiles. M. Guizot écrivit au baron d'André: