11 août 1842.

«Monsieur, je vous envoie copie d'une lettre écrite par M. le comte de

Nesselrode à M. de Kisseleff à l'occasion de la mort de monseigneur le

duc d'Orléans, et dont M. de Kisseleff m'a donné communication. Je me

suis empressé de la mettre sous les yeux du roi. A cette lecture, et

surtout en apprenant que l'empereur avait immédiatement pris le deuil

et contremandé la fête préparée pour Son Altesse Impériale madame la

grande-duchesse Olga, Sa Majesté a été vivement touchée. La reine a

ressenti la même émotion. L'empereur est digne de goûter la douceur des

affections de famille puisqu'il en sait si bien comprendre et partager

les douleurs.

«Vous vous rendrez, monsieur, chez M. le comte de Nesselrode, et vous le

prierez d'être, auprès de l'empereur et de l'impératrice, l'interprète

de la sensibilité avec laquelle le roi et la reine ont reçu, au milieu

de leur profonde affliction, l'expression de la sympathie de Leurs

Majestés Impériales.»

«_Copie d'une dépêche de M. le comte de Nesselrode à M. de Kisseleff._

Saint-Pétersbourg, 26 juillet 1842.

«Monsieur,

«C'est dans la journée d'hier, au palais impérial de Peterhof, où la

cour se trouvait réunie, que m'est parvenue la dépêche par laquelle vous

nous annonciez l'accident aussi terrible qu'inattendu qui a mis fin aux

jours de l'héritier du trône de France. Cette affreuse catastrophe a

produit sur l'empereur une profonde et douloureuse impression. Vous

savez l'empire qu'exercent sur Sa Majesté les sentiments et les

affections de famille. L'empereur est père, père tendrement dévoué à ses

enfants; c'est vous dire combien la perte qui vient de frapper le roi

et la reine des Français s'adressait directement aux émotions les plus

intimes de son coeur, combien il en a été affecté pour eux, et à quel

point il s'associe du fond de l'âme aux déchirantes afflictions qu'ils

éprouvent. Par une de ces fatalités qui dans la vie placent si souvent

le bonheur des uns en contraste avec la douleur des autres, c'est le

jour même où notre cour se préparait à célébrer la fête de madame la

grande-duchesse Olga que nous est parvenue cette déplorable nouvelle. En

présence d'un si grand malheur, toutes manifestations de joie devaient

se taire. Immédiatement, le bal qui devait avoir lieu dans la soirée

a été contremandé, et toute la cour a reçu l'ordre de prendre dès le

lendemain le deuil pour le jeune prince.

«Veuillez, monsieur, témoigner au gouvernement français la part que

prend notre auguste maître à un événement qu'indépendamment de la

tristesse qu'il a répandue sur la famille royale, Sa Majesté envisage

comme une calamité qui affecte la France entière. L'empereur vous charge

plus particulièrement, tant en son nom qu'en celui de l'impératrice,

d'être, auprès du roi et de la reine, l'interprète de ses sentiments.

Ne pouvant leur offrir des consolations qui, en pareil cas, ne

sauraient leur venir que d'une religieuse soumission aux volontés de la

Providence, il espère que le roi trouvera dans sa fermeté, comme aussi

la reine dans ses pieuses dispositions, les forces d'esprit suffisantes

pour soutenir la plus cruelle douleur qu'il soit donné de ressentir.

«Vous exprimerez ces voeux au monarque français en lui portant les

témoignages du regret de notre auguste maître. Votre langage sera celui

d'une affectueuse sympathie, car le sentiment qui inspire en cette

occasion Sa Majesté ne saurait être plus sincère.»

Quand la lettre de M. Guizot du 11 août arriva à Saint-Pétersbourg,

elle n'y trouva plus M. Casimir Périer; il en était parti aussitôt après

l'arrivée du baron d'André, second secrétaire de l'ambassade de France

en Russie, qui lui avait apporté son congé, et qui le remplaça comme

chargé d'affaires. Bien connu à Saint-Pétersbourg, où il résidait depuis

plusieurs années, M. d'André avait pour instruction de ne témoigner

aucun empressement à y reprendre ses relations et ses habitudes, et de

garder sans affectation la même attitude que M. Casimir Périer jusqu'à

ce que la société russe en changeât elle-même. Ce changement s'accomplit

peu à peu, avec un mélange de satisfaction et d'embarras, et à la fin de

l'année 1842 il ne restait plus, entre la légation de France et la cour

de Russie, aucune trace visible de l'incident du 18 décembre 1841; mais

rien n'était changé dans l'attitude personnelle de l'empereur Nicolas

envers le roi Louis-Philippe: les deux ambassadeurs demeuraient en

congé, et personne ne paraissait plus s'inquiéter de savoir quand

ils retourneraient, M. de Pahlen à Paris et M. de Barante à

Saint-Pétersbourg, ni même s'ils y retourneraient un jour.

Le 5 avril 1843, le chargé d'affaires de Russie, M. de Kisseleff, vint

voir M. Guizot et lui communiqua trois dépêches en date du 21 mars,

qu'il venait de recevoir du comte de Nesselrode: deux de ces dépêches

roulaient sur les affaires de Servie et de Valachie, alors vivement

agitées; la troisième, qui fut la première dont M. de Kisseleff donna

lecture à M. Guizot, avait trait à la discussion que nous venions de

soutenir dans les Chambres sur les fonds secrets.

«_Le comte de Nesselrode à M. de Kisseleff._

Saint-Pétersbourg, 21 mars 1843.

«Monsieur,

«Je profite de l'occasion d'aujourd'hui pour vous accuser la réception

de vos rapports jusqu'au nº 17 inclusivement et vous remercier de

l'exactitude avec laquelle vous nous avez mis au courant des derniers

débats des Chambres françaises. Nous attendions avec intérêt et

curiosité l'issue de la discussion à laquelle était attaché le sort

du ministère actuel, et nous voyons avec satisfaction, monsieur, que

d'accord avec nos propres conjectures, le résultat de cette épreuve

s'est décidé en faveur du gouvernement. Je dis avec satisfaction parce

que, bien que M. Guizot en particulier n'ait peut-être point pour la

Russie des dispositions très-favorables, ce ministre est pourtant, à

tout considérer, celui qui offre le plus de garanties aux puissances

étrangères par sa politique pacifique et ses principes conservateurs. Il

a donné, dans la dernière lutte parlementaire, de nouvelles preuves de

son talent oratoire, et rien ne s'oppose, monsieur, à ce que vous lui

offriez à cette occasion les félicitations du cabinet impérial.

«Recevez, etc.»

Après avoir entendu la lecture de cette dépêche, M. Guizot dit à M. de

Kisseleff:

«Je vous remercie de cette communication. Je prends la dépêche de M.

de Nesselrode comme une marque de sérieuse estime, et j'y suis fort

sensible; mais, permettez-moi de vous le demander, qu'entend M. de

Nesselrode par _mes dispositions peu favorables pour la Russie_? Veut-il

parler de dispositions purement personnelles de ma part, de mes goûts,

de mes penchants? Je ne puis le croire. Je n'ai point de penchant pour

ou contre aucun État, point de dispositions favorables ou défavorables

pour telle ou telle puissance. Je suis chargé de la politique de

mon pays au dehors. Je ne consulte que ses intérêts politiques,

les dispositions qu'on lui témoigne et celles qu'il lui convient de

témoigner. Rien, absolument rien de personnel ne s'y mêle de ma part.

«M. DE KISSELEFF.--C'est ainsi, je n'en doute pas, que l'entend M. de

Nesselrode.

«M. GUIZOT.--Je l'espère, et je ne comprendrais pas qu'il en pût être

autrement; mais alors, en vérité, je comprends encore moins que M. de

Nesselrode me taxe de dispositions peu favorables à la Russie. Rien

dans la politique naturelle de mon pays ne me pousse à de telles

dispositions. Les penchants publics en France, les intérêts français en

Europe n'ont rien de contraire à la Russie. Et, si je ne me trompe, il

en est de même pour la Russie; ses instincts nationaux ne nous sont pas

hostiles. D'où me viendraient donc les dispositions que me suppose M. de

Nesselrode? Pourquoi les aurais-je? Je ne les ai point. Mais puisqu'il

est question de nos dispositions, permettez-moi de tout dire: qui de

vous ou de nous a témoigné des dispositions peu favorables? Est-ce

que l'empereur ne fait pas, entre le roi des Français et l'empereur

d'Autriche, une différence? Est-ce qu'il a, envers l'un et l'autre

souverains, la même attitude, les mêmes procédés?

«M. DE KISSELEFF.--Pardonnez-moi, je ne saurais entrer dans une telle

discussion.

«M. GUIZOT.--Je le sais. Aussi je ne vous demande point de discuter ni

de me répondre; je vous prie seulement d'écouter et de transmettre à

M. de Nesselrode ce que j'ai l'honneur de vous dire. Je répondrai à

l'estime qu'il veut bien me témoigner par une sincérité complète. Quand

on touche au fond des choses, c'est le seul langage convenable et le

seul efficace. Eh bien! sincèrement, n'est-ce pas témoigner pour la

France des dispositions peu favorables que de faire, entre son roi

et les autres souverains, une différence? Est-ce là un fait dont nous

puissions, dont nous devions ne pas tenir compte? Nous en tenons

grand compte. Il influe sur nos dispositions, sur notre politique. Si

l'empereur n'avait pas reconnu ce que la France a fait en 1830, si même,

sans entrer en hostilité ouverte et positive, il était resté étranger

à notre gouvernement, s'il n'avait pas maintenu avec nous les rapports

réguliers et habituels entre les États, nous pourrions trouver, nous

trouverions qu'il se trompe, qu'il suit une mauvaise politique; nous

n'aurions rien de de plus à dire. Mais l'empereur a reconnu ce qui s'est

fait chez nous en 1830. Je dis plus, je sais qu'il avait prédit au

roi Charles X ce qui lui arriverait s'il violait la charte. Comment

concilier une politique si clairvoyante et si sensée avec l'attitude que

garde encore l'empereur vis-à-vis du roi? Je n'ignore pas ce qu'il y

a au fond de l'esprit de l'empereur. Il croit qu'en 1830 on aurait pu

garder M. le duc de Bordeaux pour roi et lui donner le duc d'Orléans

pour tuteur et régent du royaume. Il croit qu'on l'aurait dû, et il veut

témoigner son blâme de ce qu'on a été plus loin. Monsieur, je n'éluderai

pas plus cette question-là que toute autre. J'ai servi la restauration.

Je n'ai jamais conspiré contre elle. Il n'y avait de possible en 1830

que ce qui s'est fait. Toute autre tentative eût été vaine, parfaitement

vaine; le duc d'Orléans s'y serait perdu, et perdu sans succès. Il a été

appelé au trône parce que seul, à cette époque, il pouvait s'y asseoir.

Il a accepté le trône parce qu'il ne pouvait le refuser sans perdre en

France la monarchie. C'est la nécessité qui a fait le choix du pays

et le consentement du prince. Et l'empereur Nicolas lui-même l'a senti

lorsque sur-le-champ, sans hésiter, il a reconnu ce qui s'était fait

en France. Lui aussi, comme nous, comme toute l'Europe, il a reconnu et

accepté la nécessité, le seul moyen d'ordre et de paix européenne. Et

certes nous avons le droit de dire que le roi et son gouvernement

n'ont point manqué à leur mission. Quel souverain a défendu plus

persévéramment, plus courageusement la cause de la bonne politique, de

la politique en servatrice? En est-il un, en aucun temps, qui ait plus

fait, qui ait autant fait pour la sûreté de tous les trônes et le repos

de tous les peuples?

«M. DE KISSELEFF.--Personne ne le reconnaît plus que l'empereur;

personne ne rend plus de justice au roi, à son habileté, à son courage;

personne ne dit plus haut tout ce que lui doit l'Europe.

«M. GUIZOT.--Je le sais; mais permettez-moi un pas de plus dans la

complète franchise. Ce roi à qui l'Europe doit tant, est-ce que les

Russes qui viennent à Paris lui rendent, à lui, ce qui lui est dû?

Est-ce qu'ils vont lui témoigner leur respect? L'empereur, qui sait si

bien quels sont les droits de la majesté royale, pense-t-il qu'un si

étrange oubli serve bien cette cause, qui est la sienne? Croit-il bien

soutenir la dignité et la force des idées monarchiques en souffrant que

ses sujets ne rendent pas tout ce qu'ils doivent au monarque qui les

défend avec le plus de courage et de péril, et au profit de tous?

«M. DE KISSELEFF.--Nous aussi nous avons nos susceptibilités. Votre

presse, votre tribune, d'autres manifestations encore, nous ont plus

d'une fois offensés. Et nous n'avons, nous, point de presse, point de

tribune pour repousser ce qui nous offense. Notre manière de manifester

nos sentiments, c'est de nous identifier complètement avec l'empereur,

de ressentir comme lui tout ce qui s'adresse à lui, de partager ses

impressions, ses intentions, de nous y associer intimement. C'est là

l'instinct, l'habitude, c'est le patriotisme de notre société, de notre

peuple.

«M. GUIZOT.--Et je l'en honore. Je sais à quel incident vous faites

allusion; je suis le premier à dire que c'est quelque chose de grand

et de beau que cette intime union d'un peuple avec son souverain. La

société russe a raison d'être dévouée, et susceptible, et fière, pour

l'empereur; mais s'étonnera-t-elle que je sois, moi aussi, susceptible

et fier pour le roi? C'est mon devoir de l'être, et l'empereur, j'en

suis sûr, m'en approuve, et je dois peut-être à cela quelque chose de

l'estime qu'il me fait l'honneur de me témoigner. Quant à la presse,

vous savez bien que nous n'en répondons pas, que nous n'en pouvons

répondre.

«M. DE KISSELEFF.--Je le sais. Pourtant quand on voit, dans les

journaux les plus dévoués au gouvernement du roi, les plus fidèles à sa

politique, des choses blessantes, hostiles pour nous, il est impossible

que cela ne produise pas quelque impression et une impression fâcheuse.

M. GUIZOT.--Je ne m'en étonne pas, et quand cela arrive, je le déplore;

mais il n'y a pas moyen de tout empêcher. Comment voulez-vous d'ailleurs

que les dispositions connues de l'empereur, son attitude, ses procédés,

demeurent chez nous sans effet? Ce dont vous vous plaignez cesserait,

nous aurions du moins bien meilleure grâce et bien meilleure chance à

le réprimer, si vous étiez avec nous dans des rapports parfaitement

réguliers et convenables, et agréables au public français. J'ai livré

dans nos Chambres bien des batailles et j'en ai gagné quelquefois; mais

pourquoi me compromettrais-je beaucoup et ferais-je de grands efforts

pour faire comprendre que le paragraphe sur la Pologne est déplacé dans

les adresses et qu'il convient de l'en ôter? On dit souvent, je le

sais, que les procédés qui nous blessent de la part de l'empereur sont

purement personnels, qu'ils n'influent en rien sur la politique de

son gouvernement, et que les relations des deux États n'ont point à en

souffrir. Quand cela serait, nous ne saurions, nous ne devrions pas

nous en contenter. Est-ce qu'à part toute affaire proprement dite, les

procédés personnels, les rapports personnels des souverains n'ont pas

toujours une grande importance? Est-ce qu'il convient à des hommes

monarchiques de les considérer avec indifférence? Quand nous y aurions

été disposés, l'expérience de 1840 nous aurait appris notre erreur.

Ce temps-là et ses affaires sont déjà loin; on peut en parler en toute

liberté; pouvons-nous méconnaître que vous avez pris alors bien du soin

pour nous brouiller avec l'Angleterre?»

M. de Kisseleff interrompit M. Guizot répétant qu'il lui était

impossible soit d'admettre, soit de discuter ce que disait M. Guizot, et

qu'il le priait de ne point considérer son silence comme une adhésion.

M. GUIZOT.--Soyez tranquille, je connais votre excellent esprit et je ne

voudrais pas vous donner un moment d'embarras; mais, puisque nous avons

touché, je le répète, au fond des choses, il faut bien que j'y voie tout

ce qu'il y a. Pardonnez-moi mon monologue. Quand je dis que vous avez

voulu nous brouiller avec l'Angleterre; j'ai tort; l'empereur a trop

de sens pour vouloir en Europe une brouillerie véritable, un trouble

sérieux, la guerre peut-être: non, pas nous brouiller, mais nous

mettre mal, en froideur avec l'Angleterre, nous tenir isolés, au ban de

l'Europe. Quand nous avons vu cela, quand nous avons reconnu là l'effet

des sentiments personnels de l'empereur, avons-nous pu croire qu'ils

n'influaient en rien sur la politique de son cabinet? N'avons-nous pas

dû les prendre fort au sérieux? C'est ce que nous avons fait, c'est ce

que nous ferons toujours. Et pourtant nous sommes demeurés parfaitement

fidèles à notre politique, non-seulement de paix, mais de bonne harmonie

européenne. L'occasion de suivre votre exemple de 1840 ne nous a pas

manqué; nous aurions bien pu naguère, à Constantinople, à propos de

la Servie, exploiter, fomenter votre mésintelligence naissante avec

la Porte, cultiver contre vous les méfiances et les résistances de

l'Europe; nous ne l'avons point fait, nous avons donné à la Porte les

conseils les plus modérés, nous lui avons dit que ses bons rapports avec

vous étaient, pour l'Europe comme pour elle, le premier intérêt. Nous

avons hautement adopté, pratiqué la grande politique et laissé de côté

la petite, qui n'est bonne qu'à jeter des embarras et des aigreurs au

sein même de la paix qu'on maintient et qu'on veut maintenir.

«M. DE KISSELEFF.--Notre cabinet rend pleine justice à la conduite et à

l'attitude que le baron de Bourqueney a tenues à Constantinople: il y

a été très-sensible, et je suis expressément chargé de vous lire une

dépêche où il en témoigne toute sa satisfaction.

«M. GUIZOT.--Je serai fort aise de l'entendre.»

Huit jours après cette communication, M. Guizot écrivit

confidentiellement au baron d'André:

26º--13 avril 1843.

«Monsieur le baron,

«Je vous envoie le compte-rendu de l'entretien que j'ai eu avec M. de

Kisseleff au sujet ou plutôt à l'occasion des communications qu'il

m'a faites il y a quelques jours, et dont je vous ai déjà indiqué le

caractère. Vous n'avez aucun usage à faire de ce compte rendu. Je vous

l'envoie pour vous seul, et pour que vous soyez bien au courant de nos

relations avec Saint-Pétersbourg, de leurs nuances, des modifications

qu'elles peuvent subir, et de mon attitude. Réglez sur ceci la vôtre,

à laquelle du reste je ne vois, quant à présent, rien à changer. Ne

témoignez pas plus d'empressement, ne faites pas plus d'avances; mais

accueillez bien les dispositions plus expansives qui pourraient se

montrer, et répondez-y par des dispositions analogues.

«Si M. de Nesselrode vous parlait de mon entretien avec M. de Kisseleff

et de ce que je lui ait dit; montrez-vous instruit de tous les détails,

et, en gardant la réserve qui convient à votre position, donnez à votre

langage le même caractère et portez-y la même franchise.

«Je n'ai parlé ici à personne, dans le corps diplomatique, de cet

incident. J'ai lieu de croire que les plus légers symptômes de

rapprochement entre Saint-Pétersbourg et nous sont, à Vienne, à Berlin

et à Londres, un sujet de vive sollicitude, et qu'on n'épargnerait

aucun soin pour en entraver le développement. Gardez donc, avec le corps

diplomatique qui vous entoure, le même silence, et s'il vous revient

qu'on y ait quelque connaissance des détails que je vous transmets,

informez-moi avec soin de tout ce qu'on en pense et dit.

«Le rétablissement des bons rapports entre la France et l'Angleterre,

le langage amical des deux gouvernements l'un envers l'autre, sont

certainement pour beaucoup dans les velléités de meilleures dispositions

qui paraissent à Saint-Pétersbourg. Observez bien ce point de la

situation, et l'effet autour de vous de tout ce qui se passe ou se dit

entre Paris et Londres.»

P.S. 14 avril.

«Je rectifie ce que je vous ai dit au commencement de cette lettre. Je

vous envoie une dépêche à communiquer à M. de Nesselrode en réponse à

celle qui a amené mon entretien avec M. de Kisseleff. En lui en donnant

lecture, dites-lui que j'ai développé à M. de Kisseleff, dans une longue

conversation, les idées qui y sont exprimées, et ayez dans votre poche

le compte rendu que je vous envoie de cette conversation, pour pouvoir

vous y référer, si M. de Nesselrode vous en parle avec quelque détail.

«Conformez-vous du reste aux autres instructions que je vous ai données

ci-dessus.»

La dépêche officielle que je chargeais M. d'André de communiquer au

comte de Nesselrode était datée du 14 avril et conçue en ces termes:

27º--«Monsieur le baron,

«M. de Kisseleff m'a donné communication de trois dépêches que lui a

adressées M. le comte de Nesselrode en date du 21 mars. Deux de ces

dépêches ont trait aux affaires de Servie et de Valachie. Je vous en

entretiendrai d'ici à peu de jours. La troisième exprime la satisfaction

que le cabinet de Saint-Pétersbourg a éprouvée, en apprenant l'issue de

la discussion sur les fonds secrets et l'affermissement du ministère.

M. le comte de Nesselrode rend une pleine justice à notre politique

pacifique et aux principes conservateurs que nous avons constamment

soutenus. J'ai reçu cette manifestation du gouvernement impérial avec

un réel contentement, comme une nouvelle preuve de son désir sincère de

rendre durable le repos de l'Europe. M. le comte de Nesselrode a

bien voulu y ajouter des compliments personnels auxquels je suis fort

sensible, car ils me prouvent que le gouvernement impérial a pour ma

conduite une estime qui m'est précieuse. Toutefois j'ai remarqué dans

cette lettre une phrase conçue en ces termes: «Bien que M. Guizot n'ait

peut-être point pour la Russie des dispositions très-favorables.» Ces

paroles m'ont causé quelque surprise, et je ne saurais les accepter. Les

intérêts et l'honneur de mon souverain et de mon pays sont pour moi la

seule mesure des dispositions que j'apporte envers les gouvernements

avec qui j'ai l'honneur de traiter. M. le comte de Nesselrode, qui a

si bien pratiqué cette règle dans sa longue et glorieuse carrière, ne

saurait la méconnaître pour d'autres, et les sentiments qu'il vient

de nous témoigner, au nom du cabinet impérial, me rendent facile

aujourd'hui le devoir que je remplis en repoussant la supposition qu'il

a exprimée.»

Le baron d'André s'acquitta de sa commission et en rendit compte le 3

mai à M. Guizot.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 6) · 第 80 / 120 题