Saint-Pétersbourg, 15 janvier 1842.
«Monsieur,
«On a appris hier à Pétersbourg que M. de Kisseleff n'avait point paru
aux Tuileries le 1er janvier. Cette nouvelle, après tout ce qui s'est
passé ici, n'a surpris personne, mais a généralement affligé. On prévoit
que le gouvernement du roi en témoignera, d'une manière ou d'une autre,
son juste mécontentement, et si l'empereur a pu imposer une unanimité de
démonstrations extérieures, il s'en faut de beaucoup, ainsi que j'ai
eu l'honneur de le mander à Votre Excellence, qu'il ait obtenu le même
résultat sur l'opinion. Aujourd'hui surtout, un mécontentement assez
grand se manifeste. Le cercle du 1er janvier n'ayant pas eu lieu,
quels que soient les motifs qui l'aient fait contremander, et le corps
diplomatique n'étant plus officiellement appelé à paraître au palais
avant le jour de Pâques, la société ne sait quelle ligne suivre
vis-à-vis de moi. Elle se trouverait humiliée d'avances trop positives,
et cependant elle sent que je ne puis en accueillir d'autres; elle
se plaint d'ailleurs d'avoir été mise en avant par l'empereur qui, en
invitant le chargé d'affaires de France, semble avoir porté un démenti à
l'interprétation donnée à ma conduite.... La Russie, quoi qu'on en dise,
n'épouse pas les passions et les injustes préventions de son souverain.
«Le corps diplomatique est fort bien pour moi; il apprécie ma position
avec justesse et convenance. Si dans les premiers moments, malgré la
réserve dont nous devions les uns et les autres envelopper notre pensée,
j'ai cru remarquer parmi ses membres quelque dissidence d'opinion, je
dois dire que tous aujourd'hui se montrent jaloux et soigneux de
la dignité d'un de leurs collègues, et semblent approuver que je ne
m'écarte pas de l'attitude que les circonstances m'imposent.»