«Vous avez raison, monsieur, les détails que vous me donnez sont
étranges; mais, s'ils m'étonnent un peu, ils ne me causent pas la
moindre inquiétude. Je vois que toute cette irritation, toute
cette humeur dont vous me parlez, se manifestent dans la société de
Saint-Pétersbourg et point dans le gouvernement. Vos rapports libres
avec le monde en sont dérangés, gênés, peu agréables. Vos rapports
officiels avec le cabinet demeurent les mêmes, et votre entrevue du 24
décembre avec le comte de Nesselrode, au sujet des affaires de Grèce, en
a donné la preuve immédiate.
«Cela devait être, et je n'aurais pas compris qu'il en pût arriver
autrement. On n'a rien, absolument rien à nous reprocher. Vous avez été
indisposé le 18 décembre. Vous en avez informé avec soin le grand-maître
des cérémonies de la cour. Vous avez scrupuleusement observé toutes
les règles, toutes les convenances. Le cabinet de Saint-Pétersbourg les
connaît trop bien pour ne pas les respecter envers vous, comme vous les
avez respectées vous-même.
«M. de Kisseleff n'a point paru le 1er janvier chez le roi, à la
réception du corps diplomatique. Il était indisposé et en avait informé
le matin M. l'Introducteur des ambassadeurs. M. de Kisseleff est et sera
traité par le gouvernement du roi de la même manière, avec les mêmes
égards qu'auparavant. Rien, je pense, ne viendra nous obliger d'y rien
changer.
«La société de Paris se conduira, je n'en doute pas, envers M.
de Kisseleff comme le gouvernement du roi. Il n'y rencontrera ni
impolitesse, ni embarras, ni froideur affectée, ni désagréments
calculés: cela est dans nos sentiments et dans nos moeurs; mais la
société de Saint-Pétersbourg n'est point tenue d'en faire autant.
Elle ne vous doit ni manières bienveillantes ni relations agréables et
douces. Si elle ne juge pas à propos d'être avec vous comme elle était
naguère, vous n'avez point à vous en préoccuper ni à vous en plaindre.
Restez chez vous, monsieur, vivez dans votre intérieur; soyez froid avec
ceux qui seront froids, étranger à ceux qui voudront être étrangers.
Vous n'aurez sans doute à repousser aucun de ces procédés qu'un homme
bien élevé ne saurait accepter et qui n'appartiennent pas à un monde
bien élevé. Que cela vous suffise. Dans votre hôtel, au sein de votre
légation, vous êtes en France; renfermez-vous dans cette petite patrie
qui vous entoure, tant que la société russe le voudra elle-même. Vous
êtes jeune, je le sais; madame Périer est jeune et aimable; le monde lui
plaît et elle y plaît: je regrette pour elle et pour vous les agréments
de la vie du monde; mais vous avez l'un et l'autre l'esprit trop juste
et le coeur trop haut pour ne pas savoir y renoncer sans effort et vous
suffire parfaitement à vous-mêmes quand la dignité de votre pays et
votre propre dignité y sont intéressées.
«J'apprends avec plaisir, quoique sans surprise, que toutes les
personnes attachées à votre légation se conduisent dans cette
circonstance avec beaucoup de tact et de juste fierté. Pour vous,
monsieur, je me plais à vous faire compliment de votre attitude
parfaitement digne et convenable. Persistez-y tranquillement. Dans vos
rapports avec le cabinet de Saint-Pétersbourg, pour tout ce qui tient
aux affaires, soyez ce que vous étiez, faites ce que vous faisiez avant
cet incident; il n'y a aucune raison pour que rien soit changé à cet
égard. Et quant à vos relations avec la société, tant qu'elles ne seront
pas ce qu'elles doivent être pour la convenance et pour votre agrément,
tenez-vous en dehors; il n'y a que cela de digne et de sensé.»