XIV

1º _Dépêche adressée par M. Guizot, le 11 mars 1841, aux ambassadeurs et

ministres de France à Londres, Vienne, Berlin et Saint-Pétersbourg, sur

les affaires de Grèce._

Monsieur, l'attention du gouvernement du roi, quelque temps distraite de

la situation de la Grèce par des questions plus urgentes, commence à s'y

reporter.

La sollicitude du cabinet de Londres a été dernièrement appelée, et il

a appelé lui-même celle des autres puissances sur des actes déplorables

qu'il serait souverainement injuste d'attribuer à la volonté du

gouvernement grec, mais qui autorisent à craindre que le pouvoir n'ait

pas en Grèce toute l'énergie nécessaire pour maintenir ses agents dans

les voies d'une administration régulière, juste et humaine. Le mal

est d'autant plus regrettable qu'à d'autres égards l'état intérieur du

royaume fondé par le concours de la France, de l'Angleterre et de

la Russie semble prouver que ces puissances n'avaient pas cédé à une

généreuse illusion en se décidant à tant de sacrifices pour replacer au

rang des nations indépendantes une contrée qui leur paraissait

renfermer en elle-même tous les éléments essentiels de régénération.

L'accroissement de la population, le perfectionnement de l'agriculture,

l'augmentation progressive du revenu qui s'équilibre enfin avec les

charges ordinaires, ce sont là autant de symptômes d'une vitalité

intérieure et naturelle qu'il serait déplorable de voir arrêtée ou

compromise par l'impuissance ou l'incurie de l'administration. C'est

sans doute au seul roi Othon qu'il appartient de porter remède, de

concert avec le peuple qu'il gouverne, à des maux ou à des périls

signalés peut-être avec quelque exagération, mais qui ont un fond de

réalité...

Toute mesure qui serait à cet effet imposée au roi Othon par une volonté

étrangère manquerait, et, à coup sûr, aucune des puissances qui ont

élevé la nouvelle monarchie n'a la pensée de porter ainsi atteinte à son

indépendance.

Cependant, les puissances qui ont élevé la nouvelle monarchie et celles

qui, sans avoir pris part au traité du 8 juillet 1827, ont contracté

depuis avec le cabinet d'Athènes des relations plus ou moins intimes,

considèrent sans doute comme un devoir envers ce cabinet et envers

elles-mêmes de lui donner des conseils propres à prévenir des

catastrophes dont les conséquences n'affecteraient pas les intérêts de

la Grèce seule.

Pour que ces conseils aient quelque chance de produire une impression

réelle, il faut qu'ils soient unanimes; il faut qu'ils ne paraissent pas

émaner d'influences rivales, dont les tendances contraires deviendraient

pour la Grèce une cause de divisions intestines et de tiraillements

funestes; il faut encore qu'ils aient été préparés avec une maturité et

une réflexion qui, en ménageant la juste susceptibilité du gouvernement

et du peuple grec, assurent à l'influence des puissances unies

l'autorité morale sans laquelle elles ne feraient qu'aggraver les maux

qu'il faut guérir.

Le plus grave de ces maux, celui duquel dérivent presque tous les

autres, c'est évidemment la faiblesse et l'inertie du pouvoir, assailli

chaque jour par les prétentions rivales des partis ou des individus,

se réfugiant pour leur échapper dans un isolement qui l'éloigne de sa

nation même, et le met hors d'état de la connaître et de la diriger.

Il s'inquiète, hésite, ajourne toute résolution, toute action et, ne

trouvant nulle part ni impulsion décidée, ni point d'appui suffisant, il

semble près de tomber dans cet état de nullité qui laisse subsister les

abus les plus flagrants et pourrait ouvrir la porte aux périls les plus

graves.

On a quelquefois pensé que le meilleur moyen de mettre fin à cette

inertie du pouvoir, et aux fâcheux état qui en résulte dans les esprits

comme dans les affaires, ce serait de donner à la Grèce le régime

constitutionnel dans le sens qu'on est généralement convenu de donner à

ce mot, c'est-à-dire d'y appeler des pouvoirs divers et indépendants

à participer au plein exercice de la puissance législative et à la

direction des affaires.

Loin d'être convaincu des avantages d'une telle innovation, le

gouvernement du roi ne voit ni dans l'organisation intérieure de la

Grèce, ni dans les habitudes et l'existence des diverses classes de la

population, les conditions propres à en préparer le succès. Dans son

opinion, elle risquerait de n'être pas comprise des sujets du roi Othon,

et de ne devenir entre leurs mains qu'un nouvel instrument de discorde

et d'anarchie.

Au lieu d'exposer la Grèce et sa monarchie naissante à ce nouveau péril,

le gouvernement du roi pense qu'il n'est pas impossible de trouver,

dans les institutions déjà existantes et déjà accréditées en Grèce, des

moyens de donner à l'administration du roi Othon le point d'appui, la

régularité, l'activité qui lui manquent, de réprimer ainsi les abus dont

on se plaint et de préparer à la Grèce un meilleur avenir.

Il suffirait peut-être, pour atteindre à ce but, d'étendre les

attributions et d'assurer l'action efficace du conseil d'État qui siége

maintenant auprès du roi, et de rattacher cette institution à celle des

conseils municipaux et provinciaux dont la base, empruntée à d'antiques

établissements, était enracinée dans les moeurs nationales, même à

l'époque de la domination turque. Une telle combinaison, en affermissant

et réglant l'exercice de l'autorité royale, aurait tout à la fois

l'avantage de se lier aux traditions nationales, d'accomplir, dans

une mesure raisonnable, des promesses qui peuvent être diversement

interprétées, mais dont, sous plus d'un rapport, il ne serait pas sans

inconvénient de ne tenir aucun compte, enfin, de ne donner aucun motif

de crainte à ceux qui redoutent, avant tout, pour un trône mal affermi,

l'intervention active d'un contrôle populaire.

Je viens, monsieur, de vous indiquer sommairement notre pensée sur la

nature des conseils que les puissances pourraient faire entendre au

gouvernement grec, dans le cas où, comme paraît le désirer le cabinet de

Londres, elles jugeraient nécessaire d'intervenir pour signaler au roi

Othon les maux qui se font sentir dans l'administration de ses États.

J'insiste, en même temps, sur les ménagements, sur le caractère amical

et confidentiel qui devraient présider à cette intervention dans les

affaires intérieures d'un État indépendant.

Veuillez, je vous prie, communiquer la présente dépêche au cabinet de

Londres. Si je ne donne pas plus de développement aux idées qui y sont

exprimées, c'est que je me propose moins d'en provoquer l'adoption

immédiate et complète que d'inviter les cours alliées à y réfléchir de

leur côté et à me communiquer les résultats de leurs réflexions; je n'ai

pas besoin d'ajouter qu'elles seront de notre part l'objet de l'examen

le plus attentif et le plus scrupuleux. Nous pensons que l'honneur des

cabinets européens est engagé à prévenir, dans le nouvel État qu'ils

ont contribué à fonder en Grèce, des maux qui seraient assez graves pour

compromettre l'oeuvre commencée et tous les intérêts qui s'y rattachent.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 6) · 第 42 / 120 题