1º _Dépêche adressée par M. Guizot, le 11 mars 1841, aux ambassadeurs et
ministres de France à Londres, Vienne, Berlin et Saint-Pétersbourg, sur
les affaires de Grèce._
Monsieur, l'attention du gouvernement du roi, quelque temps distraite de
la situation de la Grèce par des questions plus urgentes, commence à s'y
reporter.
La sollicitude du cabinet de Londres a été dernièrement appelée, et il
a appelé lui-même celle des autres puissances sur des actes déplorables
qu'il serait souverainement injuste d'attribuer à la volonté du
gouvernement grec, mais qui autorisent à craindre que le pouvoir n'ait
pas en Grèce toute l'énergie nécessaire pour maintenir ses agents dans
les voies d'une administration régulière, juste et humaine. Le mal
est d'autant plus regrettable qu'à d'autres égards l'état intérieur du
royaume fondé par le concours de la France, de l'Angleterre et de
la Russie semble prouver que ces puissances n'avaient pas cédé à une
généreuse illusion en se décidant à tant de sacrifices pour replacer au
rang des nations indépendantes une contrée qui leur paraissait
renfermer en elle-même tous les éléments essentiels de régénération.
L'accroissement de la population, le perfectionnement de l'agriculture,
l'augmentation progressive du revenu qui s'équilibre enfin avec les
charges ordinaires, ce sont là autant de symptômes d'une vitalité
intérieure et naturelle qu'il serait déplorable de voir arrêtée ou
compromise par l'impuissance ou l'incurie de l'administration. C'est
sans doute au seul roi Othon qu'il appartient de porter remède, de
concert avec le peuple qu'il gouverne, à des maux ou à des périls
signalés peut-être avec quelque exagération, mais qui ont un fond de
réalité...
Toute mesure qui serait à cet effet imposée au roi Othon par une volonté
étrangère manquerait, et, à coup sûr, aucune des puissances qui ont
élevé la nouvelle monarchie n'a la pensée de porter ainsi atteinte à son
indépendance.
Cependant, les puissances qui ont élevé la nouvelle monarchie et celles
qui, sans avoir pris part au traité du 8 juillet 1827, ont contracté
depuis avec le cabinet d'Athènes des relations plus ou moins intimes,
considèrent sans doute comme un devoir envers ce cabinet et envers
elles-mêmes de lui donner des conseils propres à prévenir des
catastrophes dont les conséquences n'affecteraient pas les intérêts de
la Grèce seule.
Pour que ces conseils aient quelque chance de produire une impression
réelle, il faut qu'ils soient unanimes; il faut qu'ils ne paraissent pas
émaner d'influences rivales, dont les tendances contraires deviendraient
pour la Grèce une cause de divisions intestines et de tiraillements
funestes; il faut encore qu'ils aient été préparés avec une maturité et
une réflexion qui, en ménageant la juste susceptibilité du gouvernement
et du peuple grec, assurent à l'influence des puissances unies
l'autorité morale sans laquelle elles ne feraient qu'aggraver les maux
qu'il faut guérir.
Le plus grave de ces maux, celui duquel dérivent presque tous les
autres, c'est évidemment la faiblesse et l'inertie du pouvoir, assailli
chaque jour par les prétentions rivales des partis ou des individus,
se réfugiant pour leur échapper dans un isolement qui l'éloigne de sa
nation même, et le met hors d'état de la connaître et de la diriger.
Il s'inquiète, hésite, ajourne toute résolution, toute action et, ne
trouvant nulle part ni impulsion décidée, ni point d'appui suffisant, il
semble près de tomber dans cet état de nullité qui laisse subsister les
abus les plus flagrants et pourrait ouvrir la porte aux périls les plus
graves.
On a quelquefois pensé que le meilleur moyen de mettre fin à cette
inertie du pouvoir, et aux fâcheux état qui en résulte dans les esprits
comme dans les affaires, ce serait de donner à la Grèce le régime
constitutionnel dans le sens qu'on est généralement convenu de donner à
ce mot, c'est-à-dire d'y appeler des pouvoirs divers et indépendants
à participer au plein exercice de la puissance législative et à la
direction des affaires.
Loin d'être convaincu des avantages d'une telle innovation, le
gouvernement du roi ne voit ni dans l'organisation intérieure de la
Grèce, ni dans les habitudes et l'existence des diverses classes de la
population, les conditions propres à en préparer le succès. Dans son
opinion, elle risquerait de n'être pas comprise des sujets du roi Othon,
et de ne devenir entre leurs mains qu'un nouvel instrument de discorde
et d'anarchie.
Au lieu d'exposer la Grèce et sa monarchie naissante à ce nouveau péril,
le gouvernement du roi pense qu'il n'est pas impossible de trouver,
dans les institutions déjà existantes et déjà accréditées en Grèce, des
moyens de donner à l'administration du roi Othon le point d'appui, la
régularité, l'activité qui lui manquent, de réprimer ainsi les abus dont
on se plaint et de préparer à la Grèce un meilleur avenir.
Il suffirait peut-être, pour atteindre à ce but, d'étendre les
attributions et d'assurer l'action efficace du conseil d'État qui siége
maintenant auprès du roi, et de rattacher cette institution à celle des
conseils municipaux et provinciaux dont la base, empruntée à d'antiques
établissements, était enracinée dans les moeurs nationales, même à
l'époque de la domination turque. Une telle combinaison, en affermissant
et réglant l'exercice de l'autorité royale, aurait tout à la fois
l'avantage de se lier aux traditions nationales, d'accomplir, dans
une mesure raisonnable, des promesses qui peuvent être diversement
interprétées, mais dont, sous plus d'un rapport, il ne serait pas sans
inconvénient de ne tenir aucun compte, enfin, de ne donner aucun motif
de crainte à ceux qui redoutent, avant tout, pour un trône mal affermi,
l'intervention active d'un contrôle populaire.
Je viens, monsieur, de vous indiquer sommairement notre pensée sur la
nature des conseils que les puissances pourraient faire entendre au
gouvernement grec, dans le cas où, comme paraît le désirer le cabinet de
Londres, elles jugeraient nécessaire d'intervenir pour signaler au roi
Othon les maux qui se font sentir dans l'administration de ses États.
J'insiste, en même temps, sur les ménagements, sur le caractère amical
et confidentiel qui devraient présider à cette intervention dans les
affaires intérieures d'un État indépendant.
Veuillez, je vous prie, communiquer la présente dépêche au cabinet de
Londres. Si je ne donne pas plus de développement aux idées qui y sont
exprimées, c'est que je me propose moins d'en provoquer l'adoption
immédiate et complète que d'inviter les cours alliées à y réfléchir de
leur côté et à me communiquer les résultats de leurs réflexions; je n'ai
pas besoin d'ajouter qu'elles seront de notre part l'objet de l'examen
le plus attentif et le plus scrupuleux. Nous pensons que l'honneur des
cabinets européens est engagé à prévenir, dans le nouvel État qu'ils
ont contribué à fonder en Grèce, des maux qui seraient assez graves pour
compromettre l'oeuvre commencée et tous les intérêts qui s'y rattachent.