LES OBSÈQUES DE NAPOLÉON.--LES FORTIFICATIONS DE PARIS.

Ma situation et ma disposition personnelles dans le cabinet du 29

octobre 1840.--Des amis politiques.--Des divers principes et mobiles de

la politique extérieure.--Quelle politique extérieure est en

harmonie avec l'état actuel et les tendances réelles de la

civilisation.--Caractère de l'isolement de la France après le traité

du 15 juillet 1840.--Débats de l'Adresse dans les deux Chambres à

l'ouverture de la session de 1840-1841.--Arrivée à Cherbourg du prince

de Joinville ramenant de Sainte-Hélène, sur la frégate _la Belle-Poule_,

les restes de l'empereur Napoléon.--Voyage du cercueil du Havre à

Paris.--État des esprits sur la route.--Cérémonie des obsèques aux

Invalides.--Conduite du gouvernement de Juillet envers la mémoire

de l'empereur Napoléon.--Fortifications de Paris.--Vauban

et Napoléon.--Études préparatoires.--Divers systèmes de

fortifications.--Comment fut prise la résolution

définitive.--Présentation, discussion et adoption du projet de

loi.--Opinion de l'Europe sur cette mesure.

Quand le ministère du 29 octobre 1840 se forma, je ne me faisais point

d'illusion sur les difficultés, les périls et les tristesses de la

situation où j'entrais. Comme en 1831, nous entreprenions de résister,

dans une question de paix ou de guerre, à l'entraînement national. On

commençait à reconnaître qu'on s'était trop engagé dans la cause du

pacha d'Égypte, qu'on avait trop compté sur sa force pour se défendre

lui-même, et qu'il n'y avait là, pour la France, ni un intérêt, ni un

point d'appui suffisant pour affronter une guerre européenne. Mais bien

que sérieux et sincère, ce tardif retour au bon sens devant la brusque

apparition de la vérité était partiel et pénible; ceux-là même qui

s'y empressaient ressentaient quelque trouble de leurs vivacités de

la veille; et une portion considérable du public restait très-émue des

revers de Méhémet-Ali, de l'échec qu'en recevait la politique française,

et irritée sans mesure, quoique non sans motif, contre le traité du

15 juillet et les procédés qui en avaient accompagné la conclusion. La

lumière qui éclaire les esprits n'apaise pas les passions, et une erreur

reconnue ne console pas d'une situation déplaisante. Les adversaires

de la réaction pacifique la repoussaient d'autant plus vivement qu'ils

n'étaient plus chargés de mettre en pratique leurs propres velléités

belliqueuses et de répondre des résultats. J'avais la confiance que,

dans la lutte qui se préparait, l'appui des grands, vrais et légitimes

intérêts nationaux ne me manquerait point; mais je me sentais de nouveau

aux prises avec des préjugés et des sentiments populaires dont je

reconnaissais la force, tout en les jugeant mal fondés et en les

combattant.

Il y avait de plus, dans ma situation personnelle au moment où je

reprenais le fardeau du pouvoir, quelque embarras. Je succédais à un

cabinet auquel j'avais été associé huit mois en restant, selon son voeu

et sous sa direction, ambassadeur à Londres. Pour moi-même et dans

mes plus rigoureux scrupules, cet embarras n'existait point; j'avais

nettement établi, dès le premier jour, à quelles conditions et dans

quelles limites, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur, je donnais,

au cabinet présidé par M. Thiers, mon adhésion; tant que nous étions

demeurés dans ces limites, j'avais loyalement soutenu et secondé sa

politique; dès que j'avais vu le cabinet près d'être entraîné hors

des voies dans lesquelles je lui avais promis mon concours, je l'avais

averti que je ne pourrais le suivre sur cette pente, et après lui avoir

communiqué tout ce que je pensais de l'état des affaires, extérieures et

intérieures, j'avais demandé et reçu de lui un congé pour venir à Paris,

à l'ouverture des Chambres, et m'y trouver en mesure de manifester ma

pensée. En racontant, dans le précédent volume de ces _Mémoires_, mon

ambassade en Angleterre, j'ai fait connaître en détail et à leurs dates

ces réserves et leurs preuves[1]. J'avais donc fidèlement accompli mes

engagements et j'étais, quand le nouveau cabinet s'installa, en pleine

possession de ma liberté. Mais le public, dans les Chambres et hors des

Chambres, n'était point alors au courant de ces relations intimes entre

le précédent cabinet et moi, ni de leurs vicissitudes, et tant qu'elles

n'avaient pas été mises au grand jour, on pouvait s'étonner de me voir

succéder, avec une politique différente, au ministère que j'avais

servi. Il y avait là des apparences qu'un exposé public des faits et des

situations devait infailliblement, mais pouvait seul dissiper.

[Note 1: Tome V, p. 17-25, 365-409.]

Une autre circonstance, plus intime encore, m'affectait tristement. Je

prévoyais que mon acceptation du pouvoir et la politique que j'y venais

pratiquer me feraient perdre des amis qui m'étaient chers. Il faut avoir

vécu au milieu des passions et des luttes d'un gouvernement libre

pour connaître le prix et le charme des amitiés politiques. Dans cette

ardente arène où les hommes mettent en jeu et aux prises, sous les

yeux du monde, leur amour-propre et leur renommée aussi bien que leur

fortune, la vie est sévère et dure; le combat est sans ménagement ni

repos; les succès sont incessamment contestés et précaires, les échecs

éclatants et amers. Nulle part l'union des esprits et la constance des

relations personnelles ne sont plus nécessaires; nulle part on ne sent

plus le besoin d'être soutenu par des amis chauds et fidèles, et d'avoir

la confiance qu'une large mesure de sympathie vraie se mêle aux âpretés

et aux chances de cette guerre impitoyable. Et quand on a possédé ces

biens, quand on a longtemps marché avec de généreux compagnons, c'est

une grande tristesse de les voir s'éloigner et entrer dans des voies

où la séparation s'aggravera de jour en jour. J'eus, en 1840, cette

tristesse à subir: le groupe d'amis politiques au milieu duquel j'avais

vécu jusque-là se divisa profondément: MM. Duchâtel, Dumon, Villemain,

Vitet, Hébert, Jouffroy, Renouard, restèrent sous le même drapeau que

moi; MM. de Rémusat et Jaubert, qui avaient tous deux siégé dans le

cabinet de M. Thiers, MM. Piscatory et Duvergier de Hauranne, qui

l'avaient approuvé et soutenu jusqu'au bout, entrèrent, par des

impulsions très-diverses et à des profondeurs très-inégales, dans les

rangs de l'opposition qui m'attendait.

Bossuet en dit trop lorsqu'il signale et foudroie avec un pieux dédain

«les volontés changeantes et les paroles trompeuses des politiques, les

amusements des promesses, l'illusion des amitiés de la terre qui s'en

vont avec les années et les intérêts, et la profonde obscurité du coeur

de l'homme qui ne sait jamais ce qu'il voudra, qui souvent ne sait pas

bien ce qu'il veut, et qui n'est pas moins caché ni moins trompeur à

lui-même qu'aux autres.» Ce peintre sublime des faiblesses humaines et

des mécomptes de la vie a trop de rigueur; tout n'est pas fluctuation

dans les volontés des politiques, ni tromperie dans leurs paroles, ni

amusement dans leurs promesses, ni illusion dans leurs amitiés. Il y a,

dans les esprits et les coeurs voués à la vie publique, plus de sérieux,

de sincérité et de constance que ne le disent les moralistes, et pas

plus là que dans la vie privée, les amitiés ne s'en vont toutes ni

tout entières avec les années et les intérêts. Dans l'ardeur des luttes

politiques, nous demandons aux hommes plus que nous n'en pouvons et

devons attendre; parce que nous avons besoin et soif de sympathie forte,

d'affection efficace, d'union permanente, nous nous étonnons, nous nous

irritons quand elles viennent à défaillir. C'est manquer de liberté

d'esprit et d'équité, car c'est oublier l'inévitable diversité des

idées et des situations à mesure que les événements se développent et

changent, l'incurable insuffisance des réalités pour satisfaire à nos

désirs, et tout ce qu'il y a d'incomplet, d'imparfait et de mobile dans

nos meilleures et plus sincères relations. Ces misères de notre nature

ne sont ni plus communes, ni plus puissantes entre les politiques

qu'entre les autres hommes; et quand elles éclatent, les déchirements

qu'elles entraînent n'abolissent pas les mérites qui avaient fondé entre

eux les sympathies et ne doivent pas les leur faire oublier.

Je ressentis vivement la tristesse des séparations que je rappelle;

mais la tristesse fut bientôt refoulée et surmontée par l'importance et

l'urgence de la cause et du rôle que j'avais à soutenir. C'est l'attrait

et le péril de la vie publique que les intérêts qui s'y agitent sont

si grands et si pressants que tout s'abaisse et s'efface devant leur

empire: la paix ou la guerre à décider, des lois à donner aux nations,

leur prospérité ou leur gloire à assurer ou à compromettre, ces nobles

travaux absorbent toute l'âme, et portent si haut la pensée que tout

ce qui se passe au-dessous lui semble insignifiant ou lui devient

indifférent auprès de l'oeuvre supérieure qu'elle poursuit. Je n'hésite

pas à dire que cette froideur superbe, dont les hommes politiques sont

si souvent accusés, ne m'a jamais atteint, et que j'ai toujours eu le

coeur ouvert aux sympathies et aux regrets, aux joies et aux douleurs

communes de la vie: mais dans le feu de l'action, en présence des

questions souveraines que j'avais à résoudre et sous l'impulsion des

idées qui remplissaient mon esprit, toute autre considération,

toute autre préoccupation devenaient secondaires, et mes tristesses

personnelles ne s'emparaient jamais de moi au point de me troubler ou de

m'abattre.

J'ai d'ailleurs porté dans la vie publique une disposition optimiste

et toujours prompte ou obstinée à espérer le succès; ce qui, au début,

couvre d'un voile les obstacles et, plus tard, rend les épreuves plus

faciles à supporter.

Indépendamment de ces considérations indirectes, j'avais, pour accepter

pleinement la situation où j'entrais et pour m'y complaire, des raisons

plus grandes et plus décisives. Dans la complication diplomatique qui

agitait l'Europe, je voyais une occasion éclatante de pratiquer et

de proclamer hautement une politique extérieure très-nouvelle et

très-hardie au fond, quoique modeste en apparence; la seule politique

extérieure qui convînt en 1840 à la position particulière de la France

et de son gouvernement, et aussi la seule qui soit en harmonie avec les

principes dirigeants et les besoins permanents de la grande civilisation

à laquelle aspire et tend aujourd'hui le monde.

L'esprit de conquête, l'esprit de propagande, l'esprit de système, tels

ont été jusqu'ici les mobiles et les maîtres de la politique extérieure

des États. L'ambition des princes ou des peuples a cherché ses

satisfactions dans l'agrandissement territorial. La foi religieuse

ou politique a voulu se répandre en s'imposant. De grands chefs de

gouvernement ont prétendu régler les destinées des nations d'après

de profondes combinaisons qu'inventait leur pensée plutôt qu'elles ne

résultaient naturellement des faits. Qu'on jette de haut un coup d'oeil

sur l'histoire des rapports internationaux européens: on verra l'esprit

de conquête, ou l'esprit de propagande armée, ou quelque dessein

systématique sur l'organisation territoriale de l'Europe, inspirer et

déterminer la politique extérieure des gouvernements. Et soit que l'un

ou l'autre de ces esprits ait dominé, les gouvernements ont disposé

arbitrairement du sort des peuples; la guerre a été leur indispensable

moyen d'action.

Que ce cours des choses ait été le résultat fatal des passions des

hommes, et que, malgré ces passions et les maux qu'elles ont infligés

aux peuples, la civilisation européenne n'ait pas laissé de grandir et

de prospérer, et puisse grandir et prospérer encore, je le sais; c'est

l'honneur du monde chrétien que le mal n'y étouffe pas le bien. Je

sais aussi que le progrès de la civilisation et de la raison publique

n'abolira point les passions humaines, et que, sous leur impulsion,

l'esprit de conquête, l'esprit de propagande armée et l'esprit de

système auront toujours, dans la politique extérieure des États, leur

place et leur part. Mais je tiens en même temps pour certain que ces

divers mobiles ne sont plus en harmonie avec l'état actuel des moeurs,

des idées, des intérêts, des instincts sociaux, et qu'il est possible

aujourd'hui de combattre et de restreindre beaucoup leur empire.

L'étendue et l'activité de l'industrie et du commerce, le besoin

du bien-être général, l'habitude des relations fréquentes, faciles,

promptes et régulières entre les peuples, le goût invincible de

l'association libre, de l'examen, de la discussion, de la publicité,

ces faits caractéristiques de la grande société moderne exercent déjà

et exerceront de plus en plus, contre les fantaisies guerrières ou

diplomatiques de la politique extérieure, une influence prépondérante.

On sourit, non sans raison, du langage et de la confiance puérile

des _Amis de la paix_, des _Sociétés de la paix_; toutes les grandes

tendances, toutes les grandes espérances de l'humanité ont leurs rêves

et leurs badauds, comme leurs jours de défaillance et de démenti; elles

n'en poursuivent pas moins leur cours, et à travers les chimères

des uns, les doutes et les moqueries des autres, les sociétés se

transforment, et la politique, extérieure comme intérieure, est obligée

de se transformer, comme les sociétés elles-mêmes. Nous avons assisté

aux plus brillants exploits de l'esprit de conquête, aux plus ardents

efforts de l'esprit de propagande armée; nous ayons vu manier et

remanier, défaire, refaire et défaire encore, au gré de combinaisons

plus ou moins spécieuses, les territoires et les États. Qu'est-il resté

de toutes ces oeuvres violentes et arbitraires? Elles sont tombées,

comme des plantes sans racines, comme des édifices sans fondement.

Et maintenant, quand des entreprises analogues sont tentées, à peine

ont-elles fait quelques pas qu'elles s'arrêtent et hésitent, comme

embarrassées et inquiètes d'elles-mêmes: tant elles sont peu en accord

avec les besoins réels, les instincts profonds des sociétés modernes,

et avec les tendances persévérantes, quoique combattues, de notre

civilisation.

Je dis «les tendances persévérantes, quoique combattues.» Nous sommes en

effet dans une crise singulière: en même temps que les idées générales,

les moeurs publiques, les intérêts sociaux, tout l'ensemble de notre

civilisation invoquent, à l'intérieur, le progrès par la paix et la

liberté, à l'extérieur, l'influence patiente par le respect du droit

et les exemples de la bonne politique au lieu de l'intervention

imprévoyante de la force, en même temps, dis-je, notre histoire depuis

1789, tant de secousses, de révolutions et de guerres nous ont laissé

un ébranlement fébrile qui nous rend la paix fade et nous fait trouver,

dans les coups imprévus d'une politique hasardeuse, un plaisir aveugle.

Nous sommes en proie à deux courants contraires, l'un profond et

régulier, qui nous porte vers le but définitif de notre état social,

l'autre superficiel et agité, qui nous jette de côté et d'autre à

la recherche de nouvelles aventures et de terres inconnues. Et nous

flottons, nous alternons entre ces deux directions opposées, appelés

vers l'une par notre bon sens et notre sens moral, entraînés vers

l'autre par nos routines et nos fantaisies d'imagination.

Ce fut, dès ses premiers jours, le mérite et la gloire du gouvernement

de 1830 de ne point hésiter devant cette alternative, de bien comprendre

le véritable et supérieur esprit de la civilisation moderne, et de le

prendre pour règle de sa conduite, malgré les tentations et les menaces

de l'esprit de propagande armée et de conquête. De 1830 à 1832, cette

bonne et grande politique avait triomphé dans la lutte. En 1840, quand

le cabinet du 29 octobre se forma, elle fut mise à une nouvelle épreuve.

Tout notre régime constitutionnel, roi, Chambres et pays eurent de

nouveau à décider s'ils feraient la guerre sans motifs suffisants

et légitimes, par routine et entraînement, non par intérêt public et

nécessité.

Malgré la pesanteur du fardeau, je m'estimai heureux et honoré de

devenir, dans cette circonstance, l'interprète et le défenseur de

la politique qui avait mon entière et intime adhésion. J'ai goût aux

entreprises à la fois sensées et difficiles, et je ne connais, dans la

vie publique, point de plus profond plaisir que celui de lutter pour

une grande vérité nouvelle encore et mal comprise. Rien, à mes yeux,

n'importait plus à mon pays que de sortir des ornières d'une politique

extérieure aventurière et imprévoyante pour entrer dans des voies plus

dignes en même temps que plus sûres. Pendant mon séjour à Londres,

j'avais acquis la conviction que, pour la plupart des puissances qui

l'avaient signé, le traité du 15 juillet 1840 n'était point l'oeuvre

d'un mauvais vouloir prémédité envers la France et son gouvernement,

et que, malgré le procédé dont nous avions à nous plaindre, le cabinet

anglais n'avait pas cessé de mettre, à ses bons rapports avec nous,

beaucoup de prix. L'Autriche et la Prusse avaient grandement à coeur le

maintien de la paix. L'empereur Nicolas lui-même se souciait peu que sa

malveillance fût obligée de devenir hardie. Loin donc de craindre qu'on

essayât, en Europe, d'aggraver et d'exploiter, contre nous, l'isolement

où nous nous trouvions, j'avais lieu d'espérer qu'on s'appliquerait à le

faire cesser, et que ma présence aux affaires ne serait pas inutile à

ce résultat. Le ferme et sincère appui du roi Louis-Philippe m'était

assuré: enclin, dans les premiers moments, à ne pas combattre,

quelquefois même à partager les impressions populaires, il ne tardait

pas à en reconnaître l'étourderie et le péril, et il leur résistait

alors avec un persévérant courage. Il avait cru que Méhémet-Ali se

défendrait mieux et que le cabinet anglais n'agirait pas sans le

concours de la France. Mais, avant même d'être revenu de cette double

illusion, il pressentait que, dans cette affaire, la paix européenne,

base de sa politique générale, pourrait finir par être compromise, et

je ne pouvais douter qu'il ne fût résolu à ne pas se laisser dériver

jusqu'à cet écueil. Il me témoigna sur-le-champ une confiance et

une bienveillance si marquées que personne autour de lui ne put s'y

méprendre et ne crut pouvoir se permettre ces froideurs frivoles ou ces

petites hostilités voilées qui sont l'impertinent plaisir des oisifs de

cour. Il me tenait au courant des moindres incidents et de toutes ses

propres démarches, ne voulant rien faire qu'à ma connaissance et avec

mon conseil: «Je reçois à l'instant même, m'écrivait-il le 31 octobre

1840, une lettre d'hier du roi Léopold qui me fait des questions

auxquelles je voudrais pouvoir répondre par la poste d'aujourd'hui.

Cependant, avant de le faire, je désire en causer un instant avec vous,

et je vous prie de venir un moment chez moi, si cela vous est possible.»

Et le surlendemain, 2 novembre: «Les articles du _Morning-Chronicle_, du

_Times_ et du _Globe_, que je viens de lire, me paraissent importants,

et je désire que vous me fournissiez l'occasion d'en causer avec vous le

plus tôt que vous pourrez. Je ne sortirai pas de chez moi avant que

vous n'y soyez venu, afin qu'on n'ait pas à m'aller chercher, et de

vous prendre le moins de temps possible.» Il m'avertissait des germes de

dissentiment, des susceptibilités ou des embarras qui semblaient poindre

dans l'intérieur du cabinet, et mettait tous ses soins à les étouffer.

Dans les premiers temps, il eut, sous ce rapport, peu à faire; mes

amis particuliers, MM. Duchâtel, Humann et Villemain occupaient les

principaux postes de l'administration; le maréchal Soult était content

de sa position et sans prétentions importunes; MM. Cunin-Gridaine et

Martin (du Nord) représentaient fidèlement ce centre de la Chambre des

députés qui ne m'avait pas suivi, en 1839, dans la coalition contre M.

Molé, mais qui, en 1840, se ralliait franchement à moi, pressé par ses

inquiétudes pour l'ordre et la paix. Je pouvais compter sur l'harmonie

et l'action commune du cabinet comme sur l'appui du roi.

Dès le début de la session, dans la discussion des adresses de l'une

et de l'autre Chambre en réponse au discours du trône, la question fut

nettement posée: «Pourquoi le cabinet du 29 octobre a-t-il remplacé

celui du 1er mars? dit M. Thiers: parce que le cabinet du 1er mars

pensait que, dans certains cas, il faudrait faire la guerre. Pourquoi le

cabinet du 29 octobre est-il venu? Il est venu avec la paix certaine.»

Je lui répondis sur-le-champ: «L'honorable M. Thiers vient de dire:

«Sous le ministère du 29 octobre, la question est résolue, la paix est

certaine. L'honorable M. Thiers n'a dit que la moitié de la vérité: sous

le ministère du 1er mars, la guerre était certaine.» Nous avions tous

deux raison; les deux politiques en présence après le traité du 15

juillet 1840 menaient en effet l'une à la guerre, l'autre à la paix.

Mais après avoir ainsi accepté, pour l'une et pour l'autre, leur

vrai nom, je m'empressai d'ajouter: «Maintenant, ne nous jetons pas

mutuellement à la tête ces mots:--La guerre à tout prix, la paix à tout

prix.--Gardons tous deux la justice. Non, vous n'étiez pas le cabinet de

la guerre à tout prix, pas plus que nous ne sommes le cabinet de la

paix à tout prix. Vous étiez un cabinet de gens d'esprit et de coeur qui

croyaient que la dignité, l'intérêt, l'influence de la France voulaient

que la guerre sortît de cette situation, et qu'elle s'y préparât

aujourd'hui pour être prête au printemps. Eh bien, j'ai cru, je crois

que vous vous trompiez; je crois que, dans la situation actuelle,

l'intérêt et l'honneur de la France ne lui commandent pas la guerre, que

le traité du 15 juillet ne contient pas un cas de guerre. Voilà, entre

vous et nous, la vraie question, la question honnête, celle que nous

avons aujourd'hui à discuter.»

Ce fut là en effet l'objet du débat. Une autre question, toute

personnelle, s'y joignait. Avais-je bien pressenti les chances de la

négociation dont j'étais chargé? En avais-je bien informé le cabinet

du 1er mars? Lui avais-je fait connaître ma dissidence dès que les

événements et son attitude l'avaient suscitée? Avais-je rempli tous les

devoirs d'un ambassadeur en gardant mon indépendance comme député? En

racontant, dans le précédent volume de ces _Mémoires_[2], les détails

de mon ambassade, j'ai déjà dit ce que j'eus à répondre à ces questions;

dans l'une et l'autre Chambre, le débat porta essentiellement sur ma

correspondance diplomatique; j'en ai déjà publié tout ce qu'elle avait

d'important et de caractéristique; je n'ai pas à y revenir aujourd'hui;

j'ai mis en plein jour ma pensée sur les causes comme sur le sens

du traité du 15 juillet 1840 et sur ma conduite personnelle dans la

négociation. Mes raisons, mes explications, mes citations satisfirent

les deux Chambres. En même temps, elles sentirent et reconnurent que je

ne pouvais ni ne devais encore parler des événements qui suivaient leur

cours en Orient et des nouvelles négociations entamées à leur sujet. Les

18 novembre et 5 décembre 1840, une majorité considérable et fermement

résolue donna, dans les deux Chambres, sa sanction à la politique que je

soutenais; et après le solennel débat des deux adresses, le cabinet du

29 octobre 1840 se trouva bien établi.

[Note 2: Tome V, chapitres XXXI, XXXII et XXXIII.]

Au même moment où la politique de la paix triomphait ainsi par la

discussion publique et libre, le génie de la guerre avait aussi son

triomphe. Le 30 novembre 1840, à cinq heures du matin, la frégate _la

Belle-Poule_, commandée par le prince de Joinville, mouilla devant

Cherbourg, rapportant de Sainte-Hélène les restes de l'empereur

Napoléon; et le 3 décembre, au milieu de la population empressée autour

du prince de Joinville débarqué la veille, un simple prêtre[3], aumônier

de la marine, lui disait avec une émotion qui était celle de tous

les assistants: «Votre Altesse Royale permettra-t-elle au fils d'un

laboureur, devenu aumônier de la marine, d'offrir ses respectueux

hommages au fils de son roi? Vous me pardonnerez peut-être d'unir ma

faible voix à la grande voix de la France, et de préluder au jugement

de la postérité qui vous tiendra compte de votre expédition de

Sainte-Hélène, et gravera votre nom à côté du nom du roi, votre auguste

père, sur le cercueil glorieux du grand homme. Honneur à vous, prince!

Honneur au roi dont vous êtes le digne fils! Ce cri n'est pas de moi

seul; je vous l'apporte fraîchement sorti de la bouche de deux cents

braves invalides que les fatigues de la mer retiennent dans l'enceinte

de l'hôpital maritime de Cherbourg. C'est _le vivat_ dont ils ont

salué hier, avec le canon national, votre entrée dans notre port.» Les

invalides de Cherbourg et leur aumônier exprimaient vraiment ainsi le

sentiment public: au premier moment, en présence de cette généreuse

sympathie du roi, de ses fils et de son gouvernement pour les grands

souvenirs nationaux, toute haine des partis, toute rivalité des

personnes se taisaient; on ne voyait, on n'entendait que la justice

rendue par tous à tous, aux vivants et aux morts, aux vainqueurs et aux

vaincus, à Louis-Philippe et à Napoléon, à la guerre et à la paix. _La

Belle-Poule_ passa huit jours dans le port de Cherbourg, pendant qu'on

faisait, sur la route du Havre à Paris et à Paris même, les préparatifs

pour le voyage et la réception du cercueil. Nous avions résolu, avec

la pleine adhésion du roi, de donner à cette cérémonie la plus grande

solennité et aux manifestations populaires la plus grande liberté. Le 8

décembre, en présence de toutes les autorités, des troupes de terre

et de mer, de la garde nationale de Cherbourg et d'une nombreuse

population, le cercueil fut transbordé de _la Belle-Poule_ sur le bateau

à vapeur _la Normandie_, qui partit aussitôt pour le Havre, escorté

de deux autres bâtiments. Un petit incident, bien inconnu aujourd'hui,

quoique rapporté par les journaux du temps, attesta, dans cette

circonstance, le concours universel de tous les sentiments généreux: le

pavillon français, qui flottait au haut du grand mât de _la Normandie_,

avait été brodé par des mains anglaises: c'était le travail des dames

de Sainte-Hélène offert par elles au prince de Joinville, qui leur avait

promis qu'il ombragerait jusqu'à Paris le cercueil du grand prisonnier

rendu par l'Angleterre à la France. Entre le Havre et Rouen, au

Val-de-la-Haye, _la Normandie_ ne put plus remonter la Seine; une

flottille de dix petits bateaux à vapeur l'attendait; on procéda à un

nouveau transbordement. Le bateau destiné à recevoir le cercueil[4]

avait été pompeusement orné; le prince de Joinville, avec un tact

sympathique, fit supprimer tout ornement et substituer le deuil à la

pompe; son ordre portait: «Le bateau sera peint en noir; à tête de

mât flottera le pavillon impérial; sur le pont, à l'avant, reposera le

cercueil couvert du poêle funèbre rapporté de Sainte-Hélène; l'encens

fumera; à la tête s'élèvera la croix; le prêtre se tiendra devant

l'autel; mon état-major et moi derrière; les matelots seront en armes;

le canon tiré à l'arrière annoncera le bateau portant les dépouilles

mortelles de l'Empereur. Point d'autre décoration.» Ainsi réglé, le

convoi funèbre remonta lentement la Seine, trouvant partout, dans les

campagnes comme dans les villes, la population accourue sur les

deux rives, et partout accueilli avec une admiration reconnaissante,

curieuse, respectueuse, étrangère à toute passion de parti. Le 14

décembre, comme il arrivait dans les eaux de Neuilly, on remarqua, du

bord de _la Dorade_, un groupe de quatre ou cinq dames réunies sur le

rivage et qui le saluaient vivement de leurs mouchoirs: «C'est ma mère!»

s'écria le prince de Joinville. C'était en effet la reine Marie-Amélie,

la première à accueillir, à l'entrée de Paris, avec sa généreuse joie

maternelle, son fils ramenant de Sainte-Hélène les restes mortels de

Napoléon.

[Note 3: L'abbé Rauline.]

[Note 4: _La Dorade_, nº 3.]

Le mardi 15 décembre, avant midi, le roi, la reine, la famille royale,

les Chambres, les ministres, une foule solennelle et silencieuse

étaient réunis dans l'église des Invalides, sous le dôme et autour du

catafalque, attendant le convoi funèbre qui était parti à dix heures du

rivage de Courbevoie, et s'avançait lentement entre les rangs de l'armée

et de la garde nationale, précédé, entouré, suivi, pressé, à perte de

vue, par tout un peuple avide de l'apercevoir et de l'approcher. Le

froid était rigoureux, l'atmosphère glacée, le vent perçant; la

foule n'en avait point été découragée; et pourtant, au fond et dans

l'ensemble, cet océan d'hommes était tranquille, étranger à toute

fermentation politique, adonné au spectacle seul. Seulement, de distance

en distance et de temps en temps, au sein de petits groupes dispersés

dans la garde nationale et dans la multitude, les passions politiques

s'étaient donné rendez-vous et se manifestaient par des cris: _A

bas Guizot! à bas les ministres! à bas les Anglais! à bas les forts

détachés!_ Ces cris ne se propageaient point et personne ne s'inquiétait

de les réprimer; ils éclataient librement et se perdaient dans l'air,

sans contagion comme sans résistance, symptôme à la fois sérieux et

vain des luttes auxquelles la France et son gouvernement étaient encore

réservés. A deux heures, le convoi arriva devant la grille de l'hôtel

des Invalides; le clergé alla le recevoir sous le porche; une marche

à la fois funèbre et triomphale annonçait son approche; le canon

retentissait au dehors; la garde nationale présentait les armes; les

invalides serraient leur sabre à l'épaule; le cercueil entra, porté par

les soldats et les marins; le prince de Joinville conduisait le convoi,

l'épée à la main; le roi s'avança à sa rencontre: «Sire, lui dit le

prince en baissant la pointe de son épée jusqu'à terre, je vous présente

le corps de l'empereur Napoléon.--Je le reçois au nom de la France,

répondit le roi,» et recevant des mains du maréchal Soult l'épée de

l'empereur Napoléon, il la remit au général Bertrand en lui disant:

«Général Bertrand, je vous charge de placer l'épée de l'empereur sur

son cercueil.» Puis, se tournant vers le général Gourgaud: «Général

Gourgaud, placez sur le cercueil le chapeau de l'empereur.» Ces soins

accomplis, le roi retourna à sa place et le service funèbre commença.

Il dura deux heures, au milieu d'un profond et universel silence qui

couvrait la diversité des émotions suscitées par ce grand spectacle dans

l'âme des spectateurs. A cinq heures la cérémonie était terminée; le roi

rentrait aux Tuileries; la foule s'écoulait tranquillement. Le soir, le

calme le plus complet régnait dans Paris.

Je ne veux pas ne parler du passé qu'avec l'expérience que j'ai acquise

et les impressions qui me restent aujourd'hui. Je retrouve, dans une

lettre que j'adressai trois jours après, le 18 décembre, à l'un de mes

amis, le baron Mounier, alors absent de Paris, l'expression fidèle de

l'effet qu'au moment même produisit sur moi cet incident et du jugement

que j'en portais: «Nous voilà, mon cher ami, lui écrivais-je, hors du

second défilé. Napoléon et un million de Français se sont trouvés en

contact, sous le feu d'une presse conjurée, et il n'en est pas sorti

une étincelle. Nous avons plus raison que nous croyons. Malgré tant de

mauvaises apparences et de faiblesses réelles, ce pays-ci veut l'ordre,

la paix, le bon gouvernement. Les bouffées révolutionnaires y sont

factices et courtes. Elles emporteraient toutes choses si on ne leur

résistait pas; mais, quand on leur résiste, elles s'arrêtent, comme

ces grands feux de paille que les enfants attisent dans les rues et

où personne n'apporte de solides aliments. Le spectacle de mardi était

beau. C'était un pur spectacle. Nos adversaires s'en étaient promis deux

choses, une émeute contre moi et une démonstration d'humeur guerrière.

L'un et l'autre dessein ont échoué. Tout s'est borné à quelques cris

évidemment arrangés et pas du tout contagieux. Le désappointement

est grand, car le travail avait été très-actif. Mardi soir, personne

n'aurait pu se douter de ce qui s'était passé le matin. On n'en parle

déjà plus. Les difficultés générales du gouvernement subsistent,

toujours les mêmes et immenses. Les incidents menaçants se sont

dissipés. Méhémet-Ali reste en Égypte et Napoléon est aux Invalides.»

Mon premier mouvement, en relisant aujourd'hui cette lettre, est de

sourire tristement de ma confiance. L'âme et la vie des peuples ont

des profondeurs infinies où le jour ne pénètre que par des explosions

imprévues, et rien ne trompe plus, sur ce qui s'y cache et s'y prépare,

qu'un succès à la surface et du moment. En décembre 1840, à l'arrivée

des restes de Napoléon, les choses se passèrent bien réellement comme je

viens de les décrire; une grande mémoire et un grand spectacle; rien de

plus ne parut, et les amis du régime de la liberté et de la paix

eurent droit de croire que le régime impérial était tout entier dans le

cercueil de l'Empereur. Je ne regrette pas notre méprise: elle n'a pas

fait les événements qui l'ont révélée; ce n'est pas parce que le roi

Louis-Philippe et ses conseillers ont relevé la statue de Napoléon et

ramené de Sainte-Hélène son cercueil que le nom de Napoléon s'est trouvé

puissant au milieu de la perturbation sociale de 1848. La monarchie

de 1830 n'eût pas gagné un jour à se montrer jalouse et craintive, et

empressée à étouffer les souvenirs de l'Empire. Et dans cette tentative

subalterne, elle aurait perdu la gloire de la liberté qu'elle a

respectée et de la générosité qu'elle a déployée envers ses ennemis.

Gloire qui lui reste après ses revers, et qui est aussi une puissance

que la mort n'atteint point.

En même temps que nous accomplissions ainsi avec éclat les obsèques de

Napoléon, nous portions devant les Chambres une autre question, plus

politique et moins populaire, soulevée aussi par le cabinet précédent et

qu'il nous avait laissée à résoudre, la question des fortifications de

Paris. Près de deux siècles auparavant, au milieu des grandes guerres

de Louis XIV, Vauban l'avait posée. Napoléon s'en était préoccupé, même

avant qu'après avoir envahi toutes les capitales de l'Europe, il eût à

défendre celle de la France: «La crainte d'inquiéter les habitants et

l'incroyable rapidité des événements l'empêchèrent, a-t-il dit lui-même

dans ses _Mémoires_, de donner suite à cette grande pensée.» Sous la

Restauration, en 1818, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, après avoir recréé

l'armée, chargea une grande commission, dite _commission de défense_,

d'examiner l'état des places fortes et d'indiquer tout ce qu'il y

avait à faire pour la sûreté du royaume. Au bout de trois ans et demi

d'études, cette commission remit au ministère de la guerre un travail

dans lequel elle insistait vivement sur la nécessité de fortifier Lyon

et Paris. Après la révolution de Juillet, de 1830 à 1834, la pensée fut

reprise; le roi Louis-Philippe l'avait à coeur; le maréchal Soult mit la

main à l'oeuvre; des travaux furent commencés et des fonds demandés aux

Chambres, d'abord sur une petite échelle et sans bruit. Mais lorsque,

en 1833 et par la demande d'un crédit spécial de trente-cinq millions,

l'entreprise se fit entrevoir dans sa grandeur, les objections

économiques et les inquiétudes populaires éclatèrent; les financiers

secouaient tristement la tête; les bourgeois de Paris flottaient entre

leur zèle patriotique et les alarmes d'un siége. Dans les Chambres et

dans les journaux, l'opposition s'empara de ces appréhensions diverses

et les fomenta avec ardeur. Les hommes de guerre, partisans déclarés de

la mesure, lui fournirent eux-mêmes des armes; ils étaient divisés entre

eux; les uns réclamaient, pour la défense de Paris, une forte enceinte

continue et bastionnée; les autres, un certain nombre de forts détachés,

établis à distance de la ville, selon la configuration des terrains, et

qui suffiraient, disaient-ils, pour en couvrir les approches. L'un

et l'autre systèmes avaient pour défenseurs des militaires d'un grand

renom; le général Haxo et le maréchal Clauzel voulaient l'enceinte

continue; les généraux Rogniat et Bernard et le maréchal Soult lui-même

soutenaient les forts détachés. L'opposition attaqua passionnément le

dernier projet, imputant au pouvoir le dessein de se servir des forts

pour opprimer Paris bien plus que pour repousser l'étranger. Au milieu

de cette lutte des théories et des partis, les travaux demeurèrent

suspendus. En 1836, et pour mettre fin à cette paralysie agitée, le

maréchal Maison, alors ministre de la guerre, institua une seconde

commission de défense qu'il chargea d'examiner à fond les deux systèmes

et de proposer une décision définitive. Après trois ans encore d'études

et de discussions, cette commission déclara que, l'un sans l'autre, les

deux systèmes étaient imparfaits et insuffisants, et que, pour devenir

efficaces, ils devaient être réunis et rendus solidaires l'un de l'autre

dans une certaine proportion, selon les rôles différents qui leur

seraient assignés. Le travail où ce nouveau plan et ses motifs étaient

exposés fut remis au roi Louis-Philippe en mai 1840; et deux mois à

peine écoulés, le traité du 15 juillet vint en provoquer la soudaine

exécution.

Le jour même où la signature de ce traité à Londres était annoncée dans

_le Moniteur_ à Paris[5], M. le duc d'Orléans fit appeler à Saint-Cloud

l'un de ses aides de camp, M. de Chabaud-Latour, alors chef de bataillon

du génie, dont il estimait également la capacité et le caractère: «Eh

bien, lui dit-il, nous avons souvent causé de la fortification de Paris;

nous voilà au pied du mur; comment comprenez-vous que nous devions

résoudre cette grande question?--Monseigneur, répondit M. de Chabaud,

vous savez ce que je pense; il faut, pour fortifier Paris, une enceinte

continue et des forts détachés: une enceinte pour que l'ennemi ne puisse

espérer de pénétrer par les larges trouées de deux ou trois mille mètres

que les forts laisseront entre eux; des forts pour que la population

n'ait pas à souffrir les horreurs d'un siége, et pour que le rayon

d'investissement de Paris soit si étendu qu'il devienne comme

impossible, même aux armées les plus nombreuses.--C'est tout à fait

mon avis, reprit le prince; voici la carte et un crayon; tracez-moi

l'enceinte.» Le jeune officier qui, depuis son retour de la campagne

d'Alger en 1830, avait été employé aux travaux commencés pour la défense

de Paris et avait fait de cette question sa principale étude, traça

sur-le-champ le contour que devait suivre approximativement l'enceinte:

«C'est bien, dit le duc d'Orléans; à présent, placez-moi les forts.»

M. de Chabaud marqua, sur les deux rives de la Seine, l'emplacement

de quinze forts, selon lui indispensables. «Maintenant, dit le duc

d'Orléans, emportez ce plan et allons chez M. Thiers.» Tous deux en

effet se rendirent sur-le-champ à Auteuil où M. Thiers habitait alors.

M. de Chabaud exposa alors en détail au président du conseil le plan

qu'il venait de tracer sur la carte, et qu'avait adopté la commission de

défense instituée en 1836 par le maréchal Maison, comme le seul système

complet et efficace. Les trois interlocuteurs discutèrent le chiffre

de la dépense, la durée des travaux, le nombre d'ouvriers qu'ils

exigeraient, l'emploi des troupes à leur exécution: «Pouvez-vous nous

rédiger un projet d'ensemble, demanda M. Thiers au jeune officier, et

quel temps vous faut-il?--Six jours me suffiront, je crois.--Prenez-les;

nous avons bien des questions préliminaires à résoudre d'ici là pour

cette grande affaire; dès que vous serez prêt, nous la porterons au

conseil.»

[Note 5: Le 27 juillet 1840.]

Aidé de tous les documents recueillis au ministère depuis Vauban

jusqu'au général Dode de la Brunerie, rapporteur de la commission de

1836, M. de Chabaud-Latour, au bout de six jours, avait accompli son

oeuvre, tracé le plan complet des fortifications, enceinte et forts,

discuté les moyens d'exécution, et évalué avec détail la dépense qui ne

devait pas, selon lui, dépasser cent quarante millions. Avant de porter

ce mémoire à M. le duc d'Orléans, il lui demanda la permission de le

soumettre au maréchal Vaillant, alors général de brigade, commandant de

l'École polytechnique, longtemps aide de camp du général Haxo, et déjà

regardé, dans le corps du génie, comme l'un des officiers les plus

éminents de cette arme. Après avoir sévèrement examiné le travail du

jeune chef de bataillon: «Je suis prêt, lui dit le général Vaillant,

à signer des deux mains ce projet; dites-le à M. le duc d'Orléans, et

ajoutez que je lui demande, comme une faveur dont je serai profondément

reconnaissant, d'être appelé à concourir, dans le poste qu'il voudra,

à l'exécution de cette oeuvre si nationale et qui a toutes mes

convictions.» Forts de cet assentiment, le prince et son aide-de-camp

retournèrent chez M. Thiers qui approuva sans peine un travail conforme

aux idées qu'il avait lui-même conçues et déjà exprimées à ce sujet.

Restait à le faire accepter du roi qui n'était pas encore bien convaincu

de la nécessité de l'enceinte continue, et inclinait à croire les forts

suffisants pour la défense de Paris à laquelle il tenait d'ailleurs avec

passion. La question fut débattue devant lui à plusieurs reprises, soit

dans le conseil des ministres, soit dans diverses conférences spéciales.

Pendant ce temps, les journaux de l'opposition, instruits de la

prédilection du roi pour le système des forts, l'attaquaient tous les

matins et réclamaient ardemment l'enceinte continue. Un jour enfin,

à Saint-Cloud, après une longue conversation entre le roi, le duc

d'Orléans, M. Thiers, le général Cubières, alors ministre de la guerre,

et le jeune rédacteur du plan proposé, le roi s'écria, avec cette gaieté

familière qu'il portait souvent dans ses résolutions: «Allons, Chartres,

nous adoptons ton projet. Je sais bien que, pour que nous venions à bout

de faire les fortifications de Paris, il faut qu'on crie dans les rues:

«A bas Louis-Philippe! Vive l'enceinte continue!»

La résolution prise, on sait quels en furent aussitôt les résultats.

Des crédits extraordinaires furent ouverts; de nombreux ouvriers et de

vastes approvisionnements réunis. Le général Dode de la Brunerie, alors

le plus ancien des lieutenants généraux du génie et président du comité

des fortifications, fut chargé de l'entreprise. Officier savant et

éprouvé, aussi consciencieux qu'habile, et très-soigneux de sa dignité

personnelle en même temps que dévoué à tous ses devoirs de militaire

et de citoyen, il n'accepta cette grande mission qu'après en avoir

sévèrement discuté le plan, les conditions, les moyens, et choisi ses

collaborateurs. Ils se mirent tous et sur le champ à l'oeuvre. Quand le

cabinet du 29 octobre 1840 se forma, la question des fortifications de

Paris était tranchée, le plan adopté, les travaux partout commencés et

poussés avec ardeur.

Nous acceptâmes sans hésiter cet héritage. Je ne m'en dissimulais pas

les charges. A des titres très-divers, la fortification de Paris et le

système adopté déplaisaient à beaucoup de mes amis politiques et aux

plus ardents fauteurs de l'opposition. Les premiers y voyaient un

reste de la politique du cabinet précédent, une chance de guerre par

la confiance qu'en prendraient les partisans de la guerre, et tous les

périls d'un siége pour Paris, si la guerre venait à éclater. Les

seconds s'alarmaient de la force qu'y trouverait le pouvoir contre les

mouvements populaires de Paris. Pour les uns, il y avait là une sorte

de défi à l'Europe; pour les autres, un grand obstacle à la liberté des

révolutions. En temps de guerre, l'enceinte continue faisait de Paris

une prison; en temps de paix, les forts détachés étaient autant de

Bastilles dont on l'entourait. Les hommes d'ordre dans les finances

s'épouvantaient d'une si forte dépense, impossible, disaient-ils, à

évaluer et à limiter exactement. Ces objections et ces résistances

trouvaient, au sein même du cabinet, un dangereux appui: M. Humann

laissait clairement entrevoir son déplaisir, et le maréchal Soult,

en présentant le projet de loi, avait expressément déclaré, quant

à l'enceinte continue, sa dissidence persistante: «Je n'ai point

abandonné, disait-il, l'opinion que j'ai été appelé à émettre, sur la

même question de fortifier Paris, en 1831, 1832 et 1833; mais j'ai pensé

que ce n'était pas le moment de la reproduire. Ainsi je l'ai écartée

avec soin, afin que la question se présentât tout entière devant la

Chambre. Mais je lui dois et je me dois à moi-même de déclarer que

je fais expressément la réserve de cette opinion antérieure que ni le

temps, ni les circonstances n'ont affaiblie.»

Pour surmonter ces difficultés, deux conditions étaient indispensables.

Au dehors et dans nos relations avec l'Europe, il fallait que les

fortifications de Paris eussent évidemment le caractère d'une mesure

défensive, destinée à prévenir la guerre bien loin de la provoquer,

et en harmonie avec la politique pacifique que nous soutenions. A

l'intérieur et dans les Chambres, il fallait qu'un parfait concert

s'établît, sur ce point, entre le cabinet tombé et le cabinet nouveau,

et qu'ils défendissent ensemble la mesure contre ses divers adversaires.

A ce prix seulement une majorité pouvait être formée et l'adoption du

projet de loi obtenue. Il y avait là une question diplomatique et une

question parlementaire également pressantes et délicates.

Pour résoudre la première, je ne me contentai pas de saisir, dans le

cours du débat, toutes les occasions de bien établir le sens politique

du projet de loi et l'effet moral que la fortification de Paris, une

fois accomplie, ne pouvait manquer de produire au profit de la paix

européenne. Dès que la loi eut été votée dans la Chambre des députés,

j'écrivis aux représentants de la France en Europe, spécialement au

comte Bresson, ministre du roi à Berlin, que je savais zélé et habile

à répandre en Allemagne nos vues et nos paroles: «Voilà Paris à moitié

fortifié. J'ai mis une extrême importance à restituer au projet de loi

son vrai et fondamental caractère. Gage de paix et preuve de force. Il

le fallait pour le dehors; il le fallait pour la Chambre elle-même. Si

je n'avais pas convaincu les trois quarts du parti conservateur que la

mesure était en harmonie avec sa politique, avec notre politique, elle

aurait infailliblement échoué. Appliquez-vous constamment, dans votre

langage, à lui maintenir la physionomie que j'ai voulu lui imprimer:

point de menace et point de crainte; ni inquiétants, ni inquiets;

très-pacifiques et très-vigilants. Que pas un acte, pas un mot de votre

part ne déroge à ce double caractère de notre politique. C'est, pour

nous, la seule manière de retrouver à la fois de la sécurité et de

l'influence.»

La question parlementaire nous causa plus d'embarras que la question

extérieure. L'embarras n'eut point pour cause la difficulté de faire

marcher d'accord, dans la discussion et le vote, l'ancien et le nouveau

cabinet; cet accord fut complet et constant. M. Thiers et ses collègues

y étaient les premiers intéressés; c'étaient leurs résolutions et leurs

actes qu'il s'agissait de faire sanctionner par les Chambres; en prenant

à notre compte ces résolutions et ces actes et en présentant le projet

de loi qui les sanctionnait, nous en avions accepté pour nous-mêmes la

responsabilité, mais sans en décharger leurs premiers auteurs, et ils

devaient désirer, au moins autant que nous, que le projet de loi et

son double système de fortification fussent adoptés. Cette situation

mutuelle fut, des deux parts, bien comprise et loyalement acceptée: M.

Thiers et ses collègues soutinrent fermement le projet de loi que

nous avions fermement présenté. Ce fut du sein même du cabinet et de

l'attitude de son président que provint l'embarras. Comme on l'a vu,

le maréchal Soult, en présentant le projet de loi, avait formellement

réservé son opinion personnelle contre l'enceinte continue et en faveur

des seuls forts détachés. Partageant sa conviction et peut-être aussi

croyant plaire à son désir secret, un de ses intimes confidents, le

général Schneider, son ministre de la guerre dans le cabinet du 12 mai

1839, fit de cette idée l'objet d'un amendement formel et proposa, dans

le projet de loi, la suppression de l'enceinte continue. Les adversaires

de ce système ressaisirent vivement cette chance de le faire écarter. Un

long débat se ralluma. Le maréchal Soult s'y engagea pour expliquer

sa situation en maintenant, sur ce point, son opinion contre le projet

qu'il avait lui-même présenté. Ses explications aggravèrent, au lieu de

la dissiper, la confusion du débat; on put croire, et les adversaires de

l'enceinte continue s'efforcèrent de donner à croire que le président

du conseil laissait attaquer et verrait volontiers mutiler le projet

de loi. La méfiance gagnait les partisans de l'enceinte continue; la

loyauté du cabinet paraissait suspecte, et le sort du projet de loi

devenait très-douteux. Je pris sur-le-champ la parole: «Je tiens,

m'écriai-je, à la clarté des situations encore plus qu'à celle des

idées, et à la conséquence dans la conduite encore plus que dans

le raisonnement. Que la Chambre me permette, sans que personne s'en

offense, de dire, au sujet de ce qui se passe en ce moment, tout ce que

je pense. La situation est trop grave pour que je n'essaye pas de la

mettre, dans sa nudité, sous les yeux de la Chambre. C'est le seul moyen

d'en sortir. M. le président du conseil avait, il y a quelques années,

exprimé, sur les moyens de fortifier Paris, une opinion qui a droit au

respect de la Chambre et de la France, car personne ne peut, sur une

pareille question, présenter ses idées avec autant d'autorité que lui.

Qu'a-t-il fait naguère? Il s'est rendu, dans le cabinet, à l'opinion de

ses collègues; il a présenté, au nom du gouvernement du roi, le projet

de loi que, dans l'état actuel des affaires, ses collègues ont jugé

le meilleur, et en même temps il a réservé l'expression libre de son

ancienne opinion, le respect de ses antécédents personnels. Un débat

s'élève ici à ce sujet. M. le président du conseil me permettra, j'en

suis sûr, de le dire sans détour: il n'est pas étonnant qu'il n'apporte

pas à cette tribune la même dextérité de tactique qu'il a si souvent

déployée ailleurs; il n'est pas étonnant qu'il ne soit pas aussi exercé

ici qu'ailleurs à livrer et à gagner des batailles. Il est arrivé à des

hommes qui avaient de la tribune plus d'habitude que M. le président du

conseil, de se trouver dans la situation où il vient de se trouver; M.

Pitt, M. Canning ont plusieurs fois parlé contre des mesures proposées

par le cabinet dont ils faisaient partie; ils n'ont pas seulement

réservé leur opinion, ils ont formellement combattu les propositions de

leur cabinet. M. Pitt, M. Canning étaient des hommes de chambre, exercés

à se tirer des difficultés d'une telle situation. M. le président

du conseil a cherché et trouvé sa gloire ailleurs; il n'y a rien

aujourd'hui que de parfaitement simple dans sa conduite; en maintenant

son ancienne opinion, il n'a fait qu'user d'un droit consacré par les

institutions et les moeurs des pays libres. Mais le projet de loi qu'il

a présenté au nom du gouvernement reste entier; c'est toujours le projet

du gouvernement; le cabinet le maintient; M. le président du conseil le

maintient lui-même comme la pensée, l'acte, l'intention permanente du

cabinet. Il vient de le redire tout à l'heure. Je le maintiens à mon

tour; je persiste à dire que, dans la conviction du gouvernement du roi,

le projet de loi tout entier est la meilleure manière, techniquement la

manière la plus efficace, et politiquement la seule manière efficace de

résoudre la grande question sur laquelle nous délibérons.»

De retour à mon banc, je dis à M. Duchâtel assis à côté de moi: «Je

crois la loi sauvée.--Oui, me dit-il à l'oreille, vous avez sauvé la

loi, mais vous pourriez bien avoir tué le cabinet.--Soyez tranquille,

repris-je; le maréchal est un peu susceptible, mais il tient encore plus

à la durée du cabinet qu'au rejet de l'enceinte continue.» L'amendement

du général Schneider fut rejeté, et il n'y eut plus de doute sur

l'adoption du projet de loi. J'allai le soir même chez le maréchal;

je le trouvai seul avec la maréchale, faisant des patiences: «Mon cher

président, lui dis-je, je suis sûr que vous m'avez compris et approuvé

ce matin; si l'amendement du général Schneider avait passé, notre loi

était perdue et le cabinet aussi.» Il me répondit avec une gravité

narquoise: «Vous avez très-bien manoeuvré; vous avez tiré le

gouvernement d'un grand embarras; en sortant de la Chambre, je suis

allé chez le roi et je lui en ai fait mon compliment. Je vous le fais à

vous.» Je trouvai en effet, en rentrant chez moi, un billet du roi qui

m'écrivait: «Mon cher ministre, je suis impatient de vous féliciter

sur le brillant succès que vous avez obtenu aujourd'hui, et de vous

remercier en outre du grand service que vous avez rendu à la France et

à moi. Et je suis heureux d'ajouter que le maréchal, qui est venu m'en

donner les détails, partage ma satisfaction.»

Soit par nature, soit par l'habitude du commandement, le maréchal Soult

avait, en fait de gouvernement et sur sa propre situation, de grands

instincts qui suppléaient à ce qui lui manquait quelquefois en élévation

d'esprit et en sévère dignité.

Au dehors, l'adoption des fortifications de Paris produisit tout l'effet

et précisément l'effet que nous y avions cherché. Le comte Bresson

m'écrivit de Berlin, le 5 février 1841: «Vous auriez plaisir à entendre

comme on s'exprime sur vous de toutes parts et les voeux que l'on forme

pour le succès de l'administration à laquelle vous appartenez. Ces voeux

ne seront pas stériles; votre triomphe dans la discussion de la loi des

fortifications de Paris en est un gage; vous l'avez bien faite

_vôtre_, et (ou je me trompe radicalement) vous avez rendu un service

incalculable à notre pays. J'ai moins de droit que qui que ce soit de me

constituer juge des systèmes; mais je vois clairement que le parti que

nous avons pris renverse bien des calculs et déjoue au dehors bien des

espérances. Les plus mal intentionnés vont jusqu'à dire: «Pourquoi les

laisser mettre à profit les cinq années nécessaires à l'accomplissement

de leur oeuvre? Il faut les prévenir.» Mais ces conseils ardents ne

trouvent point accès chez les hommes qui dirigent ici le cabinet. Vos

paroles ont d'ailleurs calmé une partie de leurs inquiétudes; on

désire seulement que vous restiez longtemps en position de les mettre

personnellement en pratique.» Et le 14 février suivant, au moment où le

projet de loi, présenté le 1er février à la Chambre des pairs, semblait

devoir y rencontrer une assez grave résistance: «Je ne puis imaginer,

m'écrivait encore M. Bresson, que la Chambre des pairs refuse à la

France un gage _de paix et de force_ qu'on vous doit en si grande

partie. Je répéterai jusqu'à extinction que rien ne pouvait, autant

que les fortifications de Paris, imposer à l'étranger, le contenir,

et donner de la liberté et de l'aisance à l'exercice de notre juste

influence.»

En 1844, dans la visite où j'accompagnai le roi Louis-Philippe

au château de Windsor, le duc de Wellington me dit un jour: «Vos

fortifications de Paris ont fermé cette ère des guerres d'invasion et

de marche rapide sur les capitales que Napoléon avait ouverte. Elles ont

presque fait pour vous ce que fait pour nous l'Océan. Si les souverains

de l'Europe m'en croyaient, ils en feraient tous autant. Je ne sais

si les guerres en seraient moins longues et moins meurtrières; elles

seraient, à coup sûr, moins révolutionnaires. Vous avez rendu, par

cet exemple, un grand service à la sécurité des États et à l'ordre

européen.»

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 6) · 第 8 / 120 题