SAINT-MEGRIN, GEORGES
SAINT-MEGRIN
Je suis seul, enfin. (Appelant) Georges!...Ah! te voilà...Mon
costume...Bien...Aide-moi!...Aide-moi!...
GEORGES
Vous allez sortir...Voulez-vous que je fasse venir une chaise à
porteurs?
SAINT-MEGRIN
Non...
GEORGES
Le temps est à l'orage.
SAINT-MEGRIN
Oui. (Allant à la fenêtre, avec un rire convulsif) Il n'y aura
bientôt plus une étoile au ciel...
GEORGES
Et vous allez sortir à pied?
SAINT-MEGRIN
Oui, à pied...
GEORGES
Sans armes?...
SAINT-MEGRIN
J'ai mon épée et mon poignard, cela suffit...Cependant, donne-moi
l'épée de Schomberg; elle est plus forte. (A part) Je vais la voir;
encore un instant et je suis à ses pieds.
GEORGES
La voici...Voulez-vous que je vous accompagne?
SAINT-MEGRIN
Non. Il faut que je sorte seul.
GEORGES
A minuit passé!...que dirait votre mère si elle savait?
SAINT-MEGRIN
Ma mère!...oui, oui, tu as raison...L'orage s'étend...Ma pauvre
mère!...je voudrais bien la revoir,...ne fût-ce qu'un instant.
Ecoute: tu lui donneras cette chaîne (coupant une boucle de ses
cheveux avec son poignard), ces cheveux, demain, si tu ne me vois
pas, entends-tu?
GEORGES
Et pourquoi, pourquoi?...
SAINT-MEGRIN
Tu ne sais pas, tu ne sais pas...Donne-moi mon manteau...
GEORGES
Mon maître,...mon jeune maître,...ne sortez pas, au nom du ciel!...la
nuit sera terrible.
SAINT-MEGRIN
Oui, peut-être terrible... (A part) n'importe, il le faut, elle
m'attend; j'ai tardé beaucoup...Malédiction! s'il était trop tard...
GEORGES
Au nom du ciel, laissez-moi vous suivre.
SAINT-MEGRIN, avec colère
Reste, je te l'ordonne.
GEORGES
Mon maître!
SAINT-MEGRIN, lui tendant la main
Non! embrasse-moi...Adieu...N'oublie pas ma mère.
ACTE CINQUIEME
Le salon dans lequel la duchesse de Guise est enfermée
SCENE PREMIERE
LA DUCHESSE DE GUISE, seule
(Elle a encore sur la tête les fleurs dont elle était parée au
troisième acte; elle écoute sonner l'heure)
Minuit et demi...Avec quelle lenteur l'heure se traîne...Oh! s'il
pouvait m'aimer assez peu pour ne pas venir...Jusqu'à une heure du
matin, les portes de l'hôtel resteront ouvertes; déjà j'y ai vu
entrer les ligueurs qui doivent s'y réunir. Sans doute, il n'était
pas avec eux. Encore une demi-heure d'angoisses et de tourments...
et, depuis deux heures que je suis enfermée dans cette chambre, je
n'ai fait qu'écouter si je n'entendais point le bruit de ses pas.
J'ai voulu prier;...prier!... (Ecoutant en se rapprochant de la
porte) Ah! mon Dieu! Non...non...ce n'est pas encore lui... (Allant
à la fenêtre) Si cette nuit était moins sombre, je pourrais
l'apercevoir, et, par quelque signe, peut-être, l'avertir du danger;
mais nul espoir!...La porte de l'hôtel se referme!...il est sauvé!
pour cette nuit du moins...Quelque obstacle l'aura arrêté loin de
moi. Arthur n'aura pu le trouver; et peut-être, demain, sera-t-il
quelque moyen de lui faire connaître le piège où on voulait
l'attirer. Oh! oui, j'en trouverai...je... (Ecoutant) J'ai cru
entendre. (S'approchant de la porte) Des pas, encore! Sont-ce ceux
de M. de Guise?...Non, non,...On monte; on s'arrête. Ah! on se
rapproche...On vient! (Avec effroi) N'entrez pas! n'entrez pas!
fuyez! Fuir, et comment? C'était derrière lui que la porte s'était
refermée. Ah! mon Dieu! plus d'espoir!
(La porte s'ouvre; elle recule à mesure que Saint-Mégrin s'avance)
SCENE II
LA DUCHESSE DE GUISE, SAINT-MEGRIN
SAINT-MEGRIN
Je ne m'étais donc pas trompé; c'était votre voix que j'avais
entendue; elle m'a guidé!
LA DUCHESSE DE GUISE
Ma voix! ma voix! elle vous disait de fuir.
SAINT-MEGRIN
Que j'étais insensé! je ne pouvais croire à tant de bonheur!
LA DUCHESSE DE GUISE
Cette porte est encore ouverte! fuyez, monsieur le comte, fuyez!
SAINT-MEGRIN
Ouverte! oui...Imprudent que je suis! (Il la referme)
LA DUCHESSE DE GUISE
Monsieur le comte, écoutez-moi!
SAINT-MEGRIN
Oh! oui, oui! parle! j'ai besoin de t'entendre, pour croire à ma
félicité.
LA DUCHESSE DE GUISE
Fuyez, fuyez! la mort est là!...des assassins!
SAINT-MEGRIN
Que dites-vous! quels sont ces mots de mort et d'assassins?
LA DUCHESSE DE GUISE
Oh! écoutez-moi,...écoutez-moi...Au nom du ciel! sortez de ce délire
insensé...Il y va de la vie, vous dis-je! ils vous ont attiré dans un
piège infernal; ils veulent vous assassiner.
SAINT-MEGRIN
M'assassiner! cette lettre n'était donc pas de vous?
LA DUCHESSE DE GUISE
Elle était de moi; mais la violence, la torture...Voyez! (Elle lui
montre son bras) Voyez...
SAINT-MEGRIN
Ah!
LA DUCHESSE DE GUISE
C'est moi qui ai écrit ce billet;...mais c'est le duc qui l'a dicté.
SAINT-MEGRIN, le déchirant
Le duc! et j'ai pu croire?...Non, non, je ne l'ai pas cru un seul
instant. Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! elle ne m'aime pas!
LA DUCHESSE DE GUISE
Maintenant que vous savez tout, fuyez, fuyez! je vous l'ai dit, il y
va de la vie.
SAINT-MEGRIN
Elle ne m'aime pas...
(Il met sa main dans sa poitrine, et la meurtrit)
LA DUCHESSE DE GUISE
Oh mon Dieu! mon Dieu!
SAINT-MEGRIN, riant
C'est ma vie, dites-vous, qu'ils veulent? Eh bien, je vais la leur
porter, mais sans rien conserver de vous! tenez, voilà ce bouquet,
que mon existence a failli payer. D'un mot, vous m'avez détaché de
la vie, comme ces fleurs de leur tige...Adieu! adieu! pour jamais!
(Il veut rouvrir la porte) Cette porte est renfermée.
LA DUCHESSE DE GUISE
C'est lui! il sait déjà que vous êtes ici.
SAINT-MEGRIN
Ah! qu'il vienne! qu'il vienne! Henri! n'auras-tu de courage que
pour meurtrir les bras d'une femme?...Ah! viens! viens!
LA DUCHESSE DE GUISE
Ne l'appelez pas! ne l'appelez pas! il doit venir!...
SAINT-MEGRIN
Que vous importe? je vous suis indifférent. Ah! la pitié! oui...
LA DUCHESSE DE GUISE
Mais, si vous m'aidiez, peut-être pourriez-vous fuir.
SAINT-MEGRIN
Moi, fuir! et pourquoi? ma mort et ma vie ne sont-elles pas des
événements également étrangers dans votre existence?...Fuir! et
fuirais-je aussi votre indifférence, votre haine peut-être?
LA DUCHESSE DE GUISE
Mon indifférence! ma haine! ah! plût au ciel!...
SAINT-MEGRIN
Plût au ciel! dis-tu? Un mot, un mot encore, et je t'obéirai
aveuglement...Dis; ma mort doit-elle être pour toi plus affreuse que
l'assassinat d'un homme?
LA DUCHESSE DE GUISE
Grand Dieu! il le demande...Oh! oui, oui.
SAINT-MEGRIN
Tu ne me trompes pas! je te rends grâce! Tu parlais de fuir! de
moyens! Quels sont-ils? Fuir, moi, fuir devant le duc de Guise?...
Jamais!...
LA DUCHESSE DE GUISE
Ce n'est pas devant le duc de Guise que vous fuiriez, c'est devant
des assassins. Retenu dans une autre partie de l'hôtel, par cette
réunion de ligueurs, il a voulu s'assurer qu'une fois ici, vous ne
sauriez lui échapper. Si nous pouvions seulement fermer cette porte,
nous aurions encore quelques instants; mais la barre en a été
enlevée; une seconde clef est entre ses mains (cherchant), et
l'autre...
SAINT-MEGRIN
N'est-ce que cela? Attendez. (Il brise la pointe de son poignard
dans la serrure) Maintenant, cette porte ne s'ouvrira plus qu'on ne
l'enfonce.
LA DUCHESSE DE GUISE
Bien! bien! cherchons un moyen, une issue...Mes idées se heurtent! ma
tête se brise!...
SAINT-MEGRIN, s'élançant vers la fenêtre
Cette fenêtre...
LA DUCHESSE DE GUISE
Gardez-vous-en bien! vous vous tueriez!
SAINT-MEGRIN
Me tuer sans vengeance! Vous avez raison; je les attendrai.
LA DUCHESSE DE GUISE
O mon Dieu! mon Dieu! secourez-nous! Oh! toutes les mesures de
vengeance ne sont que trop bien prises...Et c'est moi, moi qui n'ai
pas pu souffrir... (Tombant à genoux) Comte, au nom du ciel! votre
pardon (se relevant), ou plutôt, non, non, ne me pardonnez pas...et,
si vous mourez, je mourrai avec vous. (Elle tombe dans un fauteuil)
SAINT-MEGRIN, à ses pieds
Eh bien, rends-moi donc la mort plus douce. Dis, dis-moi que tu
m'aimes...C'est un pied dans la tombe que je t'en conjure. Je ne
suis plus pour toi qu'un mourant. Les préjugés du monde
disparaissent, les liens de la société se brisent devant l'agonie.
Entoure mes derniers moments des félicités du ciel...Ah! dis, dis-moi
que je suis aimé.
LA DUCHESSE DE GUISE
Eh bien, oui, je vous aime! et depuis longtemps. Que de combats je
me suis livrés pour fuir vos yeux, pour m'éloigner de votre voix!
Vos regards, vos paroles me poursuivaient partout. Non! pour nous,
la société n'a plus de liens, le monde n'a plus de préjugés...
Ecoute-moi donc: oui, oui, je t'aime...Ici, dans cette même chambre,
que de fois j'ai fui un monde que ton absence dépeuplait pour moi!
que de fois je suis venue m'isoler avec mon amour et mes pleurs! Et,
alors, je revoyais tes yeux, j'entendais encore tes paroles, et je te
répondais. Eh bien, ces moments, ils ont été les plus doux de ma
vie.
SAINT-MEGRIN
Oh! assez! assez! tu ne veux donc pas que je puisse mourir?...
Malédiction!...Là, toutes les félicités de la terre, et là, la mort,
l'enfer...Oh! tais-toi, ne me dis plus que tu m'aimes...Avec ta
haine, j'aurais bravé leurs poignards; et, maintenant, ah! je crois
que j'ai peur! Tais-toi! tais-toi!
LA DUCHESSE DE GUISE
Saint-Mégrin, oh! ne me maudis pas.
SAINT-MEGRIN
Si, si, je te maudis, pour ton amour qui me fait entrevoir le ciel et
mourir!...mourir, jeune, aimé de toi! Est-ce que je puis mourir?...
Non, non; redis-moi que tout cela n'était qu'illusion et mensonge!
(On entend du bruit)
LA DUCHESSE DE GUISE
Ecoutez!...Ah! ce sont eux!
SAINT-MEGRIN
Ce sont eux. (Tirant son épée et s'appuyant dessus avec calme)
Eloigne-toi; tu m'as vu faible, insensé; en face de la mort, je
redeviens un homme...Eloigne-toi!
LA DUCHESSE DE GUISE, après un moment de réflexion
Saint-Mégrin! écoutez,...écoutez. Cette fenêtre, oui, oui! je m'en
souviens...Il y a un balcon au premier étage; si vous l'atteignez une
fois,...une ceinture,...une corde; vous pouvez descendre jusque-là,
et alors vous êtes sauvé. (Cherchant) Mon Dieu! rien, rien.
SAINT-MEGRIN
Calme-toi! calme-toi! (Allant à la fenêtre) Si je pouvais seulement
distinguer ce balcon!...mais rien qu'un gouffre.
LA DUCHESSE DE GUISE
Ecoute...On entend du bruit dans la rue. (Se précipitant vers la
fenêtre) Qui que vous soyez, au secours! au secours!
SAINT-MEGRIN, l'arrachant de la fenêtre
Que fais-tu? veux-tu les avertir? (Un paquet de cordes tombe dans la
chambre) Qu'est cela?
LA DUCHESSE DE GUISE
Ah! vous êtes sauvé! (Elle prend la corde) D'où cela vient-il? Un
billet. (Elle lit) «Quelques mots que j'ai entendus m'ont tout
appris. Je n'ai que ce moyen de vous sauver et je l'emploie.
ARTHUR.» Arthur! O cher enfant! (A Saint-Mégrin) C'est Arthur;
fuyez, fuyez vite!
SAINT-MEGRIN, attachant la corde
En aurai-je le temps? Cette porte (on l'agite violemment), cette
porte...
LA DUCHESSE DE GUISE
Attendez.
(Elle passe son bras entre les deux anneaux de fer)
SAINT-MEGRIN
Ah! Dieu! que faites-vous?
LA DUCHESSE DE GUISE
Laisse! Laisse! c'est le bras qu'il a déjà meurtri.
SAINT-MEGRIN
J'aime mieux mourir.
LE DUC DE GUISE, ébranlant la porte
Ouvrez, madame, ouvrez.
LA DUCHESSE DE GUISE
Fuyez, fuyez! En fuyant, vous sauvez ma vie; si vous restez, je jure
de mourir avec vous, et je mourrai déshonorée...Fuyez, fuyez!
SAINT-MEGRIN
Tu m'aimeras toujours?
LA DUCHESSE DE GUISE
Oui, oui.
LE DUC DE GUISE, en dehors
Des leviers, des haches,...que j'enfonce cette porte.
LA DUCHESSE DE GUISE
Pars donc! oui...oui...adieu!
SAINT-MEGRIN
Adieu!...Vengeance!
(Il met son épée entre ses dents et descend par la fenêtre)
LA DUCHESSE DE GUISE
Mon Dieu! mon Dieu! je te remercie, il est sauvé. (Un moment de
silence; puis tout à coup des cris, un cliquetis d'armes) Ah! (Elle
quitte la porte, court à la fenêtre) Arthur! Saint-Mégrin!
(Elle pousse un second cri, et revient tomber au milieu de la scène)
SCENE III
LA DUCHESSE DE GUISE, presque évanouie; LE DUC DE GUISE, suivi de
SAINT-PAUL, et de PLUSIEURS HOMMES
LE DUC DE GUISE, après un coup d'oeil rapide
Il sera descendu par cette fenêtre...Mais Mayenne était dans la rue
avec vingt hommes, et le bruit des armes...Va, Saint-Paul; vous,
suivez-le. Va, et tu me diras si tout est fini. (Heurtant du pied la
duchesse) Ah! c'est vous, madame. Eh bien, je vous ai ménagé un
tête-à-tête.
LA DUCHESSE DE GUISE
Monsieur le duc, vous l'avez fait assassiner!
LE DUC DE GUISE
Laissez-moi, madame; laissez-moi.
LA DUCHESSE DE GUISE, à genoux, le prenant à bras-le-corps
Non, je m'attache à vous.
LE DUC DE GUISE
Laissez-moi, vous dis-je!...ou bien, oui, oui. Venez! à la lueur des
torches, vous pourrez le revoir encore une fois. (Il la traîne
jusqu'à la fenêtre) Eh bien, Saint-Paul?
SAINT-PAUL, dans la rue
Attendez; il n'est pas tombé seul. Ah! ah!
LE DUC DE GUISE
Est-ce lui?
SAINT-PAUL
Non, c'est le petit page.
LA DUCHESSE DE GUISE
Arthur! Ah! pauvre enfant!
LE DUC DE GUISE
L'auraient-ils laissé fuir?...Les misérables!...
LA DUCHESSE DE GUISE, avec espoir
Oh!...
SAINT-PAUL
Le voici.
LE DUC DE GUISE
Mort?
SAINT-PAUL
Non, couvert de blessures, mais respirant encore.
LA DUCHESSE DE GUISE
Il respire! On peut le sauver. Monsieur le duc, au nom du ciel...
SAINT-PAUL
Il faut qu'il ait quelque talisman contre le fer et contre le feu...
LE DUC DE GUISE, jetant par la croisée le mouchoir de la duchesse de
Guise
Eh bien, serre-lui la gorge avec ce mouchoir; la mort lui sera plus
douce; il est aux armes de la duchesse de Guise.
LA DUCHESSE DE GUISE
Ah! (Elle tombe)
LE DUC DE GUISE, après avoir regardé un instant dans la rue
Bien! et maintenant que nous avons fini avec le valet, occupons-nous
du maître.
End of Project Gutenberg's Henri III et sa Cour, by Alexandre Dumas (Père)