SIÉGE DE LA ROCHELLE

1627-1628

Les défections de la France sont les agonies de l'Europe. La paix

traîtresse, entre Olivarès et Bérulle, que signa Richelieu (mars 1626),

suivie bientôt de la déroute des Danois (août 1626), a commencé le grand

débordement des persécutions catholiques. Le massacre général de Bohême

(onze mille communes exterminées sur trente mille) s'ouvre le jour de

Saint-Ignace, en 1627. L'ordre d'abjurer ou de mourir court l'Autriche,

les terres autrichiennes. Pendant que l'armée sainte, bandits, moines et

bourreaux, pèse vers l'Adriatique, elle déborde, au nord, sur la Saxe,

s'extravase en Brandebourg, jusqu'en Poméranie, de façon que les sables

même et les écueils de la Baltique ne pourront cacher les proscrits.

La France pouvait entendre la désolation du Rhin, la clameur du

Palatinat, ruiné, saccagé, violé, un jour par les Croates et un jour par

les Espagnols. La Lorraine suivait ce mouvement; elle allait armer

contre nous, bien plus, donner passage à la grande armée des brigands

organisés par l'Empereur.

La France le souffrait, pourquoi? Pour une raison que Richelieu se garde

bien de dire. Il était encore serf; il ne se maintenait qu'en suivant la

reine mère et Bérulle et les Espagnols. Ils l'obligeaient de faire un

traité avec Madrid pour l'invasion de l'Angleterre, c'est-à-dire pour le

renversement de la politique de Richelieu. Le pape avait le mérite de

l'idée première, et Bérulle celui de la foi. Bérulle dictait, Richelieu

écrivait, Olivarès corrigeait le traité. Ce qui occupait le plus

Bérulle, c'était de savoir s'il valait mieux prendre la flotte anglaise,

ou bien la brûler dans le port.

Les Espagnols tirèrent de nous cette pièce (20 avril 1627), et, sans

perdre un moment, la communiquèrent aux Anglais, afin qu'ils nous

prévinssent, envahissent la France et descendissent à la Rochelle.

Les lettres de Richelieu prouvent qu'il était dupe. Ce traité imposé et

contraire à ses plans, il l'avait adopté pourtant. Le 6 octobre encore,

il croyait que les Espagnols lui donneraient une flotte et qu'il

pourrait les occuper à ce vain projet de descente.

Ils le jouèrent toute l'année. Ces friponneries misérables peuvent

parfois tromper le génie qui ne peut croire qu'on tombe si bas.

C'était la catholique Espagne qui mêlait contre nous, dans une coalition

étrange, nos alliés l'Angleterre, la Savoie et Venise; d'autre part, la

Lorraine, l'Empereur, tout pêle-mêle, protestants, catholiques.

Elle nous jetait l'Anglais au visage, et bientôt l'Empereur dans le dos!

Tout cela fut connu enfin, lu, révélé dans les papiers qu'on saisit en

novembre.

Buckingham n'avait nul principe, mais beaucoup d'imagination. En 1625,

il avait prêté des vaisseaux contre la Rochelle. (V. sa lettre,

Lingard.) En 1627, le voilà défenseur, protecteur de la Rochelle, de

tous nos protestants, il tire l'épée pour Dieu.

En réalité il voulait prendre la Rochelle ou au moins Ré. C'eût été un

nouveau Calais, entre Nantes et Bordeaux, à cinq heures de l'Espagne.

Les flottes anglaises n'étaient plus prisonnières au détroit. Libres des

servitudes du vent, elles se tenaient là, comme l'aigle de mer sur son

roc, tombant sur les vaisseaux français ou sur les galions espagnols, et

pillant sur deux monarchies.

Tous les protestants de France allaient refaire à Buckingham l'ancien

empire aquitanique d'Édouard III. Ce vainqueur et ce conquérant, qui

donc alors pourrait parler de lui faire son procès? Merveilleux coup

qui, du fond de l'abîme, le faisait remonter au ciel! Vainqueur en

France, despote en Angleterre, et adoré au Louvre! Le roi embarrassé,

eût été trop heureux que la reine intervînt. Lui, Buckingham, alors son

chevalier fidèle, mettait tout à ses pieds. Elle s'attendrissait, et les

voeux de la France étaient comblés, il naissait un Dauphin.

Dans cet emportement de passion, il écrivit, en France, au duc de Rohan

qu'il allait arriver avec trois flottes et trois armées, trente mille

hommes. Triple attaque, par la Rochelle au centre, aux ailes par

Bordeaux et par la Normandie. Pendant ce temps le duc de Savoie eût agi

sur le Rhône, le comte de Soissons en Dauphiné.

De tout ce merveilleux poëme de guerre, on n'eut qu'un épisode, la

descente de dix mille Anglais à l'île de Ré. C'était assez pour prendre

la Rochelle, si la Rochelle voulait être prise. Mais elle ne le voulut

pas.

On avait tant reproché aux huguenots d'aimer l'Angleterre, que celle-ci

se croyait sûre d'être reçue à bras ouverts. Mais point. Les huguenots

furent avant tout français.

La Rochelle, d'ailleurs, notre Amsterdam, forte de commerce et de

guerre, un petit monde complet, original, qui avait son pavillon à elle,

renommé sur toutes les mers, que serait-elle devenue dans les mains

anglaises? Un triste port militaire, comme notre Rochefort

d'aujourd'hui. Ces marins avaient horreur d'une pareille transformation.

Et ses ministres ne redoutaient guère moins le joug des

demi-catholiques, épiscopaux et anglicans.

La mauvaise foi de Buckingham était frappante. S'il eût voulu délivrer

la Rochelle, il eût descendu sur terre ferme et l'eût aidée à prendre et

démolir son entrave, le fort Louis. Mais il resta en mer pour prendre

l'île de Ré, où il se fût établi, que les Rochelois le voulussent ou

non, devant eux, à leur porte. Captifs d'un côté par la France, de

l'autre ils l'eussent été par l'Angleterre.

Il n'écouta en rien les conseils de Soubise, qui venait avec lui, et

pendant que Soubise était allé à la Rochelle, contre leurs conventions,

il descendit dans Ré. Non sans perte. Le gouverneur Thoiras, avec le

régiment de Champagne et force noblesse, lui fit un tel accueil à

l'arrivée, le cribla tellement, qu'il resta inactif cinq jours à se

refaire, au lieu de marcher droit au fort.

Soubise, voulant entrer à la Rochelle, avec un secrétaire anglais, fut

arrêté tout court, et ne serait pas entré si sa vieille mère, femme

d'antique vigueur, ne fût venue et ne l'eût fait passer. On écouta

l'Anglais, mais on resta très-froid.

Ce scrupule de nos huguenots fut ce qui sauva Richelieu, et qui sauva la

France. Si Buckingham eût mis seulement cent hommes à la Rochelle,

l'effet moral était produit et Richelieu sautait. L'Angleterre se

retournait violemment vers la guerre, sa révolution était ajournée; les

cent ans de la guerre anglaise recommençaient pour nous.

Richelieu, loin d'avoir des vaisseaux, n'avait pas d'argent pour en

faire. Il espérait dans la flotte d'Espagne!

En cette détresse, il imagina de se servir de son ennemi Bérulle. Il le

fit agir pour obtenir à Rome un secours d'argent à prendre sur le

clergé. Lenteur, mauvaise volonté. Richelieu prie le clergé même, lui

extorque quelques millions.

Que serait-il devenu, sans la lenteur de Buckingham? Mais celui-ci

attendit, pour assiéger le fort, qu'il fût bien approvisionné. Il garda

mal la mer. Nos Basques de Bayonne, habitués à faire l'improbable,

réussirent à passer; le fort, qui n'avait des vivres que pour cinq

jours, fut ravitaillé pour deux mois.

Heureusement, car le roi qui venait, tomba malade, son frère le

remplaça, avec le ferme désir de ne rien faire. L'armée qu'il

commandait, pillant, ravageant et coupant les arbres, faisait ce qu'il

fallait pour que la ville se donnât aux Anglais. Outre le fort Louis, on

en commença d'autres évidemment pour l'assiéger.

Grande dispute dans la ville. Les juges sont pour le roi _quand même_,

s'en vont, passent au camp royal. Les ministres et le corps de ville

prennent la résolution hardie de se défendre, mais seuls, et sans

recevoir Buckingham.

Loin de là, dans leur manifeste ils rappellent, comme leur plus beau

titre, d'avoir jadis chassé l'Anglais. Ils offrent, si le roi veut

mettre le fort Louis entre les mains de la Trémouille ou de la Force, de

s'unir à lui pour chasser de Ré leur défenseur suspect.

Pour réponse on mit des canons en batterie devant leurs portes. Il

fallait ouvrir ou combattre (10 septembre). Ils combattirent, mais ce ne

fut que cinq semaines encore après (15 octobre) qu'ils se décidèrent à

traiter avec Buckingham.

Sans cette extrême répugnance de la Rochelle pour l'Anglais, l'ardeur,

l'activité de Richelieu n'aurait servi de rien. Thoiras était malade,

découragé; la noblesse du fort perdait patience; on parlait de se

rendre. Comment leur envoyer secours? Il fallait un miracle. Les

Bayonnais et Olonnais le firent par un coup tel que ceux qu'ont faits

leurs flibustiers. Le mot fut: «Passer ou mourir.» On y serait mort, si

on avait suivi le plan ordonné. Buckingham était averti, et ses

chaloupes en mer pour couler ces coques de noix. À mi-chemin, celui qui

menait l'avant-garde, le jeune la Richardière, dit le capitaine Maupas,

dit aux autres: «Ils n'imaginent pas qu'on traverse leur flotte. Et

c'est par là qu'il faut passer. Nous sommes très-petits et très-bas;

nous passerons sous les boulets.» Cela se fit ainsi. De trente-cinq

barques, vingt-neuf passèrent, le reste fut coulé. Le fort reçut des

vivres en abondance. Buckingham, avec qui Thoiras parlementait, et qui

croyait déjà le tenir, vit, le matin du 9 octobre, les soldats qui, du

haut des murs, lui montraient au bout de leurs piques «des jambons,

chapons et coqs d'Inde.» Dès lors, sa perspective était de rester là

l'hiver, de périr dans l'eau sous les pluies.

Les Rochelois, qui jusque-là avaient peur de lui autant que de l'armée

royale, le crurent dès lors moins redoutable, et ne refusèrent plus de

traiter. Ils le trouvèrent moins haut, et il signa ce qu'ils voulurent

(15 octobre). Celui qui fit l'arrangement, Guiton, un de leurs grands

marins, y réserva, non-seulement les libertés de la ville, mais les

droits de la province même, stipulant que, si l'Anglais prenait l'île de

Ré, il ne la démembrerait pas du pays pour la faire anglaise, qu'il ne

profiterait pas des forts bâtis depuis huit ans sur la côte, mais les

démolirait. Admirable traité, d'un patriotisme obstiné, mais qui dut

refroidir entièrement les Anglais, leur faire peu désirer de vaincre,

puisque d'avance on exigeait qu'ils ne profitassent point de la

victoire.

Le roi, enfin guéri, était arrivé le 12 octobre. Toutes les forces

militaires dont le royaume pouvait disposer étaient devant la Rochelle,

trente mille hommes d'élite et un matériel immense. Tous nos ports, du

Havre à Bayonne, avaient fourni des hommes et des embarcations.

Richelieu, en trois mois, par un mortel effort de volonté, d'activité,

avait précipité la France entière sur cet unique point. Le succès

n'était guère douteux. La Rochelle avait vingt-huit mille âmes, donc

quatorze mille mâles, donc au plus sept mille hommes armés. Des dix

mille de Buckingham, il n'en restait que quatre mille. Ni l'Angleterre

ni la Hollande ne bougeaient. L'Espagne seule eut quelque envie

d'employer ses vaisseaux, promis à Richelieu, pour lui détruire ses

barques et sauver la Rochelle. C'était l'avis de Spinola; il conseillait

nettement de trahir. Madrid n'y répugnait pas; mais trahir pour les

hérétiques, combattre dans les rangs protestants, c'eût été pour

l'Espagne une solennelle abdication du rôle qu'elle jouait depuis cent

ans, l'aveu le plus cynique de sa perfide hypocrisie.

Si Buckingham eût bien gardé la mer, la France manquant de vaisseaux, il

était maître encore de la situation. Mais on fit l'imprudence heureuse

de mettre six mille hommes d'élite dans des barques. Ils passèrent, et

il fut perdu.

Perdu en France, perdu en Angleterre. Le 6 novembre, avant de

s'embarquer, il joua sa dernière carte, donna au fort un assaut

désespéré. Il y perdit beaucoup de monde. Il en perdit encore plus à

l'embarquement. Il n'avait rien prévu. Il lui fallut faire défiler ce

qui lui restait de troupes sur une étroite chaussée; on le coupa, à

moitié passé, et on lui tua deux mille hommes (7 novembre 1627).

Il n'en avait plus que deux mille, mais sa flotte était toute entière,

et il était encore maître de la mer. Les Rochelois le supplièrent de

rester là. Plus il y avait d'hommes dans l'île, plus vite ils seraient

affamés. Le roi aurait vu du rivage ses meilleures troupes forcées de se

livrer, de se rendre à discrétion. Mais Buckingham avait perdu la tête.

Il avait l'oreille pleine du grondement terrible de l'Angleterre; il

avait hâte d'être à Londres pour répondre aux accusations.

Il part, ayant mangé les vivres de la Rochelle, ayant rendu aux

assiégeants le service de l'affamer. Cette misérable ville, abandonnée

de celui qui l'a compromise, la voilà en présence d'une monarchie. Six

mille hommes sans secours et à peu près sans vivres, vont se défendre un

an encore contre une grande armée qui a tout le royaume pour

arrière-garde, qui y puise indéfiniment, répare à volonté ses pertes.

La France est admirable dans ces occasions où il s'agit de couper un

membre, de pratiquer sur soi quelque cruelle opération. Dès qu'il lui

faut se mutiler, se tronquer, se décapiter, elle est forte, elle est

riche. Elle n'avait pas eu d'argent pour payer exactement le Danois en

1626, lorsqu'il combattait pour elle, pour les libertés de l'Europe.

Elle eut énormément d'argent en 1627 pour détruire son premier port, la

terreur de l'Espagne, l'envie de la Hollande. On jeta les millions dans

des constructions immenses qui devaient servir un moment. Tels de ces

forts, bâtis uniquement pour prendre la ville, étaient aussi importants

que la ville même. Ils étaient reliés entre eux par une prodigieuse

circonvallation de trois ou quatre lieues qui enveloppait le pays. On

avait fait une Rochelle monstrueuse pour étouffer la petite! pour une

occasion d'une année, des murs babyloniens et des monuments de Ninive!

Tout cela n'était rien si on ne fermait la mer. On l'avait essayé en

vain en 1622. Un Italien célèbre n'y pouvait réussir. L'architecte

français Métézeau, et Tiriot, maçon de Paris, en indiquèrent les vrais

moyens, et avec tant de simplicité, qu'on crut qu'on le ferait sans eux.

On les paya, et on les renvoya. M. de Marillac, un courtisan suspect,

grand ami de Bérulle, se chargea de construire la digue. Désirait-il

réussir? Bérulle, qui avait tant demandé le siége pour bouleverser les

plans de Richelieu, en craignait maintenant le succès dont Richelieu eût

eu l'honneur. On voulait à tout prix sa chute, un politique nous dit

pourquoi? _Parce qu'on savait qu'une fois la ville prise, les huguenots

n'étant plus dangereux, Richelieu s'abstiendrait de les persécuter._ Or,

les saints de l'époque, copistes de l'Espagne, voulaient absolument

qu'on en fît comme des Moresques, _qu'on les chassât ou les exterminât_

(Fontaine-Mareuil).

Marillac, substituant son génie à celui des inventeurs, ne fit pas la

digue en talus, comme ils l'avaient prescrit; il la fit droite. Si bien

que le travail fut emporté au bout de trois mois. Mais la puissante

volonté de Richelieu vainquit tous les mauvais vouloirs à force

d'argent. L'armée entière voulait travailler à la digue; on payait aux

soldats chaque hottée de pierres qu'ils apportaient. La solde en outre

fut énormément augmentée. De bons et chauds habillements distribués,

des vivres abondants. L'argent ne passait plus par les mains infidèles

des capitaines, mais par des agents sûrs, tout droit de la caisse au

soldat.

Il y avait cent à parier contre un qu'on ne pourrait achever.

Richelieu, qui, le 6 octobre encore, comptait sur la flotte espagnole,

apprit en novembre par des papiers de Buckingham, et par ceux d'un agent

anglais qu'on saisit en Lorraine, que l'Espagne était contre lui, que

depuis un an elle organisait une coalition pour envahir la France.

Découverte et bien mise à jour, l'Espagne persévéra dans une hypocrisie

ridicule, nous envoyant à la Rochelle sa flotte (qu'on remercia), tandis

qu'elle nous assiégeait dans Casal, où nous soutenions un Français,

Nevers, héritier de Mantoue (27 décembre 1627).

L'Italie appelait la France, clouée à la Rochelle. L'Allemagne et le

Nord l'appelaient. Notre envoyé en Suède, M. de Charnacé, nous fut

renvoyé par Gustave-Adolphe pour dire à Richelieu que, si la France ne

venait au secours par hommes ou par argent, c'était fait de l'Europe, et

que la France périrait la première. Effectivement, on préparait chez

l'Empereur le terrible _Édit de restitution_ qui allait déposséder

l'Allemagne protestante, transférer la propriété aux catholiques, offrir

des primes monstrueuses aux bandes des assassins à vendre, donner des

ailes à la guerre, à la mort. Que pouvait Richelieu? rien du tout. S'il

lâchait le siége, il perdait son crédit et périssait. Il devait rester

là, et tous les millions de la France, si nécessaires ailleurs, il

devait les jeter en plâtras dans la boue de ce port. Ces marins

Rochelois qui eussent si utilement aidé contre les Espagnols, il devait

les faire mourir de faim. Les flottes anglaises, ses alliées naturelles,

et celles de Gustave et des protestants d'Allemagne, Richelieu devait

les combattre et les détruire, s'il se pouvait!

En février, le roi brusquement lui échappe. Il s'ennuie, retourne à

Paris. Coup monté très-probablement. On supposait que Richelieu

suivrait, ou que, si le roi partait seul, il s'émanciperait de son

ministre. Bérulle et la reine y comptaient bien; les Guises y

travaillaient, fort mécontents de ce que Richelieu, surintendant de la

navigation, avait subordonné leur amirauté de Provence. Au bout de

quinze jours passés à Paris (Fontaine-Mareuil), _le roi avait oublié_ et

la Rochelle, et Richelieu. Celui-ci ne le ramena qu'en donnant une place

à un petit ami du roi qui lui sonnait du cor, le chevalier de

Saint-Simon.

Ce grand homme, si mal appuyé, était resté là indomptable sur cette

triste côte, pouvant chaque matin apprendre son naufrage, soit qu'une

tempête emportât sa digue et délivrât la ville, soit qu'un vent

capricieux soufflât de la cour sur le faible esprit de ce roi qui le

soutenait seul contre la haine universelle.

Nul en réalité n'aidait bien Richelieu que la Rochelle elle même,

l'intraitable vigueur qu'elle opposait aux Anglais. Qui empêcha ceux-ci

de la ravitailler? (F.-Mareuil.) Le refus que les Rochelois, qui

demandaient secours, leur firent pourtant d'ouvrir la ville.

«Qu'offrez-vous! disait Buckingham. Quels dédommagements pour nos

dépenses?»--«Nous n'offrons que nos coeurs,» dirent obstinément ces

héros.

Cette résistance immortelle est garantie par un catholique, par un

Oratorien, Arcère, qui avait tous les manuscrits, depuis détruits ou

dispersés.

Qui ne pleurerait en voyant la France anéantir ce qu'elle eut de

meilleur? L'imperceptible république se maintenait contre deux rois. Ses

marins traversaient la digue; ses cavaliers défiaient l'armée royale.

Vingt-huit bourgeois de la Rochelle attaquent un jour cinquante

gentilshommes. En tête des vingt-huit était le tisserand La Forêt, qui

se fit tuer et à qui on fit des funérailles triomphales. Un autre sortit

seul des portes pour demander un combat singulier. Accepté par la

Meilleraie, cousin de Richelieu, qui eut son cheval tué et fut blessé.

Mais on courut à son secours.

À Pâques (1628), les marins l'emportèrent sur les bourgeois proprement

dits; le parti violent gouverna, et la mairie devint une dictature. Le

capitaine Guiton fut élu, malgré lui. «Vous ne savez ce que vous faites

en me nommant, dit-il; songez bien qu'avec moi il n'y a pas à parler de

se rendre. Qui en dit un mot, je le tue.» Il posa son poignard sur la

table de l'Hôtel de Ville, et le laissa en permanence.

«Guiton était petit, mais je fus ravi de voir un homme si grand de

courage. Il était meublé magnifiquement, et son hôtel plein de drapeaux

qu'il aimait à montrer, disant quand il les avait pris, sur quels rois,

dans quelles mers.» (Mém. de Pontis.)

Il fallait un Guiton pour soutenir la ville contre l'horrible coup

qu'elle reçut, en voyant les Anglais, tant attendus, paraître et

disparaître, sans rien tenter pour elle. Le 11 mai, on les vit en mer;

le 18, ils étaient partis. Denbigh, beau-frère de Buckingham, pressé par

les réfugiés qui étaient avec lui de forcer le passage (la digue étant

encore inachevée), dit qu'il leur en laissait l'honneur; qu'il avait

ordre seulement de croiser, de faciliter l'entrée des secours, mais de

bien ménager sa flotte.

Dans un tel désespoir, le fanatisme de la patrie mourante poussa un

homme à se dévouer pour tuer Richelieu. Il voulait seulement qu'on lui

dît «que ce n'était pas un péché.» Guiton, qu'il consulta, répondit

froidement: «On ne conseille pas dans ces sortes d'affaires.» Les

ministres, auxquels il alla aussi, lui défendirent cet acte, disant: «Si

Dieu nous sauve, ce ne sera pas par un forfait.» (Arcère, II, 295.)

La famine pressait. On avait mangé tout, jusqu'aux cuirs qu'on faisait

bouillir. Un chat se vendit quarante-cinq livres. Il fallut faire une

chose barbare qu'on avait toujours différée: chasser les pauvres, les

vieux, les infirmes, les femmes veuves et sans secours, les envoyer aux

assiégeants, c'est-à-dire à la mort. Quiconque voulait passer les lignes

était pendu. Cette misérable foule, s'y présentait, fut reçue à coups de

fusil. Elle revint suppliante à la Rochelle et y trouva visage de

pierre, les portes closes et mornes, inexorables. Il leur fallut mourir

de faim dans l'entre-deux; dont les soldats du cardinal profitaient

honteusement; les femmes agonisantes se livraient pour un peu de pain.

Étrange armée française! employée ainsi, sans combattre, à cette

fonction de bourreaux, d'étouffer lentement une ville. Du reste,

régulière, bien ordonnée, silencieuse. Richelieu dit avec orgueil:

«C'était comme un couvent.» Le soldat gagnait gros et engraissait. Sauf

le jour qu'il était maçon, portait la hotte, il n'avait rien à faire

qu'à entendre la messe des Minimes et des Capucins, se confesser,

communier.

Sur la ligne, à cheval, voltigeaient les évêques. Ceux de Maillerais, de

Nîmes, de Mende, étaient les lieutenants du cardinal. Les maréchaux en

sous-ordre. Tous allaient prendre le mot dans une petite maison où

Richelieu s'était logé sur le rivage. C'était là la vraie cour; l'église

et l'épée affluaient, mais avec cette différence: les prélats le poing

sur la hanche, enfonçant leurs chapeaux, les officiers courbés et

faisant le gros dos.

Que devenait cependant l'honneur de l'Angleterre? On dit que Charles Ier

en laissait parfois tomber de grosses larmes. Mais deux choses le

ralentissaient. Des protestants mêmes, la Hollande et le Danemark, lui

reprochaient cette protection de la Rochelle, cette guerre avec la

France qui empêchait celle-ci de les secourir. D'autre part, sa jeune

femme, vive, ardente et jolie, gagnait de plus en plus sur lui; elle le

priait jour et nuit de ne pas faire la guerre à son frère Louis XIII et

à sa famille. Aux heures où l'homme est faible, elle lui disait sur

l'oreiller les propres mots de chaque lettre qu'elle avait reçue de la

France.

Le Parlement anglais avait pourtant rougi à la longue, et s'était

réveillé. Il vota un très-fort subside pour sauver la Rochelle.

Buckingham mit la flotte en mer. Mais lentement; car on assure que sa

divinité, Anne d'Autriche, lui avait écrit de trahir. Du moins, les

puritains le crurent; un d'eux, Felton, l'assassina.

Nouveau retard. Cette troisième flotte ne partit qu'en septembre, trop

tard pour délivrer la ville, assez tôt pour la voir périr.

Richelieu avait fait offres sur offres aux assiégés, jusqu'à se réduire

à faire entrer seulement le roi avec deux cents hommes, pour dire qu'il

y était entré; on eût, pour la forme, abattu l'angle extérieur d'un

bastion. Mais les choses étaient à ce point qu'on ne pouvait plus se

rendre. Le magistrat qui eût signé, eût été tué comme traître. Ils se

traînaient, ne soutenaient plus leurs armes, ne marchaient qu'avec un

bâton; on trouvait le matin des sentinelles mortes de faim à leur poste.

Et, avec tout cela, on ne se rendait point. Guiton disait: «Nous y

passerons bientôt, nous aussi. Il suffit qu'il en reste un vivant pour

fermer la porte.»

Le 28 septembre, devant cette ville morte, quatre-vingts vaisseaux

anglais apparaissent, plusieurs très-forts. Les Français n'en avaient

que quarante-cinq petits, il est vrai, défendus par toutes les batteries

du rivage.

Ce fut un grand spectacle. Tous à leur poste, le cardinal à la digue, le

roi partout. Des dames en carrosses regardaient du haut des chaussées.

Les Anglais envoyés en avant, la sonde à la main, s'arrêtent bientôt,

trouvant peu d'eau. Les gros vaisseaux n'arriveraient pas, disent-ils,

et les petits ne serviraient à rien. Les réfugiés français qui étaient

sur la flotte anglaise, demandent alors à conduire les brûlots, à aller

de leur main les attacher à l'estacade. Ils voyaient de la mer les

pauvres gens de la Rochelle qui avaient bravement ouvert le petit port

intérieur, et qui, de leur côté, malgré la marée et le vent, poussaient

un brûlot sur la digue. L'Anglais ne donna pas à nos Français l'honneur

qu'ils demandaient. Il poussa ses brûlots lui-même, très-mal et de

travers. Tout avorta honteusement.

Que venait donc faire cette flotte? négocier. Milord Montaigu, en

partant, avait dit à Londres aux Français de faire ses compliments au

cardinal. Celui-ci, le voyant en mer à la Rochelle, lui renvoya des

compliments. Tant on complimenta, que Montaigu se chargea d'aller dire à

Londres que la digue décidément était infranchissable et qu'il fallait

traiter.

Cela tua la Rochelle et finit tout. Le coup moral en fut si fort, qu'on

courut se jeter aux genoux de Richelieu. Si les Anglais n'étaient pas

venus mettre le comble au découragement, si l'on eût tenu huit jours de

plus, la digue était détruite, emportée par une tempête, la ville à même

de se ravitailler et de tenir longtemps encore.

Richelieu, qui voulait ramener nos protestants de France, calmer les

protestants d'Europe, ne fut point dur pour la Rochelle. Après tout, que

lui eût-il fait, en comparaison de ce qu'elle s'était fait elle-même?

Nos soldats, en entrant, donnèrent leur pain à tout ce qui se présenta,

et le roi en fit distribuer douze mille. C'était le nombre même du

peuple qui restait; tous les autres étaient morts de faim.

Le cardinal de Richelieu entra, pour faire enlever les cadavres,

nettoyer les rues, et, le temple étant redevenu la cathédrale, il y dit

la messe le matin du jour de la Toussaint (1er nov. 1628). Le roi entra

le soir, avec quelques troupes dans le plus grand ordre. Le père

Suffren, Jésuite, confesseur du roi, y fit la fête des Morts.

Les Oratoriens, les Minimes, force moines, y entrèrent, s'emparèrent de

différents lieux pour faire chapelle. Les habitants perdirent leurs

temples et n'eurent de culte que dans un lieu déterminé plus tard.

L'héroïque Guiton, qu'un ennemi généreux eût accueilli, ne fut pas reçu

du roi. Le cardinal le regarda de travers et le fit _interner_ dans je

ne sais quel village.

Les villes innocentes de Saintes, Niort, Fontenay, qui n'avaient pas

bougé, toutes les vieilles places de Poitou, de Saintonge, perdirent

leurs murs, et bientôt peu à peu tous ceux de leurs habitants qui purent

passer en Suisse et en Hollande.

Le Poitou, alors l'un des pays les plus avancés de la France, devint le

plus barbare; plus sauvage et plus superstitieux que la Bretagne. Les

Poitevins, derrière leurs haies, toujours seuls à la queue des boeufs,

sans rapport social qu'avec des curés rustres, restèrent étrangers à

tous les progrès du temps, et gardèrent au vieux fanatisme cette

précieuse réserve de Vendée, qui, en 92, quand nous eûmes l'Europe à

combattre, nous assassina par derrière.

Le petit pays d'Aulnis, si riche jusque-là, et si maigre aujourd'hui,

fut comme anéanti. Plus de la Rochelle. Tous se firent Hollandais. Cette

ville aujourd'hui est une espèce d'Herculanum ou de Pompéï. Chose

bizarre! les insectes, qui ont le sens très-vif des choses condamnées à

la mort, s'en sont emparés en dessous. Les termites rongent les

charpentes. Telles maisons, jusqu'ici solides en apparence,

s'affaisseront un matin.

Image trop naïve de cette France du XVIIe siècle, souvent brillante et

luisante en dessus, et dessous chaque jour plus vide.

Un vieux secrétaire de Sully, qui s'était enfermé au siége et vit cette

désolation, dit ce mot prophétique: «Voici les huguenots à la merci des

puissances qui les détruiront. On en fera autant des peuples qui ne sont

pas huguenots.» La richesse, en effet, la subsistance même, iront

toujours diminuant en ce siècle. La France, sous Richelieu, maigrira de

sa gloire, et n'engraissera pas sous Colbert. En 1709 je la cherche, et

ne vois plus qu'un os rongé.

Est-ce à dire qu'il n'y aura aucun progrès? On aurait tort de le croire.

En ce pays de violence, le progrès s'accomplit par des voies

d'extermination. Une France meurt avec la Rochelle et l'émigration de

l'Ouest. Une France meurt par les dragonnades et la banqueroute. Une en

93. Une en 1815. Et il y a toujours des Frances à dévorer.

Puis, toujours des sophistes pour la complimenter à chaque destruction.

Quelle belle chose que ce pays, au moment de lutter contre l'Autriche et

l'Espagne, se soit retranché son meilleur membre et détruit ses

meilleurs marins! Cela s'appelle se couper une jambe, afin de mieux

courir. Ou bien le mot de Molière (s'il est permis de citer la comédie

en chose si triste): «Croyez-m'en, crevez-vous un oeil; vous y verrez

bien mieux de l'autre.»

Du reste, j'accuse moins Richelieu que son temps, sa fatalité

monarchique. Quoi qu'il en dise dans un air de bravoure (son fameux

_Testament_), on voit fort bien, par ses lettres et ses actes, qu'il fut

poussé, traîné. L'Espagne-Autriche lui fit commencer en France l'oeuvre

de mort qu'elle accomplissait chez elle. Elle avait fait le désert

d'Espagne par l'expulsion des Moresques. Elle faisait en ce moment le

désert de Bohême (sur trente mille villages onze mille égorgés). Elle

allait faire bientôt les déserts de Lorraine et du Rhin (où disparurent

six cent mille hommes vers 1637). En 1628 Richelieu fut forcé de faire

le désert de l'Aulnis par la destruction de la Rochelle, le premier

ébranlement des émigrations qui continuent dans tout le siècle.

Il dit en 1626 qu'il voulait, en finances, «revenir aux états de 1608»

(à Henri IV et à Sully). Pour y revenir en finances, il eût fallu y

revenir en politique.

Quoique un si lumineux esprit dût généralement préférer le bien, il ne

l'aimait pas de coeur. Il n'était pas bon. Il eut un sentiment élevé de

l'honneur de la France, mais, comme prêtre et noble, un grand mépris du

peuple. Il répète dans son Testament la vieille maxime qu'un peuple qui

s'enrichirait deviendrait indocile. _Le peuple est un mulet_ qui doit

porter la charge; seulement, pour qu'il porte mieux, dit-il, il ne faut

trop le maltraiter.

Richelieu fut haï et de la nation qu'il sauva de l'invasion, et de

l'Europe dont il aida la délivrance. Henri IV, qui n'eut le temps de

rien faire, fut adoré de tous. La charmante auréole de la France en ce

temps, la puissante attraction qui lui jetait l'Europe dans les bras,

hélas! que devient-elle alors? Qui désirait sous Henri IV de devenir

Français? Tout le monde. Et qui sous Richelieu? Personne.

Comment s'était-il fait qu'Henri IV, sans tirer l'épée, eût tant retardé

la guerre de Trente ans? Contre la révolution jésuitique du Midi et de

l'Allemagne, il avait dans la main la révolution protestante, affaiblie,

mais vivante encore, dont il restait armé. À sa mort, en 1610, il

attaquait l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie, par trois généraux

protestants, Rohan, la Force et Lesdiguières. Ses armées étaient mixtes

des deux religions. Les catholiques eux-mêmes gardaient le souffle du

grand siècle, son âme formidable.

Trois choses allaient en résulter: 1º les huguenots, sous un roi

catholique, étant menés à la guerre des libertés du monde, se seraient

de plus en plus fondus dans le tout. Ni protestants, ni catholiques,

mais des citoyens, des Français;

2º Contre des passions, on envoyait des passions, et non des automates.

La guerre eût été vive, mais courte, la France ayant pour elle les

sympathies des nations;

3º Et elle aurait été relativement économique. On n'eût pas fait ce tour

de force d'inventer des armées ou d'aller en acheter au poids de l'or

jusque sous le pôle, lorsqu'on avait chez soi des hommes tout aussi

militaires qui eussent servi même pour rien et remercié en versant tout

leur sang.

La France, sous Richelieu, Mazarin et Louvois, avance dans la voie

mécanique. La machine est intronisée, et la personne exterminée.

L'homme, de fortune et d'âme, arrivera au dernier aplatissement. Et le

XVIIIe siècle, qui doit tout recommencer, ne trouve, en 1700, que des

laquais spirituels.

Le mot m'est échappé, et je ne l'effacerai pas, mais je m'arrêterai.

Bien des fois, j'ai rougi en écrivant ce volume, mais je rougirais

encore davantage si je mettais ici en face la France étique de Louis

XIII, et la riche, la grasse, la triomphante Hollande, l'heureuse

condition de ses citoyens devant la misère des sujets français. La

république nouvelle couvre alors les mers de son pavillon tricolore,

elle apparaît sur tous les points du globe. Son malheur de 1619 lui fait

détester les factions, et bientôt commence l'âge de sagesse et de

tolérance où elle fut l'exemple du monde. Elle devient l'asile universel

des persécutés de la terre, des penseurs, des grands inventeurs. Elle

abrite les malheurs, les libertés, les arts, bien plus, le sentiment

moral; et la grande exilée, l'âme, elle la garde, afin qu'on la retrouve

un jour.

Allez à la Bibliothèque, prenez Callot, prenez Rembrandt. Rapprochement

ridicule, direz-vous, et vous aurez raison, c'est mettre le sable et le

caillou d'un petit torrent sec, en présence d'un océan. N'importe,

regardez, étudiez, interrogez.

Le Français, que dit-il de sa fine pointe, de son burin microscopique?

Il dit ce qu'il a vu dans sa vie de bohème: la cour, les fêtes et la

famine, les estropiés, les bossus et les gueux, les ruses de la misère,

l'universelle hypocrisie, des engagements de soldats, des tueries et des

scènes mornes de pillage, des supplices surtout, la potence et la corde,

les grâces du pendu, ce sujet éternel où ne tarit pas la gaieté

française.

Ah! pauvre peuple gai, que je te voudrais donc un peu de l'intérieur, du

doux foyer aux chaudes lueurs que j'aperçois chez l'autre, les deux

bonheurs de la Hollande, la famille, la libre pensée. Je ne te souhaite

pas même la chaumière hollandaise, si confortable, ni le beau moulin de

Rembrandt. Non, la grosse lourde barque de commerce où vogue

incessamment la famine amphibie, d'Amsterdam dans les mers du Nord,

cette arche de Noé où vous voyez ensemble femmes, enfants, chiens et

chats, oiseaux qui naviguent en si grande paix: c'est un abri où je

voudrais réfugier mon pauvre Français, au mauvais temps qui va venir.

Le marin était libre, le bourgeois était libre; bien plus, le paysan, ce

malheureux souffre-douleur, sur qui partout alors on marche et on

trépigne. Le paysan, comme en Hollande il se sentait fort sous la loi!

quelle noble fierté d'homme! et quels égards il exigeait des autres! Un

tout petit fait le dira. Je le tire des Mémoires de Du Maurier, le fils

de notre ambassadeur.

«Mon père nous ayant loué une petite maison de noblesse près de la Haye,

et nous y ayant placés mon frère et moi avec notre précepteur et deux

valets, un jour le roi de Bohême, réfugié en Hollande, étant à la

chasse, et par hasard ayant entré, suivant un lièvre, avec des chiens et

des chevaux dans un petit champ joignant cette maison qu'on avait semé

de quenolles (navets), le fermier du lieu, en son habit de fête de drap

d'Espagne noir, avec une camisole de ratine de Florence, à gros boutons

d'argent massif, courant avec un grand valet qu'il avait, à la rencontre

du prince, ayant chacun une grand fourche ferrée à la main, et sans le

saluer, lui dit en grondant: _Konig van Behemen! Konig van Behemen!_

(roi de Bohême! roi de Bohême!) pourquoi viens-tu perdre mon champ de

quenolles, que j'ai eu tant de peine à semer?

«Ce qui fit retirer le roi tout court, lui faisant des excuses, et lui

disant: «Que ses chiens l'avaient mené là malgré lui.»

Vous auriez couru loin en Europe pour trouver pareille chose, cette

liberté, cette audace à défendre le fruit du travail. Partout ailleurs

elle eût été punie. Ce paysan, en France, eût été aux galères. Et le roi

en Allemagne, l'eût fait dévorer de ses chiens.

Hélas! pauvre homme de la guerre de Trente ans, qui te protégera et

quelle fourche de fer te défendra contre Wallenstein et ses cent mille

voleurs?

La France n'y suffirait pas, mutilée, comme elle est, épuisée par les

grands efforts qu'en doit exiger Richelieu. Et l'on désespérerait de

l'Europe même si l'on ne voyait à l'horizon une aurore boréale, le

drapeau de Gustave-Adolphe.

Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19) · 第 56 / 90 题