1626
Dans la terrible solitude où cette paix traîtresse mit Richelieu,
brouillé avec tous ses amis (Angleterre et Hollande, Savoie, Venise et
Grisons même), haï du pape, qui gardait son soufflet, amorti en Europe,
affaibli à la cour, mystifié par un sot (Bérulle), il commença à
regarder inquiètement sur quoi il s'appuierait, et il eut une idée
lâche, dont il se confesse lui-même.
Ce fut de s'adresser à la Bavière, à la ligue catholique d'Allemagne,
d'obtenir du Bavarois même, du vainqueur, le rétablissement du vaincu,
le Palatin. Mais quel rétablissement! À quelles conditions! Il
demanderait pardon à l'Empereur, il payerait trois millions, il
laisserait son titre d'électeur au Bavarois, à moins que lui Palatin, le
chef des calvinistes, ne se fît catholique. Et, tout cela fait, quel en
serait le fruit? Le Palatinat garderait-il la liberté de religion? Point
du tout. Dans ce pays tout calviniste, le calvinisme _ne serait que
toléré_, et encore _dans une ville_, résidence du Palatin!
Ce bel arrangement ne déplut pas au Bavarois. Seulement il eût voulu un
article de plus: c'était que Richelieu désarmât le Danois et la ligue
protestante, que le lion se fit arracher dents et ongles préalablement,
après quoi on eût pu l'assommer à coups de bâton.
Richelieu conte lui-même la honteuse négociation, et paraît se féliciter
d'avoir trouvé ce vain expédient. Ce qui fait bien sentir que ce
mécanicien, qui rêvait la balance, les poids et contre-poids, enfin
toute la pauvre machine, de la politique moderne, eut peu le sentiment
des forces vives, des passions dont vit l'humanité.
Qui ne voyait la réaction catholique, cette terrible armée en marche,
qui allait engloutir le Nord, avançant comme un élément, avec les forces
aveugles non-seulement du fanatisme, mais, ce qui est bien pis, d'un
changement général de la propriété? Contre un tel phénomène, contre la
création d'une armée de cent mille voleurs qu'à ce moment l'Autriche
opérait par Waldstein, on se fût amusé à bâtir cette petite digue!...
Triste conception! Le Bavarois, vainqueur parce qu'il avait servi
jusque-là la révolution, eût été impuissant le jour qu'il lui eût fait
obstacle.
Lui-même, Richelieu, personnellement, n'avait nul arrangement possible,
haï du parti espagnol comme apostat et renégat, et du parti
anti-espagnol pour sa récente trahison.
En 1626, il était arrivé au point où parvint Henri IV en 1606. De toutes
parts, on conspirait sa mort. Ses livres contre les protestants, ses
tendresses pour les Jésuites, ses ménagements pour les demi-jésuites
(Oratoriens), ne lui regagnaient personne. Toutes les cours étaient
travaillées contre lui. Le grand parti dévot, cette année 1626, pour le
faire sauter, opéra une ligue universelle des reines.
La reine de France entra directement dans un complot pour le tuer.
La reine d'Angleterre lui brisa l'alliance anglaise.
La reine mère, Marie de Médicis, sa fille la reine d'Espagne, et
l'infante des Pays-Bas, voulaient lui faire faire, malgré lui,
l'entreprise insensée d'une descente en Angleterre.
Commençons par Anne d'Autriche. Elle était arrivée à treize ans. Et
pendant trois ans son mari avait oublié qu'elle existât. En 1619, on
avait à grand bruit imprimé dans le _Mercure_, pour la joie de la
France, que le roi commençait enfin à faire l'amour à la reine.
L'ambassadeur d'Espagne écrivait à Madrid leurs moindres rapprochements.
Tout le monde s'en était entremis, Espagnols et Français. C'est un
spectacle étrange de voir deux monarchies suer, travailler à cela,
pousser ces amants l'un vers l'autre ... Hélas! avec peu de succès.
Anne était pourtant assez jolie. Quoiqu'elle n'eût que de petits traits,
un méchant petit nez sans caractère, la blanche peau de cette blonde
dynastie lui donnait alors de l'éclat. Altière et colérique, elle ne
faisait rien qu'à sa tête, riait de tout. Et c'est surtout ce rire qui
faisait peur au triste Louis XIII. La rieuse s'était donnée à une autre,
plus légère encore, mais perverse et dévergondée, le type des coureuses
de la Fronde, la duchesse de Chevreuse. Sous cette bonne direction, elle
eut deux ou trois fausses couches. L'Espagne était désespérée. Elle
voyait bien que le mariage ne mettrait pas la France sous son influence.
Mais, s'il n'y avait guère à attendre, de Louis XIII, on pouvait être
plus heureux avec son frère Gaston. L'ambassade espagnole y songea et
poussa la reine. Un matin, de sa part, quelqu'un dit à Gaston «qu'elle
ne veut pas qu'il se marie.»
Le roi et Richelieu songeaient à lui faire épouser une Guise pour
reprendre à cette famille une part de l'héritage de Montpensier qu'ils
avaient escamoté à la mort d'Henri IV. Mais le mot de la reine, d'une
reine de vingt-quatre ans, à un prince de dix-huit, était bien sûr
d'être obéi. Pour affermir Gaston, on prit son gouverneur Ornano par la
princesse de Condé qu'il aimait. Le roi était déjà mort, au moins dans
leur pensée; la reine se croyait veuve. Richelieu en fut averti. Par
qui? Par le roi même, dont on arrangeait la succession (Lettres de
Richelieu, II, 232).
Voilà nos étourdis qui commencent à écrire de toutes parts et à chercher
des alliés. Ils signifient leur prochain avénement aux Espagnols, au
Savoyard. Ils tâtent le fils de d'Épernon pour avoir Metz, et le père
même; mais le vieux coquin voulut voir venir les choses.
Gaston avait exigé qu'on l'admît au conseil, et il voulait encore y
faire entrer Ornano. Le roi fait arrêter celui-ci le 5 mai. Grand
étonnement de Monsieur, cris, fureur. Devant les ministres, il demande
d'une voix hautaine qui a osé donner un tel conseil. «Moi, monseigneur,»
dit Richelieu.
Gaston, vraie poule mouillée, eût avalé cela. Mais le piqua là-dessus.
Pouvait-il bien devant sa belle-soeur qui voulait le traiter en homme,
se laisser traiter en enfant? L'affaire fut ainsi envenimée par la
Chevreuse, par son amant Chalais (Talleyrand), qui dit que, puisqu'on ne
pouvait se battre avec un prêtre, on pouvait bien l'assassiner.
Les faiseurs de Mémoires, qui écrivent trente ans après, pour rendre
plus joyeuse cette sanglante affaire, ont supposé que Richelieu lui-même
était amoureux d'Anne d'Autriche, jaloux de Buckingham et de Monsieur,
qu'il avait eu l'impudence de proposer à la reine de suppléer Louis
XIII, que la reine avait exigé qu'il dansât devant elle, etc., etc.
Histoire stupide. Anne d'Autriche, si douce pour les autres, ne l'aurait
pas été pour lui; elle l'eût fait jeter par les fenêtres. Il le savait
et n'était pas si sot. Notez qu'il avait quarante-cinq ans, était
très-maladif, enfin avait chez lui sa nièce, qu'il aimait sans trop de
mystère.
L'assassinat en question, qu'on a traité comme un hasard, un coup de
tête de cette folle jeunesse, fut, je crois, autre chose. Il est
impossible d'y méconnaître la continuation des entreprises de ce genre
que l'Espagne faisait, ou faisait faire, depuis environ soixante ans.
Assassinats à point, et toujours quand il fallait simplifier une
situation difficile par la mort de l'homme influent. Ainsi Colligny,
ainsi Guillaume, ainsi Henri III, ainsi Henri IV. Procédé monotone.
Mais, quoique peu varié, il avait toujours son effet.
Le plan, fort simple, était que Gaston, avec son Chalais et toute sa
maison irait dîner chez Richelieu au château de Fleury, et que là, à sa
table, profitant de sa confiance et de son hospitalité, les gens d'épée,
commodément tueraient l'homme sans armes. Les _dames_ (Anne d'Autriche
et madame de Chevreuse) goûtaient ce plan chevaleresque, et tout se fût
réalisé si Chalais n'eût confié son secret à un ami de cour, qui lui
dit: «Si tu ne dénonces, je le ferai moi-même.» Chalais a peur, dit tout
au cardinal, au roi. Cependant, dans la nuit, dès trois heures, arrivent
à Fleury les officiers du prince «pour lui apprêter son dîner.»
Richelieu leur cède la place, et le matin vient chez Gaston lui
reprocher avec douceur de ne pas l'avoir prévenu de l'honneur qu'il
voulait lui faire.
Cependant il supplie le roi de le laisser se retirer. Le roi dit: «Je
vous défendrai et vous avertirai de ce qu'on dira contre vous.»
L'affaire était immense, épouvantable, le pendant de l'affaire Biron.
Les deux fils d'Henri IV, le gouverneur de Bretagne, Vendôme, et le
grand prieur, en étaient, et le duc de Longueville. Même le comte de
Soissons, à qui l'on se fiait, à qui Richelieu laissa Paris pendant
qu'il menait le roi en Bretagne; Soissons eût enlevé la grande héritière
qu'on voulait donner à Monsieur. Découvert, il s'enfuit et quitta le
royaume.
Richelieu attira et arrêta les deux Vendôme. Il fit signer à Monsieur
une sorte de confession où il abandonnait ses amis, et le maria de sa
main. Il l'étouffa dans l'or. Avec ce riche mariage et l'apanage
d'Orléans qu'on lui donna, il eut de rente un million d'alors (cinq ou
six d'aujourd'hui, un capital de cent millions).
Monsieur se laissa marier, le 5 août; mais cela ne sauva pas Chalais,
qu'on décapita le 19, comme ayant conspiré la mort du roi, ce qui était
faux. Mais son vrai crime, le complot contre l'État, et contre la vie de
Richelieu, aurait paru bien peu de chose. Une seule tête paya pour
toutes. On pria, on supplia; mais le roi resta ferme.
L'Espagne dut renoncer à faire de la reine un centre d'intrigues. On la
mit presque en charte privée. Humiliée, pardonnée, séparée de la
Chevreuse, qu'on exila, elle ne reçut que des femmes. Le roi défendit de
laisser entrer les hommes, que quand il y serait.
Mesures très-vigoureuses. Cette affaire de Chalais commençait la grande
oeuvre de Richelieu, le nettoiement de la cour et le balayage des
princes. Il avait frappé sur eux en même temps de trois côtés: sur les
bâtards royaux (Vendôme), sur les Condé (Soissons en fuite), sur les
Guise (exil de la Chevreuse). L'héritier même enfin dû trône, Monsieur,
humilié, marié, enrichi et déshonoré. Chacun sentait que celui qui
frappait de tel coups donnait sa tête pour enjeu. La vie de Richelieu
tenait à ce fil sec, qui pouvait tous les jours casser, un roi fiévreux
et valétudinaire.
Il n'était pas sorti d'affaire, qu'en ce même mois d'août 1626, deux
coups viennent le frapper.
1º La grande défaite du Danois, notre allié, chef des protestants
d'Allemagne (27 août), que Richelieu aidait d'argent, et qui se fait
battre à Lutter. Loin de protéger les autres maintenant, il va être
lui-même envahi par l'Autriche.
2º L'autre coup, en apparence minime, est en réalité terrible, c'est la
brouille complète d'Henriette et de Charles Ier. Celui-ci en moins de
six mois, sera forcé d'armer contre la France.
Henriette était une petite brunette, vive, agréable. Elle était d'Henri
IV et non de Concini. Elle naquit du raccommodement de 1608, vrai du
côté d'Henri, très-faux du côté de Marie. L'enfant ne rappela que trop
cet étrange moment. Sensuelle et galante, violemment brouillonne et
têtue. Quand elle passa en Angleterre, elle se fit dévote, prit ce
mariage comme pénitence. Bérulle lui propose pour modèle la pécheresse
Madeleine. Qu'une princesse de dix-sept ans eût déjà tant à expier,
c'était de quoi faire réfléchir Charles Ier et le refroidir. Mais il n'y
parut pas. Le roi était triste, grondeur, violent, mais honnête homme et
régulier; il revenait toujours. C'est ce qui donna tant d'audace à la
jeune femme.
Par une belle matinée de printemps, d'une chaleur rare en Angleterre, la
reine, emmenant tout son monde, son évêque et ses aumôniers, ses
religieuses, tout cela en costume et en grande pompe papiste, à travers
Londres émerveillée, se rend au gibet de Tyburn, où furent pendus les
saints Jésuites de la _Conspiration des poudres_, et là, agenouillée,
elle fait sa prière à ces célèbres assassins.
Outrage solennel, non-seulement à la religion de l'Angleterre mais à la
morale, à la conscience de l'humanité.
Charles Ier, qui déjà périssait, qui en était réduit à dissoudre son
parlement, à tenter des emprunts forcés, dans sa terrible misère, reçut
de la main de sa femme cette pierre pesante pour l'enfoncer dans sa
noyade. La scène fut violente contre les prêtres et les femmes de la
reine. «Chassons-les, écrit-il, comme des bêtes sauvages.» Le 9 août,
lui-même lui prononça cette sentence. Elle pria, pleura, cria. Des cris
lui répondirent, ceux de ses femmes qu'on emmenait. Elle se jette aux
barreaux des fenêtres pour les voir encore et leur dire adieu. Sanglots,
clameurs, etc., une scène publique surprenante dans les moeurs
anglaises, où tout se passe sans bruit. Le roi était mal à son aise, se
sentant posé dans ce drame comme l'indigne et barbare tyran.
Pour abréger, il arracha des barreaux les mains de la reine, qui
s'évanouit furieuse, et fit écrire partout que ses mains étaient
déchirées.
Texte excellent. C'était celui même de la terrible Marie Stuart, si
heureusement exploité par les papes. Urbain VIII, à l'instant, saisit la
légende d'Henriette, épouse infortunée de ce Barbe-Bleue britannique.
Sur la donnée un peu maigre, il est vrai, de l'écorchure douteuse, il
rebâtit le grand roman pontifical de l'autre siècle, la conquête de
l'Angleterre par l'Espagne et la France. Il dit expressément à
l'ambassadeur espagnol: «En conscience, votre maître, comme bon
chevalier, est tenu de tirer l'épée pour une princesse affligée.»
La jeune reine d'Espagne, soeur d'Henriette et fille de Marie de
Médicis, écrivit de sa main au cardinal de Richelieu, invoquant son
secours et sa galanterie pour soutenir les reines opprimées.
Autant en écrivait l'infante de Bruxelles. Autant en disait au Louvre la
reine mère. Bérulle s'adressait au coeur du cardinal, à sa piété, bien
sûr qu'en cette grande occasion il agirait comme prince de l'Église.
Ces instances touchantes, unanimes, eurent un grand effet sur le roi,
qui regardait l'expulsion de ces Français comme un outrage à sa
couronne. De sorte que Richelieu, n'étant plus même soutenu par le roi,
et se trouvant tout seul, dit qu'il goûtait l'entreprise, mais qu'il
fallait d'abord, pour mettre Charles Ier dans son tort, lui envoyer une
ambassade.
On envoya à Londres le beau Bassompierre, l'homme de la reine mère, et
avec lui celui de tous les prêtres renvoyés que les Anglais détestaient
le plus, le P. Harlay de Sancy. Bon moyen de brouiller encore.
Bassompierre cependant crut accommoder tout. Mais il y avait une
condition: c'était que Buckingham reviendrait ici faire sa cour à la
reine. Refus du roi. La guerre va éclater.
Du reste, à part cette folie, la fatalité emportait à la guerre le roi
et le ministre. Le Parlement poursuivait Buckingham avec une colère
méritée, mais aveugle pourtant, avec la ténacité du bouledogue, qui ne
voit plus, n'entend plus, ne sent plus. L'Angleterre ne s'informait plus
des grands intérêts de l'Europe. Elle voulait la peau de Buckingham, et
rien de plus. Celui-ci n'avait chance d'échapper que par cette diversion
de la guerre.
Richelieu eût eu grand besoin de ne pas rompre avec l'Angleterre.
L'espoir qu'il témoignait au roi (juin 1626) de relever nos finances
était déjà trompé et ses ressources insuffisantes. La grande défaite du
Danois et de l'Allemagne protestante (en août) rendait l'Autriche et la
Bavière maîtresses de la situation. Les Espagnols tenaient le Rhin. Dans
le conflit maritime des États de l'ouest, devant les grandes puissances
navales de l'Angleterre, Hollande et Espagne, nous seuls nous n'étions
pas en garde. Il fallait sans retard organiser l'armée, créer la flotte.
Et cela, avec une France ruinée, chargée d'un déficit annuel de dix
millions, d'une dette exigible de cinquante-deux millions, avec un
pauvre peuple qui (il le dit lui-même) «ne contribuait plus de sa sueur,
mais de son sang.»
Il n'avait pas fait cette situation. Il n'aurait osé même la
caractériser nettement. Il eût fallu dresser l'accusation de la reine
mère, de tous les favoris, Concini, Luynes, etc., cette perpétuité des
désordres et de vols si soutenue, et j'allais dire si régulière, qu'une
telle accusation eût été celle de la royauté, du gouvernement
monarchique.
Qu'eût-ce été si une assemblée sérieuse eût regardé au fond? si la voix
nationale de 1614 se fût élevée? Le pouvoir eût été frappé de faiblesse,
au moment où il devait ramasser sa force contre le grand orage
d'Allemagne. Richelieu s'en tint à une comédie de Notables, une petite
assemblée en famille de fonctionnaires et de magistrats.
Devant des gens si bien appris, tout décidés d'avance à approuver, il y
fallait peu de façon. Il eût pu s'épargner des frais d'hypocrisie,
qu'il fit pourtant (par habitude), _réduisant l'impôt_ de six cent mille
livres, _pendant qu'il l'augmentait_ de plusieurs millions.
L'assemblée vota d'un élan la dépense colossale d'une création immédiate
de l'armée et de la flotte, dépense ainsi répartie: un tiers sur le
trésor, _deux tiers sur les provinces_. À elles d'y pourvoir par les
moyens qui leur seront plus agréables et par des impôts à leur choix.
Avec cela, la réduction de six cent mille francs semblait une
plaisanterie. On les ôtait, il est vrai, sur la taille, impôt des
roturiers, des pauvres. Mais les riches, les nobles et les prêtres, qui
allaient, en chaque province, établir le nouvel impôt, sur qui le
mettraient-ils? Sur le roturier à coup sûr, sur le pauvre, non point sur
eux, sur les riches et privilégiés.
Là se révèle la situation réelle de Richelieu. _Il ne pouvait demander
aux deux classes riches._ Prêtre, il ne pouvait prendre aux prêtres. À
peine, sur l'espoir d'exterminer les protestants, put-il tirer trois
millions du clergé. Il osa, en 1631, lui demander les titres de ses
biens, et n'eut qu'un refus sec. Il n'eût pu davantage faire contribuer
la noblesse. Loin de donner, elle mendiait, mais mendiait avec fierté,
menaces, presque l'épée au poing. Elle signifiait, en 1626, que l'État
et l'Église devaient la nourrir, l'État élever ses enfants, l'Église lui
réserver le tiers des bénéfices et faire les frais d'un ordre militaire
de Saint-Louis qui apanagerait ses nobles membres. À ces mendiants
riches et armés, l'État répondit par la voix du roi qu'on aurait bien
soin d'eux, et l'Église leur remplit la bouche dans le courant du
siècle avec les biens des protestants.
Donc, Richelieu ne pouvait prendre l'argent où il était, et devait le
chercher où il n'était pas. Où? chez les pauvres, dans les entrailles du
peuple, dans sa substance même; de sorte que le pauvre irait toujours
s'appauvrissant et maigrissant. Il réduisit la taille de six cent mille
livres en 1626, et l'augmenta de dix-neuf millions en quatre ans.
Pourquoi? parce qu'il ne pouvait prendre qu'aux taillables, aux
roturiers, aux pauvres.
À la première proposition sérieuse, Richelieu recula. Un magistrat, qui
n'avait pas le mot de cette comédie, s'avisa de dire qu'on devrait
rendre la taille _réelle_, non _personnelle_, faire payer tous les
biens, _y compris les biens nobles_. Richelieu n'aurait pas été ministre
vingt-quatre heures s'il eût appuyé ce mot. Il le laissa tomber. Il n'y
eut que trois membres pour appuyer la vaine proposition.
Mais lui, que disait-il? Il feignait un espoir qu'un esprit aussi
positif ne pouvait avoir nullement: «Qu'on ferait face à tout, si on
faisait une réduction sur la maison du roi, et si l'on pouvait racheter
le domaine qui, en six ans, augmenterait le revenu de vingt millions.»
Ressource hypothétique, qui supposait la paix, quand la guerre furieuse
allait grandissant par l'Europe.
Ajoutez une autre espérance, le futur _rétablissement du commerce_! Le
roi _voulait_ qu'on honorât le marchand, au moins le marchand en gros
(comme si le roi pouvait dans une chose d'opinion). Il _voulait_ que les
nobles pussent commercer sans déroger. Ils le demandaient, il est vrai,
par envie, ignorance, mais ils ne le désiraient pas au fond, étant si
impropres au commerce; au vol, à la bonne heure, et à la piraterie.
Si Richelieu eût pris aux privilégiés, il tombait. Et, s'il eût réduit
les dépenses, s'il n'eût ruiné la France pour faire l'armée et la
flotte, le monstre double qui mangeait l'Allemagne (l'armée jésuite et
l'armée mercenaire) nous aurait dévorés comme elle.
Il dut tomber sur l'un et l'autre écueil. Sorti de la ruine et d'une
situation gâtée et insoluble, il ne put nous sauver que de la ruine. Il
m'apparaît dès le premier jour ce qu'il fut et resta, ce que dit sa
figure lugubre: le dictateur du désespoir.
En toute chose, il ne pouvait faire le bien que par le mal, souvent en
employant les plus mauvaises passions de son temps. Celle du clergé,
c'était la mutilation de la France, la destruction ou l'expulsion de la
France protestante, à l'imitation de ce que l'Espagne faisait des
Moresques, l'Autriche des Bohémiens et de tant d'autres. Beaucoup de
catholiques pensaient de même, par l'impatience française qui brise les
obstacles, éreinte et bêtes et gens, ne sachant les conduire; enfin, par
une autre passion nationale, le goût de l'unité matérielle, brutale et
mécanique, insoucieuse des libertés morales qui diversifient la nature.
La France, en se coupant son meilleur bras, allait de plus compromettre
le corps, parce qu'elle se brouillait avec ses amis, se livrait à ses
ennemis, Autrichiens, Espagnols.
Richelieu le savait, il lui fallait pourtant leurrer cette passion
mauvaise, et parfois il en tirait parti. Elle l'aida dans une chose
excellente qu'il présenta aux Notables: _le rasement des forteresses
inutiles_, et leur démolition confiée aux communes mêmes. Dans la liste
qu'il donna des forteresses à démolir, la grande majorité était
protestante, celles du Dauphiné, du Languedoc et du Poitou. Cela fut
salué avec enthousiasme des parlements, des communes, qui y gagnaient en
tout sens, de la petite noblesse, envieuse de la grande, et bien plus
encore du clergé.
Si deux provinces catholiques, deux gouverneurs, Guise et d'Épernon,
étaient frappés aussi et se plaignaient, Richelieu avait à leur dire
que, comme bons catholiques, ils devaient accepter une ordonnance si
favorable à la religion, qui, mettant bas les forts de Poitou, de
Saintonge, faisait tomber les ouvrages avancés, les bastions de la
Rochelle.