RICHELIEU ET BÉRULLE

1621-1624

Un peintre, éminemment fidèle, consciencieux dans l'art et dans la vie,

le Flamand Philippe de Champagne, nous a mis sur la toile, au vrai, la

fine, forte et sèche figure du cardinal de Richelieu (galerie du

Louvre).

Ce peintre janséniste se serait fait scrupule d'égayer, d'enrichir la

grise image d'un rayon de lumière, comme auraient fait Rubens ou

Murillo. Le sujet, triste, ingrat, eût changé de nature. L'oeil eût été

flatté et l'art plus satisfait, mais il eût menti à l'histoire.

Songez que c'est l'époque où la grisaille commence à se répandre, où la

vitre incolore, remplace les vitraux du XVIe siècle. En France,

spécialement, le goût de la couleur s'éteint.

Grisaille en tout. Grisaille littéraire en Malherbe. Grisaille

religieuse dans Bérulle et dans l'Oratoire. Port-Royal naissant vise au

sec, et j'allais dire au médiocre. Pascal paraîtra dans trente ans.

La couleur est ici très-bonne, mais mesurée dans la vérité vraie. Rien

de plus, rien de moins. Maître savant entre les maîtres, le bon Philippe

s'est cependant tenu tellement à la nature et y est entré si avant,

qu'il répond à la fois aux pensées de l'histoire et aux impressions

populaires. L'histoire, en ce fantôme à barbe grise, à l'oeil gris

terne, aux fines mains maigres, reconnaît le petit-fils du prévôt

d'Henri III qui brûla Guise, le fourbe de génie, qui fit notre vaine

balance européenne et l'équilibre entre les morts.

Il vient à vous. On n'est pas rassuré. Ce personnage-là a bien les

allures de la vie. Mais, vraiment, est-ce un homme? Un esprit? Oui, une

intelligence à coup sûr, ferme, nette, dirai-je lumineuse? ou de lueur

sinistre. S'il faisait quelques pas de plus, nous serions face à face.

Je ne m'en soucie point. J'ai peur que cette forte tête n'ait rien du

tout dans la poitrine, point de coeur, point d'entrailles. J'en ai trop

vu, dans mes procès de sorcellerie, de ces esprits mauvais qui ne

veulent point se tenir là-bas, mais reviennent, et remuent le monde.

Que de contrastes en lui! Si dur, si souple, si entier, si brisé! Par

combien de tortures doit-il avoir été pétri, formé et déformé, disons

mieux, désarticulé, pour être devenu cette chose éminemment artificielle

qui marche sans marcher, qui avance sans qu'il y paraisse et sans faire

bruit, comme glissant sur un tapis sourd ..., puis, arrivé, renverse

tout.

Il vous regarde du fond de son mystère, le sphinx à robe rouge. Je n'ose

dire du fond de sa fourberie. Car, au rebours du sphinx antique, qui

meurt si on le devine, celui-ci semble dire: «Quiconque me devine en

mourra.»

Si l'on veut ignorer solidement et à fond Richelieu, il faut lire ses

Mémoires[5]. Tous les gens de cette race, Sylla, Tibère et d'autres, on

fait ou fait faire des Mémoires ou des Mémoriaux pour rendre l'histoire

difficile, pour épaissir les ombres et pour désorienter le public,

surtout pour arranger le commencement de leur vie avec la fin, et

déguiser un peu les fâcheuses contradictions de leurs différents âges.

[Note 5: Cela est dur et peut paraître exagéré. Mais, en réalité, ils

sont fréquemment contredits par ses lettres, par les écrits

contemporains, par les faits même. C'est en réalité un très-long factum

marqué souvent d'une grande hauteur de vues et de raison, mais calculé,

pénible, artificieux, qui veut harmoniser pour la postérité une vie fort

peu d'accord avec elle-même. On dit qu'au siége de la Rochelle, dans ce

long blocus d'hiver où il se consumait, il commença à vouloir qu'on

écrivît ses actes, c'est-à-dire qu'on les expliquât. C'est là sans doute

l'origine des Mémoires, qu'il a inspirés, presque dictés, revus avec

soin. Le premier point, c'était de faire croire qu'à son premier

ministère, sous Concini, il était déjà anti-espagnol. Chose absolument

impossible; les pièces de Simamar, citées par Capefigue, montrent que

Concini et sa femme étaient intimes avec l'Espagne, ils venaient de

faire le double mariage espagnol; la dépêche de Richelieu à Schomberg

n'est qu'un leurre pour amuser les Allemands. Le second point, c'était

d'éreinter la Vieuville, celui qui rappela Richelieu au ministère et que

Richelieu fit chasser; c'était de lui ôter l'honneur d'avoir eu

l'initiative d'une politique française. Le troisième point, c'est celui

où il se donne l'honneur d'avoir voulu le siége de la Rochelle. Sans

doute comme prêtre, comme controversiste, il haïssait les protestants;

cela est sûr. Et il est sûr encore que ses instincts de gentilhomme et

d'homme d'épée lui auraient fait désirer d'imiter les fameuses croisades

de Ximenès, la conquête de Grenade, les exploits de Lépante. Tel fut le

fond de sa nature. Mais son très-lumineux esprit (et dirai-je, son âme

française) le firent vouloir, contre sa nature, l'alliance avec

l'Angleterre, la Hollande, le Danemark et les protestants d'Allemagne,

ce qui impliquait des ménagements pour les protestants de France. Les

papiers de Bérulle, extraits par Tabaraud, montrent très-bien (et les

offres continuelles de Richelieu aux protestants montrent encore mieux)

qu'il leur fit, malgré lui, cette guerre demandée par Bérulle et tous

nos Français espagnols, guerre qui détruisait ses projets, irritait

l'Angleterre, la Hollande, ses alliés naturels. Tabaraud est précieux

ici. Panégyriste de Bérulle, il prouve innocemment, mais prouve, que

Bérulle eut l'honneur principal de cette énorme sottise, d'avoir

travaillé, préparé la destruction de la Rochelle, l'amortissement des

protestants qui eussent si bien servi contre l'Espagne. Le duc de Rohan

put tirer quelque argent des Espagnols, et même en 1628, quand on le

traqua avec ses armées, il fit un misérable et coupable traité avec

l'Espagne. Mais, dans cette grande faute, il était seul ou presque seul,

nullement suivi de son parti. Je parlerai plus tard de tout cela. Je

dois l'ajourner, n'ayant pas encore le troisième volume des _Lettres de

Richelieu_ que publie M. Avenel. Excellent et rare éditeur. Son

introduction est écrite dans une sage mesure que les biographes ne

gardent presque jamais pour leur héros. Il dit très-bien que Richelieu,

si actif au dehors, ne put faire réellement que peu de choses à

l'intérieur, qu'il n'avait point d'entrailles, qu'il n'aimait point le

peuple. Les notes, non moins judicieuses, par lesquelles M. Avenel

éclaire et interprète les pièces, contiennent, outre les renseignements,

de précieuses marques de critique. En 1626, par exemple, il observe sur

la forme même des lettres de Richelieu, _qu'alors il n'était pas maître

encore, mais le premier entre les ministres_, ce qui confirme ce que les

papiers de Bérulle nous apprennent de l'importance qu'avait celui-ci et

de la sourde lutte qu'il soutenait contre Richelieu à la cour, au

conseil (par Marillac et autres).]

Richelieu est Espagnol jusqu'à quarante ans, et, depuis, anti-Espagnol.

Faut-il croire que, dans la première période, il ait obstinément menti?

ou bien qu'ayant été sincère il changea tout à coup si tard et fut

décidément Français?

Sa mauvaise fortune le força de bonne heure d'avoir du mérite. Il était

le dernier de trois frères. Sa famille n'était pas riche, et elle

s'allia en roture. Le frère aîné, qui était à la cour, dépensait tout.

Le second, qui avait l'évêché de Luçon se fit Chartreux. Et, pour que

cet évêché ne sortît pas de la famille, il fallut que le troisième,

notre Richelieu, se fît homme d'Église, malgré ses goûts d'homme d'épée.

L'aîné fut tué en duel, trop tard pour son cadet, qui aurait pris sa

place, et n'aurait jamais été prêtre.

Il n'était peut-être pas né enragé, mais le devint. La contradiction de

son caractère et de sa robe lui donna ce riche fonds de mauvaise humeur

d'où sort le grand effort, «l'âcreté dans le sang, qui seule fait gagner

les batailles.»

Ses batailles de prêtre ne pouvaient être que théologiques. De bonne

heure, il passa ses thèses, à grand bruit, en Sorbonne, les dédia à

Henri IV, s'offrant au roi pour les grandes affaires. Puis il alla à

Rome se faire sacrer, s'offrir au pape. Ni le roi ni le pape ne

répondirent à l'impatience du jeune et ardent politique.

Alors il retomba tristement sur l'évêché de Luçon, assez pauvre, et dans

un pays de dispute, à deux pas de la Rochelle et des huguenots. Ce

voisinage lui mettait martel en tête. Malgré de violentes migraines, il

écrivait contre eux.

Il n'est pas sans talent. Sa plume est une épée, courte et vive, à bien

ferrailler. Il ne pèse pas lourdement sur l'absurde. S'il écrit des

sottises, il ne le fait pas comme un sot. Il a des insolences

heureuses, des pointes hardies, des reculades altières, où il fait fort

bonne mine.

Avec tout cela, il fût resté bien obscur à Luçon s'il n'eût eu que sa

controverse. Mais il était joli garçon, une fine créature de porcelaine.

Concini était de faïence. Le beau Bellegarde, beau depuis Henri III, se

faisait mûr. Ces considérations agirent sur la reine mère, et elle le

prit pour aumônier (1616).

Il avait vingt ans de moins qu'elle. Sa fortune eut des ailes. À

l'instant conseiller d'État (mars), secrétaire des commandements

(juillet), ambassadeur en Espagne (il n'eut garde d'y aller). Déjà, au

30 novembre, il a saisi deux portefeuilles, la guerre, les affaires

étrangères; celles-ci de moitié avec le vieux Villeroy, qui va mourir.

Enfin, si violente est la partialité de la reine mère, qu'elle lui

donne, sans cause ni prétexte, la préséance dans le conseil des

ministres, où siégeait encore Villeroy, si âgé, un siècle d'affaires et

d'expérience.

Pendant ce premier ministère, qu'il tâche d'excuser dans ses Mémoires,

n'ayant d'appui que de la reine mère, il ne put être qu'Espagnol. Sa

dépêche à Schomberg, écrite pour amadouer les protestants d'Allemagne,

ne peut faire illusion. C'était chose probablement autorisée par

l'ambassadeur d'Espagne pour empêcher que ces Allemands n'appuyassent

les princes en révolte.

Richelieu assure que, sans lui, Concini, qui se sentait périr, eût

appelé les Espagnols. Grand service qu'il rendit à Luynes. Concini s'en

défiait fort, et l'aurait perdu s'il ne fût tombé. Il fut le seul de ce

ministère qu'épargna Luynes. Là, il donna un exemple de fidélité, rare

à la cour, si rare, qu'on n'y crut pas. Il demanda, obtint de s'exiler,

de suivre la reine mère à Blois pour la conseiller (l'observer?). Mais

Luynes ne se reposait pas sur un homme si double. Il l'obligea de

s'exiler plus loin, à Avignon.

Là, il ne perd pas de temps. Il s'enferme avec un docteur de Louvain,

fait labourer ce boeuf, et, sur ses notes, écrit de sa prose vive un

livre qui surgit à point pour secourir le confesseur du roi en guerre

contre les huguenots. Le P. Arnoux, créé par Luynes, travaillait sous

terre contre Luynes à faire un autre ministère. Richelieu, sans

servilité, s'offrait. Mis à la porte, il revenait par la fenêtre. Le

Jésuite reconnaissant ne pouvait moins que de refaire ministre l'homme

qui, de bonne grâce, en ce duel, tirait l'épée pour lui.

Une influence encore aida à le faire revenir. Ce fut celle du P. de

Bérulle, ami de Luynes, ami de la reine mère et de tout le monde. Quand,

délivrée par d'Épernon, elle commença la guerre civile, Luynes, inquiet,

lui dépêcha Bérulle, qui avait été confesseur de d'Épernon, ou du moins

son ami, étant, par sa mère, des Séguier, clients du duc à la cour, et

ses soutiens au Parlement.

Bérulle fut charmé de s'entremettre. Et il n'a fait autre chose toute sa

vie, toujours courant de l'un à l'autre. Les mauvaises langues du temps

l'appellent un «trigaud rusé;» nous dirions un intrigant niais.

Cela est dur. Il fonda l'Oratoire. Il avait beaucoup de mérite, et

représente même un des meilleurs côtés catholiques avant Port-Royal.

Mais, comme de père et de mère il procédait de juges et d'avocats, il

excellait dans le moyen, dans le parlage, n'ayant ni dans les théories,

ni plus bas sur le terrain des affaires, la vigueur de justesse, le

tact, le point précis.

Sa mère Séguier, toute jésuite, le fit saint au maillot, et il fit à

sept ans le voeu de virginité. Un autre fût resté imbécile. Mais lui ne

le fut point. Ce fut un homme intelligent, laborieux, actif (et beaucoup

trop), d'un certain bon sens relatif. Fort ami des Jésuites, dans leur

exil, il leur joua un tour avec très-bonne intention. Il leur fit des

rivaux. Il prit un mot de l'Italie, _Oratorio_, un peu d'art, de belle

musique, innocent appât des mondains; tout cela pour un institut

anti-italien, qui ne serait point serf de Rome, mais travaillerait pour

les évêques, leur formerait des prêtres et ne dépendrait que d'eux.

Point de voeux. De petites conférences, quelque peu libres, sur la

religion. Des doctrines peu systématiques, saint Augustin tout pur, ce

qui rendit plus tard l'Oratoire suspect de jansénisme, de calvinisme,

etc.

Cela réussit fort. C'était chose sortie d'une tête parlementaire et à la

mesure des parlementaires. Cinquante maisons s'élèvent en peu d'années.

Les Jésuites, furieux contre leur ami, le pincèrent bientôt à l'endroit

faible. Cet homme de modération n'était pas tel en tout. Sa maladie

était d'être un ardent, violent, passionné convertisseur et directeur de

femmes. Et cela avec un emportement de zèle qu'on pouvait mal

interpréter. Tout jeune encore (1604), il avait été en Espagne enlever

les Carmélites aux Carmes, leurs directeurs, voulant les diriger par

lui, ou ses Oratoriens, qu'il fonda bientôt à Paris, d'abord en face

des Carmélites (rue Saint-Jacques). Ces religieuses espagnoles n'étaient

pas trop dociles. Elles se divisèrent. Plusieurs, à Bordeaux, à Bourges,

à Saintes restèrent fidèles aux Carmes, et se barricadèrent contre

Bérulle, qui invoqua la force armée pour les confesser malgré elles. Les

Jésuites exploitèrent cette situation ridicule. Bérulle disgracié ou

mort, ils mirent d'accord les Carmes et les Oratoriens, donnèrent aux

plaideurs les écailles de l'huître, s'adjugèrent la proie disputée.

Autre défaut de Bérulle. Il se croyait grand politique. Mais, comme son

humilité lui défendait de s'avouer qu'il eût tant de génie, il

rapportait ses grandes vues à quelque inspiration céleste.

En 1604, ce fut sainte Thérèse qui lui dit, dans une vision, d'aller en

Espagne chercher les Carmélites, mais aussi de préparer le double

mariage espagnol, seul moyen d'amener l'extermination de l'hérésie.

De même, en 1619, quand il réconcilia la mère et le fils, il agit avec

le Jésuite Arnoux pour envoyer l'armée contre les protestants, et, comme

il passait par la Rochelle, priant dans une petite église, la seule qui

y fût catholique, une révélation lui apprit que toute la ville le

deviendrait. En foi de quoi, depuis ce temps, il poussa de toute manière

pour qu'on s'alliât à l'Espagne et qu'on assiégeât la Rochelle.

Ce fut comme auxiliaire dans cette oeuvre et comme ami des Espagnols que

ce sagace et pénétrant Bérulle fit rappeler Richelieu. Il n'en avait

nulle défiance. Richelieu était maladif, tout occupé de controverse, et

il venait d'écrire à son église bien-aimée de Luçon sur le bonheur

qu'il aurait de se réunir à elle. Mais Bérulle lui fit violence, le

traîna à la cour, pensant, avec son aide, rétablir le pouvoir de la

reine mère, à mesure que Luynes s'userait.

Celui-ci allait vite. Sans portée et sans prévoyance, il entassait sur

lui tout ce qui pouvait l'écraser: en une fois, il prit l'épée de

connétable et les sceaux, c'est-à-dire la paix et la guerre.

Il triomphait de ce que, dans une campagne contre les protestants, il

enleva une cinquantaine de bicoques qui ne se défendaient pas. Il amena

ainsi le roi étourdiment devant Montauban, qui l'arrêta court, et se

défendit. Le roi ne le pardonna pas à Luynes. Assiégés, assiégeants,

tous se moquaient de lui. Les pluies, les maladies aggravèrent sa

situation. Il leva le siége et s'en alla malade à une petite ville qui

l'arrêta aussi bien que la grande. Mourant, il eut encore le temps de

chasser le P. Arnoux, sa créature ingrate, et il avait bonne envie de se

défaire de Richelieu, qui minait aussi le sol sous ses pieds.

Celui-ci était poussé au ministère par la reine mère; mais auparavant,

il avait voulu se munir d'un paratonnerre, du chapeau de cardinal, qui

d'ailleurs lui donnerait la présence au conseil. L'affaire traîna deux

ans. En septembre 1622, Richelieu étant à Lyon, elle se fit. Un

gentilhomme, qui l'avait désobligé et désirait se rapprocher de lui,

apprend le premier, à Paris, la bonne nouvelle, saute à cheval, d'un

trait court à Lyon. Il force l'hôtel de l'évêque, sa chambre, tombe à

ses pieds: «Votre Éminence est cardinal!»

Cet homme si contenu ne tint pas à ce coup de foudre. Comme tous les

mélancoliques, il avait, en ces occasions, des accès de joie folle,

sauvage, furieuse (il avait un frère fou). Le voilà qui se met à danser

dans la chambre devant le gentilhomme épouvanté. Puis, cette folie

donnée à la nature, le nouveau cardinal, rassis, froid autant que

jamais, lui fit promettre, sur sa tête, de ne rien dire de ce qu'il

avait vu.

Le favori qui succéda à Luynes, Puisieux, aussi bon Espagnol, nous mit

encore plus bas. Le roi s'épuisait à deux siéges, Montpellier, la

Rochelle, et ne s'en tira que par une fausse paix, où l'on trompa ceux

qu'on ne pouvait vaincre. Et pendant ce temps-là les plus grands

événements avaient lieu en Europe, sans qu'on eût l'air d'en savoir

rien.

La France semblait avoir donné sa démission des affaires humaines.

Cloîtrée dans sa petite guerre protestante, elle avait laissé consommer

la ruine de son allié le Palatin, transférer le Palatinat à la Bavière.

Les Bavarois, les Espagnols, étaient maîtres du Rhin sur toute la rive

qui nous touche, de Strasbourg jusqu'à la Hollande. Et nous étions

cernés à l'Est.

D'autre part, la vallée des Alpes, qui mène du Milanais au Tyrol, la

Valteline, jusque-là soumise à nos alliés protestants les Grisons, avait

passé, sous ombre d'une révolution populaire, aux Espagnols du Milanais,

et ceux-ci désormais communiquaient à volonté avec leurs cousins

autrichiens. Petit lieu, petit fait, mais d'importance immense qui

serrait le carcan de l'Italie. Déjà Venise n'en respirait plus. Un pas

encore, elle étouffait.

L'Italie cria à la France, qui commença à ouvrir les yeux. Le 21 janvier

1623, nos Espagnols du Louvre, les Puisieux, les Bérulle, furent obligés

de laisser entrer au conseil un militaire breton, la Vieuville, qui prit

les finances, et apporta au ministère ce qu'on a appelé la _politique de

Richelieu_. C'était celle du bon sens, celle du péril, de la situation.

Depuis treize ans on trahissait la France. Il n'y avait pas une minute à

perdre, pour s'arrêter dans cette fatale carrière, pour tourner bride et

la sauver.

Le 7 février, la Vieuville traita avec la Savoie et Venise contre

l'Espagne, leur promit vingt mille hommes; chacune d'elles en donnait

douze mille. L'Espagne recula à l'instant. Cette grande et terrible

maison d'Autriche, qui, à ce moment même, bouleversait l'empire de fond

en comble, voici qu'elle se cache derrière le pape. Le pape, son

compère, déclare qu'il prend en garde les forts de la Valteline.

L'Espagne, au fond, avait tout ce qu'elle voulait, le passage commode de

Milan en Autriche.

La chose n'en reste pas moins glorieuse pour la Vieuville, malgré tous

les soins de Richelieu pour nous tromper là-dessus. C'est lui, c'est ce

Breton, qui montra le premier combien on avait tort d'avoir peur de

l'Espagne. Les succès de celle-ci aux Pays-Bas avaient tenu à ce qu'elle

n'y guerroyait pas elle-même, mais par le Génois Spinola, entrepreneur

de guerre, qui opérait avec des troupes à lui et des finances à lui, et

de plus avec son génie d'âpre _bravo_ de Gênes, fin, froid, rusé,

s'affranchissant de la pesanteur impuissante de l'administration

espagnole. Partout où celle-ci agissait directement, tout allait mal,

tout manquait, maigrissait, et dépérissait.

La Vieuville eût voulu reprendre la politique d'Henri IV, donner

Henriette au prince de Galles, aider le roi d'Angleterre à rétablir le

Palatin, son gendre. Comment le savons-nous? par Richelieu, son ennemi,

qui nous apprend que la Vieuville, ayant tout le monde contre lui,

abandonna à la fin ces projets et rassura les Espagnols.

La concession essentielle qu'il fit à leur parti, ce fut d'appeler au

conseil l'homme de la reine mère, l'ami de Bérulle, Richelieu même (24

avril 1624). Celui-ci, qui n'était connu que par son premier ministère,

et comme ex-aumônier de notre jeune reine espagnole, en gardait la

réputation d'un bon sujet qui ne contrarierait en rien Madrid et

mériterait toujours l'éloge qu'en avait fait l'ambassadeur d'Espagne:

«Il n'y en a pas deux en France aussi zélés pour le service de Dieu,

pour notre couronne et le bien public.»

Appelé par la Vieuville, il ne perdit pas de temps pour le mettre à la

porte. Ce fût fait en trois mois (12 août).

La Vieuville n'avait eu ni la tête forte, ni la suite, ni le caractère

qui pouvaient soutenir l'audace de sa première démarche, ce changement

radical dans la politique de la France, Richelieu en avait la force et

le génie. Mais, en revanche, tous ses précédents lui rendaient une telle

révolution plus difficile qu'à personne. S'il y entrait, il allait faire

une chose surprenante, étourdissante, monstrueuse. Car de quoi

procédait-il, avec son ministère et son chapeau, et tout son être,

sinon primitivement de Concini et de la reine mère, c'est-à-dire de

l'Espagne? Et il fallait maintenant se tourner contre l'Espagne! Mais

celle-ci disposait de Rome. Il faudrait donc aussi se tourner contre

Rome, dont on recevait le chapeau?

Que diraient alors la reine mère et Bérulle? Agirait-on contre eux?...

Terrible scandale d'ingratitude! Renier ses auteurs, et méfaire à ses

créateurs, et «faire passer son char sur le corps de son père!»

Un homme qui dérivait de la reine mère, et qui allait s'en détacher,

devait trouver en elle un point où elle-même flottât et fût, pour ainsi

dire, contre elle-même. Et il fallait encore qu'en cela on n'eût point

contre soi l'homme qu'elle consultait, Bérulle. Ce point fut le mariage

de sa fille Henriette. Le seul grand mariage qu'on pût lui faire en

Europe, c'était celui du fils de Jacques Ier. L'orgueil royal et

maternel était pris là. Et quant à Bérulle, la chose lui allait aussi.

Avec toutes ses petites prudences et ses petites ruses, il perdait terre

dès qu'on le lançait dans la vision donquichottique d'une grande

conquête religieuse de l'Angleterre.

Les Jésuite y avaient échoué! Mais les Oratoriens, si modérés, si

sages!... ils ne pouvaient manquer de réussir. Quelle gloire pour

l'institution nouvelle.

Voilà Bérulle pour l'alliance anglaise.

Mais il ne fallait pas s'y tromper. On ne pouvait épouser l'Angleterre

qu'en se brouillant (au moins pour quelque temps) avec l'Espagne, qui

avait désiré ce mariage pour elle-même. On ne pouvait gagner le roi

Jacques qu'en aidant au rétablissement de son gendre le Palatin. Et,

pour cela, il fallait deux choses, aider d'argent l'armée que Jacques

envoyait en Allemagne, et subventionner la Hollande, qui devait agir de

concert. Pour créer une diversion, on emprunterait des vaisseaux

hollandais qui aideraient le duc de Savoie à s'emparer de Gênes.

La reine mère et Bérulle, pour l'amour du grand mariage, et le salut des

âmes anglaises, avalaient assez bien cela. Mais l'affaire de la

Valteline était plus compliquée. Là, devant l'Espagne, on trouvait le

pape, qui la masquait, la défendait, et ne permettait de rien faire.

Heureusement Richelieu trouva une belle prise dans la passion même de

Bérulle. Au moment où la France allait rendre à la religion un tel

service, la conversion de l'Angleterre, était-il possible que le Père

des fidèles conservât pour l'Espagne une odieuse partialité?... Non, le

bon Bérulle était sûr qu'Urbain VIII serait aisément éclairé. Il se

chargea d'aller à Rome et de faire d'une pierre deux coups, en obtenant

du pape la dispense nécessaire au mariage, et un arrangement raisonnable

de l'affaire de la Valteline. Il répondit de finir dans un mois.

Le roi Jacques, fils de Marie Stuart, avait toujours eu un certain

faible pour les catholiques, et il était en termes de grande politesse

avec le pape. La forte épreuve de la Conspiration des poudres, où il

faillit sauter avec le parlement et Westminster, avait quelque peu

ralenti, non arrêté ce doux penchant vers Rome. Non sans cause. Une idée

fort juste frappait Jacques, c'est que le catholicisme est la religion

du despotisme. Son fils Charles Ier, quoique bon anglican, était dans

cette idée. Le père, le fils, contrariés par le parlement, qui les

tenait affamés d'argent, regardaient avec envie, avec admiration, la

monarchie espagnole. Épouser une infante, s'attacher fortement les

catholiques anglais et s'en faire une armée contre la constitution,

c'était leur rêve. Mais l'affaire était dangereuse. Le favori de

Jacques, l'étourdi Buckingham, la fait éclater. Il part pour l'Espagne

avec le jeune Charles. Ces chevaliers errants vont à Madrid demander la

princesse. Ils accordent tout à l'Espagne qui, ravie, annonce partout le

mariage, en fait les fêtes, lorsqu'un matin les oiseaux voyageurs, le

prince et Buckingham, se trouvent brusquement envolés.

Ce dernier, pour une affaire de galanterie, s'était piqué, avait rompu.

C'est ce qui rejeta Jacques vers la France, et amena Bérulle à Rome.

Mais le pauvre homme y trouva des difficultés imprévues, au lieu d'un

mois, y resta cinq, et n'arriva à rien. Soit par ménagement pour

l'Espagne, soit par ignorance de l'état de l'Angleterre, la cour papale

trouva mille et mille chicanes pour la dispense. Pour la Valteline

c'était encore pis. Là le pape n'entendait plus rien, il était

complètement sourd. En réalité, son neveu Barberini (le plus gras des

neveux, et qui tira de l'oncle la somme invraisemblable et constatée de

cent millions d'écus!) ce Barberini, dis-je, trouvait fort bon de rester

garni de ce gage, et ne désespérait pas de se faire là quelque jolie

principauté.

Bérulle priait, pressait, pleurait. Mais le pape allait _prendre l'air_

à Frescati. Il cherchait, en novembre, la fraîcheur et l'ombre des bois.

L'Oratorien invoquait tous les saints, courait dans Rome d'église en

église.

La conduite du pape était inexcusable. D'abord, il avait pris le gage

pour trois mois, et le gardait depuis deux ans. Ensuite, il refusait

même de le remettre aux Espagnols. Bien plus, il refusait de restituer

la Valteline aux Valtelins. Cette paralysie extraordinaire, qui

l'empêchait de rien faire, de rien dire, dès qu'on le sommait de rendre

un dépôt, était _chose honteuse_. On l'écrivit de France à Rome. Et l'on

ajoutait _chose impie_, quand la France rouvrait l'Angleterre au

catholicisme, quand la situation pressait, devait donner des ailes! Le

pape apparaissait le mortel ennemi de la papauté.

Le fond n'était que trop visible. Ses neveux, les Barberini, banquiers

de Florence, n'y voyaient qu'une affaire. Outre la Valteline, ils

couvaient de l'oeil Urbino, où s'éteignait la famille régnante. Ils

voulaient reprendre le fief du Saint-Siége, et avaient grand besoin de

la faveur des Espagnols.

D'où leur venait tant de sécurité, et, tranchons le mot, d'impudence? De

la position extraordinaire que les maisons d'Autriche et de Bavière

faisaient au pape dans l'Empire. En Bohême, en Allemagne, régnait le

légat Caraffa. Entouré d'une armée de moines, il commençait dans Prague

la terrible persécution qui a fait du pays le désert que l'on voit

encore.

Le cardinal de Richelieu semble avoir prévu qu'il aurait fort à faire

contre le pape. Outre l'influence que, de longue date, il avait prise

dans les assemblées du clergé de France, il se fit faire proviseur de

Sorbonne. Dès qu'il entra au ministère, il négocia avec les Turcs, et

obtint d'eux de relever l'église de Bethléem. Le culte Franc obtint par

lui à Jérusalem des libertés, un éclat tout nouveau. Enfin, il se lia

avec les catholiques anglais, leur écrivant que, pour leur cause, il

donnerait jusqu'à sa vie.

Tout cela lui créait une force religieuse. Et il en avait une,

politique, dans la colère du roi, furieux du mépris que le pape faisait

de lui. Louis XIII était capable de tout dès qu'il s'agissait de

_l'honneur_ de la couronne. C'est sur ce mot d'_honneur_ que Richelieu

concentra la délibération, sûr de vaincre par là; il n'y eût pas eu de

sûreté à contredire. Maintenant le roi, l'enfant colère, ne

changerait-il pas le lendemain? Cela pouvait bien être, Richelieu brava

ce danger. Il montra, ce jour-là, infiniment d'audace et de prévoyance,

devinant que le pape ne ferait rien et les Espagnols rien.

D'abord il envoya en Suisse, non pas Bassompierre, colonel des Suisses,

l'homme de la reine mère, qui eût fait manquer tout, mais son séide à

lui, Coeuvres ou d'Estrées, frère de Gabrielle. D'Estrées emporta près

d'un million, ce qui attendrit tout de suite et les Bernois protestants,

et le Valais catholique, qui s'offrirent à marcher. Zurich donna des

armes. La présence de l'ambassadeur rendit du courage aux Grisons. Dès

qu'il eut planté son drapeau à Coire, tous les bannis des vallées

accourent, demandent à combattre. Une explosion morale se fit d'abord

dans le coin des Grisons dont les Autrichiens s'étaient emparés. Le

peuple les chassa. D'Estrées n'eut plus qu'à y entrer et leur fermer la

porte sur le dos en fortifiant le pont du Rhin du côté du Tyrol.

Restait la Valteline même, et ce grand épouvantail des clefs de saint

Pierre qui flottaient sur les Alpes avec le drapeau romain. Là, il

fallait prendre un parti. Dernières sommations. En vain. L'ambassadeur

change d'habit; le voilà général. Une petite armée française, trois

mille hommes et cinq cents chevaux se trouvaient là, sans qu'on ait su

comment, pour appuyer les Suisses. Il ne manquait que des canons.

Les soldats du pape, dans leurs nids d'aigles, contre un ennemi sans

artillerie, n'avaient qu'une chose à faire: être tranquilles, n'avoir

pas peur. C'est ce qu'ils ne firent pas. La peur dispensa de canon.

Quoiqu'ils eussent avec eux nombre d'Espagnols, ils n'attendirent pas de

voir, il leur suffit de savoir que le drapeau de la France venait à eux

par la vallée. À la grande surprise des Suisses, qui ne pouvaient le

croire, ils abandonnèrent le premier fort et le brûlèrent. Tel fut

généralement l'adieu qu'ils laissèrent au pays, brûlant ce qu'ils

pouvaient, et faisant main basse sur cette population catholique qui les

avait appelés.

Cela donna la meilleure grâce à l'entrée des Français, qui semblaient

n'arriver que pour empêcher l'incendie. Le général pontifical, le

marquis de Bagni, poussé jusqu'à Tirano, reçut les ordres

d'accommodement qu'on voulait bien lui faire encore. Il espérait gagner

du temps, avoir quelque secours. Mais rien ne vint alors. Il tira sur

nous en pleine négociation. Cela força d'Estrées à l'attaquer et le

battre, avec tout le respect possible. La ville fut emportée sans

peine, voulant l'être et tout le peuple étant pour nous. Bagni, réfugié

au château, se rendit deux jours après et fut honorablement renvoyé avec

ses drapeaux. On ne lui garda que les blessés pour les soigner et les

nus pour les habiller; tous auraient voulu se faire prendre (décembre

1624).

Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19) · 第 50 / 90 题