ÉTATS GÉNÉRAUX

1614

Le contraste était beau en 1614 entre la cour et la France. Si la

seconde était desséchée jusqu'aux os, l'autre au contraire, splendide,

éclipsait les jours d'Henri IV, humiliait l'Espagne, notre amie, à qui

nous demandions l'infante.

Le grand coeur de la reine éclatait aux tournois de la place Royale, où

tous, pour dépasser les folies espagnoles, se ruinaient en chevaux, en

costumes. Cette mascarade coûta plus qu'une campagne. Bassompierre,

héros de la fête, n'y suffit qu'avec un cadeau de la reine, un office

de haute magistrature qu'elle lui donna à vendre.

Mareuil reproche à Henri IV d'avoir été économe en amour. À tort,

certainement. Mais c'est qu'apparemment il le compare à sa femme, qui

fut si généreuse. Elle n'était pas à elle-même; son amour était une

guerre où Concini ne la ménageait pas, et, à chaque traité, elle payait

les frais de la guerre, en femme de quarante ans.

Lui-même, de fat à fat, raconte à Bassompierre tout ce qu'il a tiré de

la grosse dame. Les vastes terres d'Ancre et de Lésigny, deux hôtels

dans Paris, le bâton de maréchal de France, la charge d'intendant de la

maison de la reine, les gouvernements d'Amiens, Péronne, etc. Un argent

fabuleux, cinq cent mille écus à Florence et à Rome, six cent mille

placés chez un financier, et un million ailleurs. Il était en mesure

d'acheter pour sa vie la souveraineté de Ferrare. J'oubliais le

meilleur, la boutique que tenait la Léonora, son trafic de places,

d'offices, d'ordonnances même!

La reine lâchant tout, qui se fut fait scrupule de demander, d'exiger et

de prendre? Mais, quoi qu'on tirât d'elle, on ne lui en savait nul gré.

Chacun volait fièrement, et restait mécontent. Qu'avaient eu les Condé?

Rien que cinq millions. Aussi leur mécontentement était au comble. Et

les Guises? Rien que six millions, sans parler des gouvernements, des

places, du mariage énorme de Montpensier. Les princes, Nevers, Vendôme

et Longueville, les seigneurs, Épernon, Bouillon, n'ayant guère eu

chacun qu'un petit million, voulaient extorquer d'avantage, grondaient

et menaçaient. Toute la noblesse se faisait pensionner, et n'en criait

pas moins. Cependant le fameux trésor de la Bastille avait tari. La

France tarissait. L'argent d'alors valait, comme métal, trois fois plus

qu'aujourd'hui, dix fois plus comme moyen d'acheter les denrées. Il

fallait le tirer d'un peuple trois fois moins nombreux, autant qu'on

peut conjecturer, et peut-être vingt fois plus pauvre.

Ce peuple, si on l'eût protégé, serait encore, à force de travail,

parvenu à payer. Mais lorsque tous les gens d'épée pillaient noblement

le pays, il était difficile de lever pour eux en argent ce qu'ils

avaient déjà pris ou détruit en denrées. Ces pensions qu'ils exigeaient,

d'où les eût-on tirées? De la terre dévastée par eux, des récoltes

foulées, mangées par leurs chevaux?

Malheur aux gens du roi qui se fussent permis de rappeler son autorité!

Un trésorier de France fut assez fou pour vouloir empêcher les taxes de

guerre que le duc de Nevers levait en Champagne contre le roi. Il fut

enlevé, mené chez le duc, condamné à mort par ses juges.

Le duc ne daigna le faire pendre, il l'habilla en fou, avec le bonnet à

grelots et la marotte en main, vous le mit sur un âne, et le promena

partout, pour qu'on vît bien le cas qu'il faisait du roi de France.

Ces princes, qui avaient exigé les États, dès qu'ils furent accordés

n'en voulaient plus. Quand le bailli du roi en Nivernais hasarda de

faire crier la convocation, la duchesse fit arrêter ses crieurs. Les

nobles trouvèrent au-dessous d'eux d'aller aux élections, et n'y

figurèrent que par leurs valets. En réalité, ces États ne leur

semblaient qu'un trouble-fête, qui pouvait éplucher de trop près la

liste des pensions.

Le Tiers n'élut, n'envoya que des juges, avec des avocats et des

officiers de finances. Gens fort capables d'examiner de près. Quand ils

se trouvèrent réunis, tous en robe noire et en bonnet carré, ils avaient

l'air d'un tribunal pour juger les nobles et la cour.

La passion ne leur manquait pas pour tenter de sévères réformes.

L'hérédité des charges les constituait depuis dix ans une sorte de

noblesse haïe et insultée de l'autre. Noblesse, il est vrai, achetée et

sortie de l'argent, mais qui, dans ces familles, était relevée par des

habitudes graves, et encore plus par leur nouvelle indépendance. Ils

n'avaient plus à solliciter les grands à chaque vacance. Ils ne

sentaient plus trembler la balance dans leurs mains. La justice, devenue

un fief patrimonial, marchait forte devant le fief, et la robe égalait

l'épée.

Ce qui malheureusement leur faisait tort, c'était bien moins l'achat des

charges, bien moins le droit annuel qu'ils acquittaient pour les

perpétuer dans leurs familles, que les émoluments variables qu'ils

tiraient de la justice. Payés par les plaideurs, et sur chaque procès

prélevant des _épices_, ce misérable casuel les abaissait, les empêchait

de prendre une grande attitude, ni de fortes racines dans la nation. Que

dis-je? quoique très-vaniteux, à les prendre en eux-mêmes et dans le

secret de leur coeur, ils n'étaient pas bien fermes. Ces profits

variables, trop généralement arbitraires, contestés des plaideurs, leur

abaissaient le coeur. Leurs charges étant toute leur fortune, ils s'en

croyaient comptables à leur famille. Ils craignaient fort qu'on y

touchât. Ils étaient, avant tout, pères et propriétaires. Le nom le plus

illustre, le vieux Harlay, par faiblesse pour les siens, venait de

donner un triste exemple; il avait vendu (ce qui jusque-là ne se faisait

pas encore) une charge de premier président.

Nos évêques, valets ou parents des maîtresses, de Gabrielle,

d'Henriette, fils de Zamet et de La Varenne, etc., n'en méprisaient pas

moins les magistrats, les appelant «une espèce mécanique et _épicière_.»

Plusieurs, comme Sourdis, nommé par Gabrielle archevêque de Bordeaux et

cardinal, cumulaient l'insolence de la pourpre et de la noblesse,

piaffaient en matamores, marchaient sur les pieds à tout le monde. Ce

Sourdis alla un jour, avec ses estafiers, briser la porte des prisons de

Bordeaux, en tirer des hommes qui étaient là sous arrêt du Parlement,

sous la main de la Loi.

Callot a immortalisé les nobles gueux de cour, ces capitans râpés,

traînant leur inutile épée autour du Louvre, mendiant une aumône ou

flairant un repas aux cuisines de monseigneur d'Ancre. Celui-ci leur

crachait dessus, et les appelait _faquins à mille francs pièce_. C'était

le taux d'un gentilhomme.

Gibiers de recors et d'huissiers, ils n'en étaient pas moins hardis

contre les juges, vaillants à bon marché contre les hommes de plume,

parfois de main légère et prompte aux voies de fait. Si l'on voulait

poursuivre, point de témoins. Peu de gens se souciaient de se mettre

sur les bras tous ces ferrailleurs qui se soutenaient entre eux.

À ces insultes accidentelles, joignez-en une permanente. Les nobles de

robe étaient soumis à la gabelle du sel. Les nobles d'épée s'en

moquaient. Les gabeleux, qui fouillaient les maisons pour constater le

sel acheté illicitement, n'eussent pas osé entrer chez eux. Ils

fouillaient chez les juges. En septembre 1613, la Cour des aides avait

eu la hardiesse d'ordonner qu'on irait _partout_, et que _tous_

payeraient, en proportion du nombre des personnes. Essai audacieux qui

n'allait pas moins qu'à l'_égalité en matière d'impôts_. La chose fut

écrite, non faite, resta sur le papier.

Voilà donc deux noblesses qui arrivent, deux armées, front à front.

Toutes deux se caractérisent, la noblesse par sa pétulance (au point que

le vieux maréchal La Châtre ne put la supporter et se retira). Le Tiers

marqua par son humilité; quoiqu'il eût le coeur bien gros, il alla faire

compliment aux nobles et au clergé. À l'ouverture, il parla à genoux.

Ce n'était point du tout le Tiers État du XVIe siècle, comme il avait

paru si fièrement à Poissy, mêlé d'esprits divers et de classes

diverses, vrai représentant de la France. En 1614, ce n'était qu'une

classe, tous juges et gens de loi. Et cependant plus de jurisconsultes.

Des praticiens, point d'administrateurs, si du moins l'on en juge par

l'informe chaos qu'offrent les cahiers des États. Il est visible qu'à

juger des procès, ces gens-là ne sont pas devenus de grands politiques.

Cependant il y avait quelques hommes de talent, le lieutenant civil de

Mesmes, éloquent, vif, hardi; le prévôt des marchands, Miron, frère du

Miron célèbre qui changea tant Paris sous Henri IV. Dans les magistrats

de provinces, quelques-uns brillèrent. Nommons par gratitude l'estimable

chroniqueur des États, Florimond Rapine, avocat du roi au présidial de

Saint-Pierre. Nommons surtout et désignons à la reconnaissance du pays

le héros de l'assemblée, Savaron, président au présidial de Clermont.

Jeune, il avait porté les armes; magistrat plus tard, érudit, il se

bornait à la petite gloire d'éditer son compatriote, le vieux Sidoine

Appolinaire. La grandeur de la situation, l'amour de la justice et le

sentiment des misères du peuple tirèrent de sa poitrine des paroles

inouïes, qui alors purent tomber par terre, mais pour revenir

foudroyantes par Sieyès et par Mirabeau.

Les voleurs avaient peur. Tout en faisant les fiers, au nom du roi

qu'ils avaient dans les mains, ils avaient vu l'agitation, la fureur de

Paris au procès de Ravaillac, et savaient par où on pouvait les prendre.

Celui qui eût eu le courage de relever la chemise sanglante de Henri IV

l'eût trouvée chaude encore, à brûler le Louvre.

On ne pouvait faire une réforme, mais bien une révolution. C'était au

Tiers État à y regarder et savoir ce qu'il voulait. Il était tout de

magistrats, lié avec le Parlement. La révolution se fût faite par la

voie judiciaire.

Le grand secret n'était pas un secret. Le vieux Harlay, qui avait tout

étouffé quand la régence donnait encore espoir, était retiré, mais non

mort. Le rapporteur de Ravaillac existait, et ses dépositions, _reçues

sous le secret de la cour_, n'avaient pas encore été détruites. Elles

existaient dans la cassette, murée à l'angle des rues Saint-Honoré et

des Bons-Enfants, avec la feuille dictée par Ravaillac sur l'échafaud,

entre les tenailles et le plomb fondu, et l'on pouvait y lire les noms

d'Épernon et de la reine.

Le témoin Dujardin Lagarde, assassiné par Épernon, Lagarde vivait

pourtant; il était à Paris, et demandait réparation. Pour réparation, il

eut la Bastille.

La dame d'Escoman, ajournée, non vraiment jugée, était à la

Conciergerie, toujours dans la main du Parlement, qui, par elle, avait

une hypothèque terrible sur le Louvre. Si, par Lagarde, on mettait

Épernon à jour, derrière lui, par la d'Escoman, on allait à la reine. Le

duc en trois jours eût été en Grève, et elle fût partie pour Florence.

Le jugement d'Épernon, qui eût frappé les grands d'une impuissance

constatée, aurait sauvé cent millions d'hommes qui sont morts de misère

par la perpétuité du régime quasi féodal, que la monarchie n'a nullement

fini, mais continué par la noblesse jusqu'en 89.

Pour cela, il fallait tenir Paris et savoir s'en servir. Il fallait que

le Tiers État, au lieu de venir avec toutes les petites jalousies de la

province, se jetât de coeur dans la grande ville, où est la chaude vie

de la France, qui n'est que la France même, incessamment filtrée par un

brûlant organe. Paris n'avait jamais été tant ligueur qu'on croyait. Et

d'ailleurs il ne l'était plus. Au contraire, il saluait de ses voeux la

guerre d'Henri IV, qu'il croyait une «guerre contre le pape.» Paris

protégea Charenton.

La cour, étourdiment, avait assigné au Tiers de siéger à l'Hôtel de

Ville. Il y aurait trôné et serait devenu un centre. Par sotte jalousie

de Paris, il aima mieux être rayon, un rayon pâle dans la gloire de la

noblesse et du clergé. Il alla se loger sous les pieds de ses ennemis.

Tandis que les deux ordres privilégiés siégeaient pompeusement dans les

salles hautes et décorées du couvent des Grands-Augustins, le pauvre

Tiers vint se cacher au réfectoire humide des moines, dans un

rez-de-chaussée sale et noir, où personne n'allait le chercher. Paris

n'eût su où le trouver.

Ils se laissèrent donner pour président un homme mixte, ni chair, ni

poisson, le prévôt Miron, que la cour appuyait comme propre à donner des

paroles, en éludant les actes. On put le juger dès l'entrée. Quand ce

malheureux trésorier, pilorié, promené sur un âne par le duc de Nevers,

apporta sa requête, l'affaire ne fut pas mise en délibération, sous ce

prétexte étrange _que l'heure était sonnée_ (d'aller dîner). L'homme, il

est vrai, s'était présenté seul, les autres trésoriers n'ayant osé le

soutenir, «l'ayant désavoué de l'_injure_ qu'il avait faite au duc,» en

faisant son devoir, et suivant les ordres du roi!

Je ne vois pas non plus dans le gros livre de Rapine que le président

ait saisi l'assemblée de la réclamation de Lagarde. Pas un mot d'une

affaire si grave que Lagarde lui-même dit avoir présentée aux États.

Ce livre de Rapine est bien étrange, quelquefois hardi dans la forme,

mais très-timide au fond. Les choses capitales sont cachées dans des

parenthèses. On apprend en passant, et par occasion, en une ligne, «que

tous les cahiers des députés demandoient la _suppression des pensions_.»

C'était la guerre à la noblesse que le Tiers apportait. Rien n'indique

qu'il ait suivi ce mandat des provinces. Il procéda obliquement,

demandant: 1º surséance, pendant la durée des États, aux levées d'argent

extraordinaires; 2º suppression des trésoriers qui payaient les

pensions. La reine se récria sur ce dernier article, disant que les

offices des trésoriers étaient à elle, un don qu'elle avait reçu du feu

roi. Le Tiers État, non moins galant, maintint ces trésoriers des

pensions. Cela devait faire croire qu'il respecterait les pensions

elles-mêmes.

Cependant ce seul mot de _pensions_ avait fait frémir la noblesse. Ce

même jour, 13 novembre, un homme à elle, un député du sauvage Forest,

sans consulter ses collègues de même province, vint, comme de sa tête,

avec les semblants de sa liberté montagnarde, proposer d'abolir le droit

annuel qui assurait aux magistrats l'hérédité des charges.

Guerre pour guerre. Si le Tiers touchait aux pensions des nobles, les

nobles leur jetaient cette pierre, les menaçaient dans leurs fortunes.

Mais tout cela était trop lent. Le duc d'Épernon, qui sans doute

craignait que, dans cette dispute entre les ordres, l'aigreur ne donnât

du courage, et qu'on ne mît sur le tapis l'affaire de Lagarde et de

Ravaillac pour l'envoyer au Parlement, d'Épernon résolut de frapper un

coup de terreur sur celui-ci, qui effrayât le Tiers, bridât les langues

sur ce sujet sacré. Probablement il était averti de ce qu'on voulait

faire par l'espion et le traître qu'on avait mis pour successeur de

Harlay, le président Verdun, l'âme damnée de la reine, de d'Épernon et

des Jésuites.

Le coup fut monté ainsi. Un soldat du duc défia un homme et le tua, fut

emprisonné par le bailli de Saint-Germain. D'Épernon, comme colonel

général de l'infanterie, réclame le prisonnier, prend des gardes au

Louvre et force la prison (14 décembre).

Le 15, la noblesse, exaltée, enhardie par l'outrage fait aux lois et aux

magistrats, déclare au Tiers qu'elle demandera au roi qu'il ne lève

point le droit annuel, c'est-à-dire _ne garantisse plus l'hérédité des

charges achetées_. Ces charges, non garanties, tombaient dès lors au

dixième de leur valeur. Les magistrats, qui y avaient mis tout leur

patrimoine, étaient ruinés.

Cette menace, apportée au Tiers, eut un effet inattendu. On vit alors

une chose qu'on ne voit guère qu'en France, où les hommes, mis en

demeure, s'élèvent parfois tout à coup au-dessus d'eux-mêmes. Un noble

éclair passa sur l'assemblée. Ces magistrats accueillirent avec

enthousiasme la proposition qui les ruinait. Plusieurs s'écrièrent qu'il

fallait abolir cette honteuse vénalité des charges, fermer la porte aux

richesses ignorantes, et ne l'ouvrir qu'à la vertu.

La proposition fut formulée par le lieutenant général du bailliage de

Saintes, président du gouvernement de Guyenne. Cette province si

misérable, rasée, exterminée par l'atrocité des impôts, et qui n'avait

plus que des larmes, avait ému son coeur, et elle lui inspira de grandes

paroles, dignes de la _Nuit du 4 août_.

Ce magistrat demande trois choses: 1º qu'on ne paye plus le droit qui

garantissait l'hérédité des charges; 2º que la taille soit réduite à

celle d'Henri III; 3º que le roi, s'il se trouve trop appauvri par les

demandes, sursoie au payement des pensions.

L'enthousiasme alla montant. Et la majorité adopta le sacrifice complet,

proposé par M. de Mesmes, l'_abolition expresse de la vénalité des

charges_.

Deux députés, au moment même, s'échappèrent et coururent aux chambres du

clergé et de la noblesse, qui, surpris de cette vigueur, essayèrent de

gagner du temps, admirant, exaltant un si beau sacrifice, mais demandant

_qu'on l'ajournât avec l'affaire des pensions_, qu'on n'occupât le roi

que de l'affaire du sel et de la suspension du droit annuel. On ne fut

pas pris à ce piége, et on leur envoya l'homme le plus ferme de

l'assemblée, Savaron, président de Clermont, qui leur dit: «Laissons-là

le droit annuel; allons à la racine du mal. La noblesse dit que la

vénalité lui ferme l'entrée aux charges ... Que la vénalité périsse!

«Les pensions en sont à ce point que le peuple, désespéré, pourra bien

faire comme ses aïeux les Francs, qui brisèrent le joug des Romains ...

Dieu veuille que je sois faux prophète! Mais enfin c'est ce brisement

qui a fondé la monarchie ...»

Ceci à l'adresse des nobles. Et l'hypocrisie du clergé, sa secrète

entente avec la noblesse, il la nota d'un mot; «Tous vos discours sucrés

ne réussiront pas à nous faire avaler la chose ... Vous craignez pour

le roi s'il perd un million et demi que lui rapporte le droit des

magistrats. Et vous ne craignez pas de lui laisser la charge des

pensions, qui est de cinq millions!»

Et au roi: «Sire, soyez le roi très-chrétien ... Ce ne sont pas des

insectes, des vermisseaux, qui réclament votre justice et votre

miséricorde. C'est votre pauvre peuple, ce sont des créatures

raisonnables; ce sont les enfants dont vous êtes le père et le tuteur

... Prêtez-leur votre main pour les relever de l'oppression!... Que

diriez-vous, Sire, si vous aviez vu en Guyenne et en Auvergne les hommes

paître l'herbe à la manière des bêtes?... Cela est tellement véritable,

que je confisque à Votre Majesté mon bien et mes offices, si je suis

convaincu de mensonge!»

Cette voix, sortie du coeur du peuple, donnait courage au Parlement. Dès

le premier discours, qui fut du 15, il avait procédé contre le duc

d'Épernon. Celui-ci joua le tout pour le tout. Le 19, le Parlement, à sa

sortie, trouva le duc avec ses bandes qui remplissaient la Grand'Salle

et la longue galerie des Merciers, fort obscure en cette saison. Ces

_bravi_, qui, sans nul scrupule, eussent fait un carnage de toute la

Justice de France, commencèrent par des cris, des risées, des menaces.

Puis ils passèrent aux gestes, et l'on ne sait si réellement il y eut

des coups. Ce qui est sûr, c'est qu'ils ruaient des éperons à travers

les robes, les accrochaient et les tiraient pour faire tomber les

magistrats. Ceux-ci retournèrent sur leurs pas, s'enfermèrent dans leurs

salles. Le duc resta maître du champ de bataille.

La Justice, créée pour donner la chasse aux brigands, fut chassée par

eux cette fois; les voleurs enfermèrent leurs juges.

Que fit le Parlement le lendemain? Rien du tout. Et rien encore pendant

cinq jours. Ce corps certainement était neutralisé par la trahison de

son président.

La noblesse ne douta pas que le Tiers ne fût effrayé de l'aventure du

Parlement. Le 20, par le clergé et directement par un de ses membres,

elle demanda, exigea que Savaron lui fît excuse. À quoi il répondit

fièrement: «J'ai porté les armes cinq ans, et j'ai moyen de répondre à

tout le monde en l'une et l'autre profession.»

Mais les nobles n'eussent daigné croiser l'épée avec un homme de robe

longue. Un d'eux, Clermont d'Entragues, dit que Savaron devait être

fouetté par les pages, berné par les laquais.

Le clergé, _au nom de la paix_, voulait que le Tiers avalât ceci, et fît

excuse à la noblesse de l'injure qu'il n'avait pas faite. De Mesmes fut

envoyé effectivement aux nobles, mais ce fut pour poser la question sur

un terrain plus haut: «Les trois ordres sont trois frères, enfants de la

France. Au clergé, la bénédiction de Jacob et le droit d'aînesse. À la

noblesse, les fiefs et dignités. Au Tiers État, la justice. Le Tiers,

dernier des frères, reconnaît son aîné au-dessus de lui. Mais la

noblesse doit voir un frère en lui. Elle donne la paix à la France, nous

aux particuliers...

«Au reste, n'a-t-on pas vu souvent dans les familles que les aînés

ravalaient les maisons, que les cadets les relevaient?»

Ce fut un coup de poignard pour la noblesse. Pour la première fois,

l'égalité timide avait réclamé ce nom de frères, de cadets, de frères

inférieurs, mais déjà en rappelant que les aînés pouvaient déchoir, les

cadets sauver la famille...

«Des fils de savetier nous appeler frères!» Ce fut le cri des nobles.

Ils crièrent en tumulte jusqu'à neuf heures du soir. Et alors, quoiqu'il

fût si tard, ils allèrent demander vengeance au roi. Ils trouvèrent

porte close, les ponts levés, le roi couché.

Ce même jour 24 décembre, le Parlement, enfin réveillé, s'était souvenu

de l'injure du 19, et s'était mis à procéder. Le Tiers déclara, le 27,

que de Mesmes avait bien parlé, et qu'on l'avouait de tout.

Au point où étaient les choses, Condé avait la partie belle. Cette

popularité qu'il cherchait jusque-là par de mauvais moyens, il pouvait

la gagner par le salut de la France. S'il eût été le 27 aux États et au

Parlement, il eût entraîné tout. Il n'osa, et resta chez lui.

La reine ne perdit plus de temps pour faire jouer la grande machine, le

roi,--pour comprimer par lui le Tiers, le Parlement, sauver d'Épernon,

relever la noblesse.

Jour mémorable. Le roi fut posé, ce jour-là, roi des nobles contre le

peuple.

C'est le sens de tout ce qui suit pour deux cents ans. Nous attendons

89.

Le 28, ce petit garçon de treize ans et demi, en son Louvre, répétant sa

leçon apprise, ordonne au Tiers État _de faire excuse à la noblesse_.

Et il ordonne au Parlement _de cesser les poursuites contre son cousin

le duc d'Épernon_.

Le prince de Condé, lâchement, fit semblant de croire que le Tiers avait

l'intention de s'excuser et lui conseilla de le faire.

Le Parlement, battu, bloqué chez lui par d'Épernon, ne fut pas quitte

pour cela. Il lui fallut endurer sa présence. Cet homme, qui portait le

meurtre au front et le sang d'Henri IV, au lieu de figurer sur la

sellette, comme il devait, vint trôner comme duc et pair. Ceux qu'il

avait bafoués et outragés le soir, il les brava de jour. Il n'excusa,

n'expliqua, ne regretta rien. La tête haute, en quelques mots brefs, il

assura la cour de sa protection.

Le Tiers fut traité de même. Le petit roi ne daigna lire ses trois

propositions et les renvoya à ses gens. Il n'avait qu'un mot, et sa mère

un mot: «Faites au plus tôt votre cahier.» C'est-à-dire: Partez au plus

vite.

On avait été jusqu'à écrire d'avance les excuses que devait faire le

Tiers. Celui-ci, exaspéré, n'en tint compte, dit qu'il ne s'expliquerait

pas devant la noblesse, mais devant le roi. Il prit même un rôle

agressif. Il menaça d'_écrire aux provinces_ si on ne donnait prompte

réponse à ses propositions. Enfin, il demanda _qu'on lui communiquât

l'état des finances_.

Cette demande, si simple et si prévue, jeta un trouble extrême à la cour

et aux chambres du clergé et de la noblesse. On put juger alors de la

parfaite entente, de l'union de tous les voleurs. Le clergé envoya au

Tiers État le doucereux évêque de Belley, Camus, l'auteur fadasse de

tant de plats romans, de bergeries dévotes, mêlés de l'_Astrée_ de

d'Urfé et de la _Philothée_ mignarde de saint François de Sales. «Les

finances, dit-il, sont l'Arche sainte de l'ancienne Loi ...

Gardons-nous d'y toucher ...»--À quoi un membre du Tiers dit vivement:

«Mais nous sommes sous la Loi nouvelle, qui veut le jour et la lumière.»

Le ministre Jeannin, très-fidèle à l'ancienne Loi, voulut bien apporter

cette Arche, mais non l'ouvrir. On communiqua quelques chiffres

incomplets, inexacts et faux. Et encore on défendit de les copier. Le

Tiers enfin fut obligé de dire qu'une telle communication lui était

superflue, qu'il n'en prendrait pas connaissance.

Jeannin, pour rester au pouvoir, avait pris la tâche honteuse de mentir

pour la cour et de couvrir ses vols. Il dit effrontément que le trésor

des quarante millions de la Bastille n'était que de cinq; il supposa que

la dépense avait augmenté de neuf millions, et la recette diminué de

huit! Chiffre impossible et ridicule; car, alors, on n'eût pas vécu.

Enfin, pour embrouiller complètement, et dérouter tout examen, à

l'article des levées d'argent, il additionne pêle-mêle la recette avec

la dépense!

Malgré les défenses expresses, le Tiers copia ce chaos, et l'envoya dans

les provinces.

Cependant on cherchait, on trouvait contre lui, on lui jetait aux jambes

des barres pour l'arrêter et des pierres pour le faire tomber.

Les magistrats qui composaient le Tiers sortaient en grande partie de

familles de finances. La noblesse crut les embarrasser en proposant une

chambre de justice qui examinerait et poursuivrait les financiers (5

décembre.)

Les nobles, débiteurs de ceux-ci, se fussent acquittés à bon compte, en

les payant d'une corde. Le Tiers se montra ferme encore; malgré ses

rapports de famille, il déclara trouver très-bon qu'on recherchât les

financiers.

La seconde pierre qu'on lui jeta fut une réforme de la Justice, dont on

le menaça, et la troisième (lancée par le clergé), une réduction des

conseillers d'État. Le Tiers, en vrai Romain, vota cette réduction, qui

fermait aux magistrats leur plus belle perspective.

La seule vengeance qu'il prit, ce fut d'écrire en tête de son cahier,

comme premier article et _loi fondamentale_, la défense du roi contre le

clergé, la condamnation des doctrines qui avaient armé Ravaillac,

l'indépendance du pouvoir civil, l'injonction à tous ceux qui auraient

des offices ou des bénéfices de signer cette doctrine, enfin la

proscription des souteneurs de l'autorité étrangère.

Les historiens, qui ne voient là qu'une bassesse, une flatterie, n'ont

aucun sentiment de la situation ni du moment. Le sang du roi fumait

encore.

Ces souteneurs du pape, qui étaient-ils? Les bons amis de Ravaillac,

ceux qui l'avaient poussé, regardé faire, et qui profitaient de son

crime. Qui? D'Épernon et Concini, les Jésuites, les mauvais Français,

nos Espagnols de France et les excréments de la Ligue.

L'article les marquait tous. On ne pouvait pas encore les mettre en

Grève; on les piloriait dans la Loi.

Quand Samson mit le feu à la queue des trois cents renards, qui s'en

allèrent criant, brûlant les blés des Philistins, ces animaux ne firent

pas plus de bruit que les défenseurs des Jésuites et les prélats

ultramontains.

Ils vinrent, l'un après l'autre, déclamer, pleurer et crier au sein du

Tiers sur le malheureux sort de la Religion. Ils y jetèrent l'incident

pathétique des catholiques cruellement persécutés, disaient-ils, en

Béarn par les huguenots. Le président Miron, prenant rôle dans la

comédie, appuya cette lamentation de ses sanglots et de ses larmes.

Le Tiers n'en fut pas dupe. Peu favorable aux protestants, il tint ferme

contre les Jésuites. Contre la cour, c'était la même chose. On put le

voir à la peur de celle-ci, qui se fit tout à coup bienveillante pour

les magistrats, leur fit dire que les charges non-seulement passeraient

aux fils, mais aux héritiers quelconques et aux veuves.

Ce miel intempestif, donné si lâchement et par peur, n'adoucit rien. Les

magistrats en sentirent mieux leur force, et le Parlement, adoptant

l'article, en fit un arrêt, et lui donna la force judiciaire (31

décembre).

Il ne restait qu'à mettre les noms dans cet arrêt pour en faire la

condamnation de grands coupables qui bravaient la Justice.

Leur arme, leur ressource suprême, connue dans la première dispute, ce

fut encore le roi. Avec le petit mannequin, ils pouvaient assommer la

raison et la loi. Cette fois encore le Tiers, le Parlement, furent

accablés par le roi même, qui équivoqua l'article à lui, et leur

interdit de défendre sa royauté, sa vie! prenant parti pour ceux qui

tuaient les rois, pour les assassins de son père!

C'étaient eux justement qui le liaient; il n'était pas libre. La

complicité de la cour et de la reine même dans la mort d'Henri IV

enhardissait tellement le parti jésuite, que le cardinal Du Perron, son

organe, dit au roi en personne que, s'il ne cassait l'arrêt du

Parlement, le clergé en concile _excommunierait ceux qui refusent au

pape le droit de déposer les rois_.

Cent vingt membres du Tiers protestèrent pour que l'article restât écrit

au cahier, malgré l'ordre du roi. Ils protestèrent de vive voix, mais

tous ne signèrent pas la protestation. Ce qui permit au président Miron

de nier la majorité. En vain Savaron monta sur un banc. On étouffa sa

voix. Le président cria que le roi le voulait ainsi, et l'avait dit

lui-même, de sa bouche et sans interprète. On prit un moyen terme. On

effaça sans effacer, en écrivant l'article pour dire qu'on ne l'écrirait

pas.

Tout le débat finit sur ce premier article, qui fut en même temps le

dernier. La comédie honteuse finit comme ces arlequinades où le _Deus ex

machinâ_ qui fait le dénoûment est tout simplement le bâton.

Un sieur de Bonneval, membre de la noblesse, sans cause ni prétexte,

bâtonne un magistrat du Tiers. Et, d'autre part, Condé, furieux contre

la reine, qui lui fait intimer de ne point faire visite au Tiers, fait

bâtonner par un des siens un gentilhomme de la reine. De là, entre la

reine et lui, une basse et grossière dispute. «Je n'ai pas peur de vous,

disait Condé. Que me ferez-vous?» Le roi les sépara. La reine avait

mandé pour la défendre toutes les bandes de M. de Guise.

Condé alla au Parlement, et dit froidement qu'il avouait son

gentilhomme d'avoir assommé l'homme de la reine, que ce n'était que

représailles. «MM. de Guise, dit-il, ont bien assassiné de Luz. Et le

maréchal d'Ancre a bien fait assassiner Rubempré. M. d'Épernon a bien

...» Condé acheva-t-il? dit-il que d'Épernon avait assassiné Lagarde, le

dénonciateur de Ravaillac? Nous savons seulement qu'il nomma d'Épernon.

Cela suffit: la reine, tout à coup souple comme un gant, fit tout ce que

voulait Condé. Il eut pour son homme des lettres d'abolition, et l'homme

de la reine garda ses coups de bâton. Le Tiers, plus ferme, fit

condamner, au moins par contumace, le député de la noblesse qui avait

bâtonné un de ses membres, et il fut exécuté en effigie.

Voilà un pas de fait. Concini, Guise et d'Épernon ont été nommés

_assassins_. Le peuple ajoutait _d'Henri IV_. Que serait-il arrivé si le

Parlement n'avait fait la sourde oreille? S'il eût relevé la chose, il

eût eu Paris pour auxiliaire, et son glaive innocent, dont riaient les

bandits, aurait eu le fil et la pointe. La cour, devant un tel procès,

eût été trop heureuse de recevoir les conditions du Tiers.

Une politique nouvelle eût commencé, anti-cléricale, anti-espagnole. Le

cahier du Tiers l'indiquait.

Le président y avait glissé une demande des mariages d'_Espagne_. On

effaça le mot _Espagne_.

Le cahier contenait une révolution contre le clergé. Il demandait:

1º Qu'il y eût une justice sérieuse pour les prêtres, qu'ils fussent

jugés, non par les leurs, intéressés à les blanchir toujours, mais par

les juges laïques;

2º Que la justice d'Église fût gratuite, qu'elle parlât français,

qu'elle n'arrêtât personne sans l'intervention de la justice laïque;

3º Que le curé ne fît plus payer pour les baptêmes, mariages et

sépultures, et qu'il en remît les registres au greffe;

4º Que les villes reprissent l'administration des hôpitaux, et que leurs

administrateurs reçussent les aumônes dues par les évêchés et couvents;

que tout ecclésiastique qui aurait plus de six cents livres par an en

payât un quart pour les pauvres; que chaque monastère nourrît un soldat

invalide; les autres invalides nourris aux Hôtels-Dieu, partie aux frais

des hôpitaux et partie aux frais du clergé;

5º Que le clergé n'acquît plus d'immeubles (sauf un cas), et ne reprît

point par rachats forcés ses anciens immeubles aliénés qui avaient passé

de main en main.

Ces actes terribles qui perçaient le coeur du clergé lui firent craindre

extrêmement que le Parlement ne lançât le grand procès qui eût donné la

force au Tiers. Il se serra tremblant sous la cour et sous la noblesse.

Les trois puissances furent d'accord pour mettre le Tiers à la porte,

finir brusquement les États. Le roi exigea le cahier et fit la clôture

le 23 février. Et quand, le lendemain, le Tiers crut pouvoir revenir

pour achever les affaires, comme il l'avait demandé, il trouva porte

close, et déjà les bancs enlevés, les tapisseries détachées. Le

chroniqueur Rapine, dans sa douleur naïve, s'écrie qu'en effet les

voleurs avaient sujet de craindre «une assemblée nouvelle, où peut-être

Dieu et notre mère, notre douce Patrie, l'innocence de notre roi,

auroient suscité quelqu'un pour nous tirer de ce sommeil qui nous

assoupit quatre mois.»

«Et que deviendrons-nous? Nous venons tous les jours battre le pavé de

ce cloître, pour savoir ce qu'on veut faire de nous. L'un plaint l'État,

l'autre s'en prend au chancelier. Tel frappe sa poitrine, accuse sa

lâcheté; un autre abhorre Paris, et désire revoir sa maison, sa famille,

oublier la liberté mourante...

«Et pourtant, après tout, dit-il en se relevant avec force, sommes-nous

autres que ceux qui entrèrent hier à la salle des Augustins?»

Ce mot a attendu deux cents ans sa réponse. «Nous sommes, a dit Sieyès,

ce que nous étions hier.»--«Et nous jurons de l'être.» C'est le serment

du Jeu de Paume.

Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19) · 第 39 / 90 题