LOUIS XIII--RÉGENCE--RAVAILLAC ET LA D'ESCOMAN

1610-1614

La terrible instabilité du gouvernement monarchique éclate à la mort

d'Henri IV. Ce qui succède, c'est l'envers de ce qu'il a voulu: la

France retournée comme un gant.

Au dehors, tout ce grand système d'alliances, cette toile longuement

ourdie, emporté d'un seul coup. Le double mariage espagnol (vraie cause

de la mort d'Henri IV) va se faire. La guerre de Trente ans redevient

possible, et la France espagnolisée gravite en moins d'un siècle aux

grandes guerres du grand roi, à la Révocation de l'édit de Nantes, à

l'expulsion de six cent mille hommes, à la sublime banqueroute de deux

milliards cinq cent millions.

Le trésor que Sully avait amassé, défendu, est gaspillé en un moment. Le

domaine qu'il dégageait est rengagé, les propriétés de l'État vendues.

Tous les établissements de ce règne abandonnés, les bâtiments

interrompus, les canaux délaissés. Les manufactures de soieries, de

glaces, la Savonnerie, les Gobelins, fermés et les ouvriers renvoyés. Le

Louvre, qui allait s'encanailler en logeant les grands inventeurs, le

Louvre reste aux courtisans. Adieu le musée des métiers et le Jardin des

Plantes; ces folies du roi, et mille autres, dorment aux cartons de

Sully.

Des Tuileries, de l'Arsenal, on arrache ses arbres chéris, les mûriers

d'Henri IV. On eût volontiers jeté bas ses monuments. Mais on eut peur

du peuple. Par un revirement inattendu, le peuple s'aperçut qu'il aimait

Henri IV. La légende commence le jour de la mort; elle va grandissant

par la comparaison de ce qui est et de ce qui fut.

Ce qui domina dans Paris, au moment, ce fut une terreur extraordinaire.

On se crut perdu. Les femmes s'arrachaient les cheveux, moins de deuil

encore que de peur. Il en fut de même partout. L'horreur de la Ligue

revint à l'esprit, et on en frissonna. De là, un calme surprenant, je

dirai effrayant. Car cette grande sagesse tenait à une chose, c'est que

la France, n'ayant plus ni idée, ni passion, ni intérêt moral, ne se

sentait plus vivre. Elle était toute dans le roi, dans un homme qu'on

avait tué. Et il en restait, quoi? Un marmot de huit ans, qui, le 15,

remit le royaume à sa mère, et qui, le 29, eut le fouet. (Lestoile, p.

599.)

La royauté, nulle en 89, à la mort d'Henri III, devant la vie forte et

furieuse qu'avait alors la France, est tout ce qui reste à la mort

d'Henri IV. On se demande ce qu'est cet enfant, au physique, au moral.

Heureusement, son médecin nous éclaire parfaitement: ne le quittant ni

nuit, ni jour, il a écrit (en six énormes volumes in-folio) le journal

de ses fonctions, tout le menu de ses dîners, et chaque soir les

résultats de sa digestion. Si le moral procède du physique, on peut

étudier là-dessus[2].

[Note 2: Dans un gouvernement idolâtrique, fondé sur la divinité de

l'individu, ce point est grave. Je n'y insiste pas. On rirait, et rien

n'est plus triste.--L'historien, le politique, le physiologiste et le

cuisinier étudieront avec profit ce monument immense, 6 vol. in-folio

d'une fine écriture: _Ludovico-trophie_, par Hérouard, médecin du roi,

seigneur de Vaugrineuse (_mss. Colbert_, 2601-2606). J'en cite une seule

journée, qui donne l'impression qu'eut l'enfant royal de la mort de son

père:

«M. le Dauphin, l'ayant sceu, en pleura, et dit: Ha! si je y eusse esté

avec mon espée, je l'eusse tué. Chacun se vint offrir à lui de la

chambre de la royne.--Raisins de Corinthe et à l'eau de rose, asperges

et salade, potage, hachis de chapon ... deux cornets d'oublies, quatre

prunes de Brignolle, figues sèches, du pain bu de la ptisane, dragée de

fenouil, puis mené, etc. Et chez lui à neuf heures: pissé jaune-paille,

puis desvestu, mis au lit. Pouls solide, égal, pausé. Chaleur douce.

Prié Dieu. Dit vouloir coucher avec M. de Souvré: «Pour ce qu'il me

vient des songes.» La royne l'envoie quérir pour le faire coucher dans

sa chambre...

«Le XV, esveillé à six heures et demie ... À sept heures un quart, levé,

bon visage, guay, pissé jaune, peigné. Vestu d'un habillement bleu. À

huit heures et demie, déjeuné, ne sceut mangé, beu de la ptisane. Il

avoit du ressentiment, et si l'innocence de son asge lui donnoit par

intervalles quelque gaieté. Mené à la messe. À neuf heures et demie,

disné; raisins de Corinthe, asperges, salade, potage, chapon bouilli;

pris un peu d'un gasteau feuilleté, bu du vin blanc ... _Intrepidus_.»

À ces notes curieuses sur le caractère de l'enfant royal, on peut

joindre les lettres du nonce, qui font très-bien connaître la mère.

Elles racontent, entre autres choses, les violentes scènes qui eurent

lieu (en 1622), entre elle et le prélat Ruccellaï, un Italien qu'elle

avait favorisé beaucoup, et qui avait été supplanté dans sa faveur par

le jeune Richelieu. Pour obtenir de Louis XIII qu'il chasse Ruccellaï,

elle soutient qu'il a fait semblant d'être amoureux d'elle; que, sous

prétexte d'admirer ses dentelles, il s'est émancipé, etc. C'est la scène

de Tartufe et d'Elmire, mais plus comique, la reine étant d'âge

très-mur, très-lourde d'embonpoint. Tout cela est écrit en chiffres,

comme le plus terrible mystère. (V. nos _Archives, extraits du Vatican,

Nonciatures_, carton _L_, 389.)]

La sagesse accomplie du peuple, son calme et son indifférence,

l'aplatissement des factions, des anciennes fureurs, étonna bien

l'Espagne. On avait cru tout au moins qu'il y aurait un petit massacre

des huguenots, et ils furent avertis de fuir. Il se trouva un Jésuite

qui osa dire en chaire cette parole meurtrière: «Nous n'en aurions pas

pour un déjeûner.» Mais rien ne bougea. Au contraire, à Paris et

partout, les catholiques disaient qu'ils protégeraient les huguenots.

Le roi fut tué à quatre heures. Jusqu'à neuf, on fit dire partout qu'il

n'était que blessé. Mais, à six heures et demie, on avait proclamé

l'étrangère (qui parlait encore italien), l'Autrichienne, petite-nièce

de Charles-Quint et cousine de Philippe II. Et l'ennemi gouvernait au

Louvre.

Les princes étaient absents. Et on eût peu gagné à leur présence.

Soissons était un sot; et son neveu Condé, que Soissons et tous les

Bourbons disaient adultérin et fils d'un page gascon, avait l'esprit

brouillon de la Garonne, la faim d'argent d'un cadet de Gascogne, tenu

très-longtemps au pain sec. Il eût sucé la France à mort.

D'Épernon, qui avait rapporté le roi au Louvre, prit sa place en quelque

sorte, s'y logea militairement et donna tous les ordres, comme colonel

général de l'infanterie. Les gouverneurs de province étaient à Paris, et

tous très-aimables; la mort du roi les faisait rois. D'Épernon prit avec

lui l'ombre de la Ligue, M. de Guise, fils du Balafré, et l'homme le

plus riche de France, du reste homme de peu, petit galant camus. Guise

saluait de toutes ses forces, mais personne n'y prenait garde, et les

femmes haussaient les épaules. D'Épernon piaffant à cheval, rajeuni de

dix ans, occupe par les gardes le Pont-Neuf et tous les abords du Palais

de Justice. Il entre au Parlement avec Guise. Mais celui-ci se tint

modestement debout. D'Épernon s'assied, prend séance, et, furieux sans

cause, se met à menacer les magistrats. Quoique Condé y eût quelques

amis, ces hommes de justice, très-agréablement flattés qu'on leur

demandât la régence, et d'ailleurs serfs des précédents, n'avaient garde

de s'élever contre la reine. L'heureuse régence de Catherine de Médicis

frayait la voie à Marie de Médicis. Une étrangère? d'accord, mais c'est

l'essence même du droit monarchique. Le roi étant l'État, le salut

corporel du roi est toute l'affaire. Or, la mère et nourrice est la

meilleure gardienne de cet enfant qui contient tout.

À ces gens tout gagnés, le furieux, frappant sur son épée (son

secrétaire l'assure lui-même), dit: «Elle est au fourreau ... Mais, si

la reine n'est déclarée régente à l'instant, il y aura carnage ce soir

...» Cette éloquence éblouit le Parlement, qui déclara sur l'heure,

envoya à la reine. La chose alla si vite que les gardes non avertis

arrêtèrent honteusement ces envoyés au passage, constatant la captivité

du corps qui donnait la régence.

L'enfant royal ayant fort bien dîné le jour de la mort de son père, le

lendemain matin, s'étant levé gaiement, bien déjeûné et bu un bon coup

de vin blanc; alors (dit son médecin), _intrepidus_, il monta sur une

jolie petite haquenée blanche, alla au Parlement, et donna à sa mère

l'autorité que le Parlement lui avait déjà donné la veille. Il ordonna,

de sa petite voix, que sa mère serait _régente pour avoir soin de son

éducation_; en d'autres termes, il commanda qu'elle lui commandât,

l'éduquât, le châtiât. Le 29, il disait: «Du moins, ne frappez pas trop

fort.»

Une chose, très-indécente, dans la séance royale, et qui fit voir où on

était tombé, c'est qu'après les premières harangues Concini, qui était

là avec son plumet et son importance, oubliant les horions dont il avait

la marque, se met à dire d'une voix claire: «La reine doit maintenant

descendre.» À quoi le premier président, octogénaire, Harlay, de sa voix

creuse et du fond de son deuil, lui dit: «Ce n'est pas à vous de parler

ici.»

Chacun fut accablé en voyant à qui une femme étrangère et la moquerie de

la fortune venaient de jeter la France.

Le peuple, dans les rues, criait en pleurant: «Vive le roi!» Ce qui eût

fait pleurer bien plus, ce fut de voir au Louvre Sully, qui, le 14,

s'était tenu clos à l'Arsenal, mais qui, le 15, fut traîné à la cour par

le duc de Guise, pour faire la révérence aux assassins du roi. Chose

lamentable! pour sauver sa fortune, il lui fallut embrasser d'Épernon.

Celui-ci fut miraculeux de sang-froid, d'impudence. Il avait empêché

qu'on ne tuât Ravaillac. Ce qui lui fit beaucoup d'honneur, et fort peu

de danger; car ce terrible fou n'avait pas eu d'incitation directe; avec

un homme si bien né pour la chose et si naïvement meurtrier, il

suffisait de l'entourer de personnes bien pensantes, intelligentes, et

de sermons indirectement provocants.

On l'avait traîné au Louvre et mis d'abord à l'hôtel de Retz, qui était

contigu. Là, qui voulait venait le voir et lui parler. Cotton vint entre

autres, et lui dit: «Mon ami, prenez bien garde de faire inquiéter les

gens de bien.» Ravaillac en rit, s'en moqua. Il était d'un calme

extraordinaire, comme un homme qui a peu à craindre et se sent bien

appuyé.

Il semblerait pourtant que d'Épernon s'inquiétât et eût peur qu'il ne

jasât trop, et qu'il le mît chez lui, à l'hôtel d'Épernon. C'est de là

qu'on le tira, le 17, pour le mener à la Conciergerie. (Lestoile, éd.

Michaud, II, 593.)

Dès le 17, on put voir que personne n'avait envie de s'exposer pour

Henri IV, et qu'il n'y aurait pas de justice. Le comte de Soissons, qui

avait dit, juré qu'il le vengerait, arriva à Paris, accompagné de

beaucoup de gentilshommes. Mais quand il vit d'Épernon si fort au

Louvre, quand il eut parlé à la reine, qui lui ferma la bouche en lui

donnant la Normandie, il avoua en sortant que c'était une grande

princesse, et d'Épernon fut son meilleur ami.

Le Parlement fut plus embarrassé. Le peuple était furieux, insensé de

fureur, à mesure qu'il se rassurait. On le voyait devant la

Conciergerie, où était Ravaillac, qui jetait des pierres au prisonnier à

travers un mur épais de dix pieds. On examina d'abord à quelle torture

il serait mis, et l'on écarta la plus dure. On ne chercha nul

éclaircissement ni à Angoulême, où l'on pouvait prendre les prêtres qui

l'avaient armé de la vrai croix, ni à Paris, où on avait sous la main le

soldat qui, d'avance, avait tout dit, jusqu'à la couleur de l'habit de

Ravaillac. Le vieux Harlay eut l'idée de faire venir les parents de

l'assassin, et il ne le fit pas, soit que le Parlement y fût contraire

ou que lui-même ait pensé qu'un trop grand éclat amènerait la guerre

civile.

Les Jésuites, appelés par le bonhomme Harlay, se tirèrent d'affaire

lestement, disant qu'ils ne se souvenaient de rien, et que de pauvres

religieux comme eux ne se mêlaient pas des grandes affaires. Leur unique

affaire, c'était leur maison; le jour même de la mort du roi, ils y

mirent cinquante ouvriers pour l'agrandir et l'embellir, comme on la

voit aujourd'hui (collége Charlemagne), avec un galant petit dôme; et,

pour l'église, la façade à la mode, à trois étages de colonnades, avec

consoles et pots de fleurs.

Ils ne tinrent pas quitte Henri IV. On lui tira son coeur, dont les

Jésuites s'emparèrent. Dans je ne sais combien de carrosses, ils s'en

allèrent le portant à la Flèche, peu rassurés pourtant et craignant que

le peuple ne leur fît un mauvais parti. Pour cette cérémonie, ils

prirent l'heure insolite de cinq heures du matin, et tous leurs bons

amis de la noblesse montèrent à cheval pour les rassurer.

Cependant Ravaillac ne dénonçait personne. Il voulait mourir seul, et

avait dit d'abord qu'il ne regrettait rien, ayant réussi. Plus tard, il

parut ébranlé et avoua que c'était un mauvais acte; mais que cependant

il l'avait fait pour Dieu, et qu'il espérait dans sa grande miséricorde.

Il montra une extrême douceur, quand le Jésuite auquel il s'était

adressé lui dit avec injures qu'il ne l'avait jamais vu. Au nom de sa

mère, il pleura. Il dit qu'il avait fait la dépense de trois voyages

pour avertir le roi, et que, s'il avait pu lui parler, il eût échappé à

la tentation.

On lui dit qu'on lui refuserait la communion, et il répondit: «J'ai agi

d'un mouvement humain et contre Dieu. Je n'ai pu résister (l'homme ne

peut s'empêcher du mal), mais Dieu me pardonnera, et il me fera

participer aux communions que les religieux, religieuses, et tous bons

catholiques font par toute la terre.»

Ce qui lui fut terrible, ce fut qu'on lui montra que ce petit reliquaire

dont les prêtres l'avaient armé à Angoulême, en lui disant qu'il

contenait un fragment de la vraie croix, ne contenait rien du tout, et

qu'ils s'étaient moqués de lui. Il dit vivement: «L'imposture retombera

sur les imposteurs.» (De Thou.)

Il nia toujours que personne lui eût conseillé le meurtre. Mais pour les

excitations indirectes, que devait-on croire? Il n'indiqua que les

sermons. Du reste, l'extrait du procès-verbal qu'on a publié porte: «Ce

qui se passa à la question _est sous le secret_ de la cour.»

La chose ainsi limitée, circonscrite, resserrée sur une même tête, le

Parlement combina un supplice pour satisfaire le peuple et soûler sa

vengeance. Pour le crime de lèse-majesté au premier chef on avait un

supplice horrible, l'écartèlement, précédé et assaisonné du

tenaillement. On s'en fût tenu là. Mais M. de Guesle, procureur du roi,

un magistrat bavard et insupportable érudit, tint à orner ce jugement

des petits agréments qu'il avait lus dans les vieux livres, ajoutant aux

tenailles le plomb fondu, l'huile et la poix bouillantes, et un

ingénieux mélange de cire et de soufre. Le tout voté d'enthousiasme.

Si on eût laissé faire la foule, l'homme aurait été mis en pièces à la

porte de la prison. Ce fut une scène horrible, plus cuisante pour

Ravaillac que le fer et le feu. Il s'éleva une si épouvantable tempête

de malédictions, que le pauvre misérable, qui avait cru le peuple pour

lui, tombant dans cette mer de rage, s'abandonna entièrement. Il vit à

quel point on l'avait trompé. Sur l'échafaud encore, il se tourna

lamentablement vers le peuple, demandant en grâce qu'on donnât à l'âme

du patient qui allait tant souffrir la consolation d'une prière, un

_Salve Regina_; mais la Grève tout entière hurla: «Judas, à la

damnation!»

Les princes et tout ce qu'il y avait de grands personnages avaient des

fenêtres et se montraient fort curieux. Ils n'étaient pas rassurés,

l'usage exigeant qu'entre les tortures on lui demandât des révélations.

À l'un des entr'actes, ce spectre effroyable, qui n'était plus qu'une

plaie, mais gardait une âme, déclara qu'il parlerait. Le greffier, qui

était là, fut bien obligé d'écrire.

Quand on se remit de nouveau à écarteler Ravaillac, la chose allant

lentement, un gentilhomme, envoyé sans doute pour abréger, offrit un

cheval vigoureux qui, d'un élan, emporta une cuisse. Dès lors, le tronc

tiraillé, promené de tous côtés, allait battant contre les pieux.

Cependant il vivait encore. Le bourreau voulait l'achever, mais il n'y

eut pas moyen: les laquais sautèrent la barrière, et, comme ils

portaient l'épée, ils plongèrent cent fois ces nobles épées dans ce

tronc défiguré. La canaille prit les lambeaux; le bourreau resta,

n'ayant plus en main que la chemise. On brûla la viande à tous les

carrefours. La reine put voir du Louvre les Suisses qui, sous son

balcon, en rôtissaient une pièce.

Le procès, que devint-il? Je l'avais cherché en vain aux registres du

Parlement. La place y est vide. Une note des papiers Fontanieu (Bibl.),

qu'a copiée M. Capefigue, nous apprend que le rapporteur le mit dans une

cassette et le cacha chez lui dans l'épaisseur d'un mur; que la feuille

écrite sur l'échafaud fut gardée par la famille Joly de Fleury, qui la

laissa voir à quelques savants, et que, quoiqu'elle fût peu lisible, on

y distinguait le nom du duc d'Épernon et même celui de la reine.

Les voilà tous bien rassurés. Ravaillac en cendres vole dans l'air, et

pas un atome n'en reste. La curée peut commencer:

1º L'Espagne eut le pouvoir. L'ambassadeur d'Espagne avec le nonce,

Concini et d'Épernon, forment le conseil secret qui dicte à la reine ce

qu'elle dira aux ministres; on garde les vieux ministres d'Henri IV,

Villeroy, Jeannin, Sillery;

2º Le trésor de la Bastille est partagé entre la bande: Guise eut deux

cent mille écus; Condé, deux cent mille livres de rente, etc., etc.;

3º Le mariage qu'avait le plus craint Henri IV, celui de Guise avec la

grande héritière de France, mademoiselle de Montpensier, s'accomplit.

Henriette d'Entragues cria, réclama; mais la reine, devenue sa meilleure

amie, lui fit entendre raison;

4º Concini en prit de l'émulation. Il voulut donner sa fille au fils du

premier prince du sang. Pourquoi pas? Visiblement, il succédait à Henri

IV. Outre le marquisat d'Ancre, il s'était fait donner les places du

Nord, les villes de la Somme, Péronne, Amiens, et il voulait au Midi

avoir Bourg-en-Bresse, la barrière contre la Savoie. Ainsi le royaume

n'avait rien perdu; sous l'épée de Concini, au défaut de celle du roi,

il pouvait dormir en paix.

Concini ne couchait pas, il est vrai, dans le lit du roi, mais il

occupait un hôtel qui, par un pont jeté sur les fossés du palais, l'y

faisait entrer à toute heure de nuit; les Parisiens, sans ambages,

l'appelaient le _pont d'amour_. La reine avait eu la faiblesse

d'accorder ce grand mariage qui eût proclamé sa honte et la royauté de

Concini. Mais elle ne tint pas parole, soit qu'alors le beau Bellegarde

eût fait du tort à Concini, soit qu'elle eût quelques remords et fût

plus froide pour lui, ne lui pardonnant pas sans doute de l'avoir trop

bien instruite du crime qu'on allait faire pour elle.

L'argent s'en allait si vite, que, pour ralentir un peu la débâcle,

Villeroy lui-même proposa de rappeler le grand _refuseur_, Sully. À

peine y fut-il que personne ne le supporta, moins la reine que tout

autre. Elle voulait tirer de la caisse un million antidaté, comme

dépensé par Henri IV. Cette fraude était habituelle. Et le chancelier

employa cinq années durant le sceau du feu roi pour fausser les dates.

Sully refusa le million et se retira chez lui, ne voulant couvrir les

voleurs.

Pour endormir l'opinion, on avait laissé Rohan, gendre de Sully, mener

au Rhin quelques troupes. On avait confirmé l'Édit de Nantes, diminué la

gabelle et retiré quelques édits. Ainsi le gouvernement, de trois

manières à la fois, fondait, s'évanouissait, recevant moins et donnant

plus; enfin, gaspillant sa réserve. On licencia les troupes, à la grande

joie de l'Espagne.

Tout le monde restait armé excepté l'État. L'insolence des jeunes nobles

était incroyable. Ils bâtonnaient les magistrats. La nuit, ils couraient

à grand bruit, réveillaient toute la ville. Les plus grands ennemis

d'Henri IV le regrettaient. Henriette elle-même, disait de ces coureurs

de nuit: «Oh! si notre petit homme pouvait revenir! comme il

empoignerait le fouet pour chasser ces petits galants et tous les

marchands du Temple!»

La reine, poussée à bout, surmenée par Concini, qui n'avait ni sens ni

mesure, fut maintes fois vue se retirant dans une embrasure de fenêtre

et le mouchoir à la main. Elle pleurait en pensant à _l'autre_, si bon,

qui la supportait tant!

Le mouvement emportait tout. L'Université et le Parlement avaient accusé

les Jésuites; d'Épernon les appuya, allant à tous leurs sermons, et

finit par dire: «Qui les attaque m'attaque.» Le Parlement se rejeta sur

un livre du cardinal Bellarmin, qui faisait des rois les sujets de Rome.

Le président dit que cela revenait à canoniser Ravaillac. Mais le roi

fit défense expresse à son Parlement de soutenir les droits de la

royauté et la sûreté des rois.

L'homme populaire du moment, c'était ce Condé (vrai ou faux). Popularité

bien injuste. En caressant le Parlement et les huguenots, il n'en était

pas moins le partisan avoué des Jésuites, le serviteur de l'Espagne dans

l'affaire des deux mariages. On crut, fort à la légère, que Condé ou

Soissons, son oncle, abandonnerait d'Épernon, et on laissa échapper

contre celui-ci la voix du cachot, celle de cette dame d'Escoman qui

s'était montrée si hardie à vouloir sauver Henri IV. Notre chroniqueur

Lestoile est ici grand historien. On voit bien qu'il va mourir et qu'il

a plus que jamais le respect de la vérité.

«Comme un de mes amis disait au président de Harlay que cette femme

parlait sans preuves, ce bon homme levant les yeux, et les deux bras au

ciel: «Il n'y en a que trop, dit-il, il n'y en a que trop! Et plût à

Dieu que nous n'en vissions point tant!»

D'Épernon alla le voir et lui demander des nouvelles du procès: «Je ne

suis pas votre rapporteur; je suis votre juge.» Il insista effrontément

_comme ami_: «Je n'ai point d'amis.» D'Épernon ne cachait point qu'il

voulait la _mort_ de la d'Escoman.

Ce méchant homme avait pour maîtresse la plus méchante femme de France,

une bourgeoise fort laide, d'un bec infernal, la Du Tillet. C'est celle

que Tallemant admire et dont il ramasse l'ordure. On jeta cette femme à

la d'Escoman, pour la dévorer de paroles. Moyen d'amuser le public, deux

filles qui se chantent pouille, se jettent au nez leurs scandales, se

gourment, se roulent. La d'Escoman, galante ou non, mais si dévouée, si

courageuse, n'en reste pas moins à jamais un martyr de l'humanité.

D'Épernon se serait défait de Harlay de manière ou d'autre. Mais il

avait quatre-vingts ans. On lui fit entendre qu'il devrait se retirer,

vendre sa charge, ce qui serait un beau denier pour sa famille. Ce qui

le décida aussi, c'est qu'il réfléchit que si on poussait la chose, si

on déshonorait la reine, toute autorité périssait. Le 3 mars 1612,

Harlay étant encore là, un étrange arrêt fut porté, qui _ne déchargeait

personne_, mais qui, _vu la qualité des accusés_, ajournait tout,

élargissait quelques subalternes, et ne retenait en prison que la

d'Escoman, dont l'accusation subsistait, et qui, à ce titre, eût dû être

d'abord élargie.

Harlay avait cru avoir pour successeur son ami de Thou, l'illustre

historien. Mais la reine s'écria: «_Non faro maj._» Harlay fut obligé de

vendre à une âme damnée des Jésuites.

Paris jugea ce jugement. Lestoile dit tristement de la dame d'Escoman:

«À se bander contre les grands _pour le bien public_, on ne gagne que

coups de bâton.»

Ce gouvernement ne descendait pas, il se précipitait, tombait comme une

pierre au fond d'un puits. Il était grand temps qu'il eût l'appui de

l'Espagne. Le 30 avril 1612, Villeroy signa le double mariage et le

traité de secours; l'Espagnol y promettait d'entrer au besoin avec une

armée pour appuyer la reine. Le trône, isolé de tous, n'avait d'ami que

l'ennemi.

Concini avait irrité à la fois les princes, les grands, les ministres

mêmes. Un homme fort intrigant, ancien agent de Biron, le vieux de Luz,

lui conseillait d'ôter la Bourgogne à Bellegarde. Les Guises, amis de

Bellegarde et de d'Épernon, assassinèrent ce de Luz aux portes du

Louvre. La reine se sentit insultée, eut l'idée de faire tuer les Guises

et d'Épernon. Pour oser une telle chose, il fallait l'appui de Condé,

et, pour l'obtenir, Concini voulait qu'on lui donnât le château de

Bordeaux. Cela tourna la girouette. Elle s'emporta contre Condé, se

donna toute aux Guises, leur fit don de cent mille écus, et le chevalier

de Guise, qui avait tué de Luz, et tué encore son fils, eût de cette

femme insensée la lieutenance de Provence. Bellegarde, première origine

du débat, se fit donner les places des deux assassinés.

Concini, jaloux de Bellegarde, complotait (contre la reine!) avec Condé

et Bouillon. Elle le calma en lui donnant le bâton de maréchal qu'il

avait si bien gagné.

La reine s'avilissant ainsi, les princes, Condé et Vendôme, espéraient

en profiter. Ils prennent les armes. La reine jette tout à leurs pieds,

promet tout. Ils se croient maîtres, mais personne ne les soutient. La

reine n'a qu'à montrer son petit roi à cheval. Le peuple se rallie à

l'innocence de l'enfant. Elle se sent usée cependant, et se retire

derrière son fils en le déclarant majeur.

Elle frémissait sous cet abri. Celui qu'elle craignait le plus, ce

n'était aucun des vivants. Pour qui aurait été le peuple? pour le

signore Concini ou pour le prétendu Condé?

Le vrai vivant, c'était le mort. Henri IV risquait de ressusciter. Par

la voix de la d'Escoman, il réclamait, accusait du fond de la

Conciergerie.

Et, à côté de cette femme, un témoin terrible arrivait, un homme

assassiné, Lagarde, assassiné par d'Épernon pour avoir averti le roi et

d'avance nommé Ravaillac. Lagarde venait montrer ses plaies devant la

France, mandée aux États généraux.

Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19) · 第 37 / 90 题