MORT D'HENRI IV

1610

Il y avait à Angoulême, place du duc d'Épernon, un homme fort

exemplaire, qui nourrissait sa mère de son travail et vivait avec elle

en grande dévotion. On le nommait Ravaillac. Malheureusement pour lui,

il avait une mine sinistre qui mettait en défiance, semblait dire sa

race maudite, celle des _Chicanous_ de Rabelais, ou celle des _Chats

fourrés_, hypocrites et assassins. Le père était une espèce de

procureur, ou, comme on disait, _solliciteur de procès_. Le fils avait

été valet d'un conseiller au Parlement, et ensuite homme d'affaires.

Mais quand les procès manquaient, il avait des écoliers qui le payaient

en denrées. Bref, il vivait honnêtement.

Il avait eu de grands malheurs, son père ruiné, le père et la mère

séparés. Enfin, un meurtre s'étant fait dans la ville, on s'en prit à

lui, uniquement parce qu'il avait mauvaise mine. On le tint un an en

prison. Il en sortit honorablement acquitté, mais endetté, ce qui le

remit en prison. Là, seul et faisant maigre chère, il advint que son

cerveau creux commença à s'illuminer. Il faisait de mauvais vers plats,

ridicules, prétentieux. Du poète au fou, la distance est minime. Il eut

bientôt des visions. Une fois qu'il allumait le feu, la tête penchée, il

vit un sarment de vigne qu'il tenait s'allonger et changer de forme. Le

sarment jouait un grand rôle en affaires de sorcellerie; un plus modeste

aurait craint une illusion du diable. Mais celui-ci, orgueilleux, y vit

un miracle de Dieu. Ce sarment était devenu une trompe sacrée d'archange

qui lui sortait de la bouche et sonnait la guerre, la guerre sainte, car

de sa bouche, à droite et à gauche, s'échappaient des torrents

d'hosties.

Il vit bien qu'il était destiné à une grande chose. Il avait été

jusque-là étranger à la théologie. Il s'y mit, lut, étudia, mais une

seule et unique question, le droit que tout chrétien a de tuer un roi

ennemi du pape. Mariana et autres faisaient grand bruit alors. Qui les

lui prêta? qui le dirigea? c'est ce qu'on n'a pas voulu trop éclaircir

au procès. Tout au moins il en avait bien profité, et était ferré

là-dessus.

À sa sortie de prison, il confia ses visions, et le bruit s'en répandit.

On fit savoir au duc d'Épernon qu'il y avait dans sa ville d'Angoulême

un homme favorisé du ciel, chose rare alors. Il l'apprécia, s'intéressa

à Ravaillac, et le chargea d'aller _solliciter_ un procès qu'il avait à

Paris. Il devait, sur son chemin, passer d'abord près d'Orléans, au

château de Malesherbes, où il eut des lettres du père Entragues et

d'Henriette. Ils lui donnèrent leur valet de chambre, qui le fit

descendre à Paris, chez la dame d'Escoman, confidente d'Henriette.

Celle-ci fut un peu effrayée de cette figure. C'était un homme grand et

fort, charpenté vigoureusement, de gros bras et de main pesante, fort

bilieux, roux de cheveux comme de barbe, mais d'un roux foncé et

noirâtre qu'on ne voit qu'aux chèvres. Cependant, il le fallait, elle le

logea, le nourrit, le trouva très-doux, et, se repentant de son jugement

sur ce bon personnage, elle le chargea même d'une petite affaire au

Palais.

Il resta deux mois à Paris; que fit-il ensuite? Lagarde nous l'apprend;

il alla à Naples pour le duc d'Épernon; il y mangea chez Hébert, et lui

dit qu'il tuerait le roi. C'était le moment, en effet, où le roi avait

garanti la Hollande et refusé le double mariage d'Espagne. Il ne restait

qu'à le tuer. Ravaillac, de retour à Paris, vit la d'Escoman, à

l'Ascension et à la Fête-Dieu de 1609. Il lui dit tout, mais avec

larmes; plus près de l'exécution, il sentait d'étranges doutes et ne

cachait pas ses perplexités.

Cette d'Escoman, jusque-là digne confidente d'Henriette, femme galante

et de vie légère, était pourtant un bon coeur, charitable, humain. Dès

ce jour, elle travailla à sauver le roi; pendant une année entière,

elle y fit d'étonnants efforts, vraiment héroïques, jusqu'à se perdre

elle-même.

Le roi pensait à toute autre chose. Sa grande affaire était la fuite de

Condé. En réalité, et, toute passion à part, on ne pouvait laisser

tranquillement dans les mains des Espagnols un si dangereux instrument.

Le manifeste qu'il lança visait droit à la révolte. Pas un mot de ses

griefs: il ne s'occupait que du peuple; il n'avait pu rester témoin des

souffrances du peuple. C'était dans l'intérêt du peuple qu'il s'était

réfugié chez nos ennemis, et qu'il donnait des prétextes pour la guerre

et la guerre civile.

Ce manifeste eut de l'écho. Condé avait fort caressé les parlementaires,

spécialement M. De Thou. Dans la noblesse mécontente, quelques-uns se

mirent à dire que, pas un enfant du roi ne venant de lui, Condé lui

succéderait. Au Louvre même, on répandait un quatrain prophétique qu'on

disait de Nostradamus, où le _lionceau fugitif_ devait trancher les

jours du _lion_.

L'Autriche prit du courage quand elle vit ainsi le roi tellement menacé

par les siens. L'Empereur décida hardiment la question du Rhin, déclara

Clèves et Juliers en séquestre, et les fit saisir par son cousin

Léopold. Il fallait de grands calmants et force opium pour faire avaler

cela. Cotton n'en désespérait pas, le roi paraissant distrait, affolé

par sa passion, et l'Espagne lui jetant l'appât de lui rendre la

princesse. Un homme dévoué aux jésuites lui fut présenté par Cotton pour

être envoyé à Clèves. Le roi leur en donna l'espoir, mais en envoya un

autre qui conclut (10 février 1610) avec les princes protestants le

traité de guerre. Par trois armées à la fois et trois généraux

protestants, Sully, Lesdiguières et La Force, il allait entrer en

Allemagne, en Espagne et en Italie. Ses canons étaient partis, une armée

déjà en Champagne.

Les Jésuites étaient joués. Leur homme, le duc d'Épernon, colonel

général de l'infanterie, était laissé à Paris. Nul doute que ce titre

même ne lui échappât. Le roi le caressait fort, mais il venait de faire

couper la tête à un de ses protégés qui avait fait la bravade, au moment

de l'édit contre les duels, de se battre et de tuer un homme; d'Épernon

pria en vain, supplia, le roi tint ferme.

Plus cruellement encore la reine fut humiliée dans son chevalier

Concini. Ce fat, qui n'avait jamais guerroyé que dans l'alcôve, posait

comme un homme de guerre. Il affectait grand mépris pour les hommes de

robe longue. Dans un jour de cérémonie, le Parlement défilant en robes

rouges, seul des assistants Concini restait couvert. Le président

Séguier, sans autre façon, prend le chapeau, le met par terre. Cela ne

le corrigea pas. Peu après, affectant de ne pas savoir le privilége du

Parlement, où l'on n'entrait qu'en déposant ses armes à la porte, notre

homme, en bottes, éperons dorés, l'épée au côté, et sur la tête le

chapeau à panache, entre dans une chambre des enquêtes. Les petits

clercs qui étaient là courent à lui, abattent le chapeau. Concini avait

cru qu'on n'oserait, parce qu'il avait avec lui une dizaine de

domestiques. Grande bataille, un page de la reine vient à son secours.

Mais les clercs ne connaissent rien. Concini reçoit force coups, est

tiré, poussé, houspillé. On le sauva à grand'peine en le fourrant dans

un trou, d'où on le tira le soir.

La reine avait le coeur crevé, non le roi. Lorsque Concini se plaignit

d'une injure telle pour un homme d'épée comme lui, les parlementaires

étaient là aussi pour se plaindre, et le roi toujours rieur: «Prenez

garde, dit-il, leur plume a le fil plus que votre épée.»

Cette fatale plaisanterie fut, sans nul doute, une des choses qui

endurcirent le plus la reine. Elle se crut avilie, voyant son cavalier

servant, son brillant vainqueur des joutes, qui avait éclipsé les

princes, battu par les clercs, moqué par le roi. Elle avait le coeur

très-haut, magnanime, dit Bassompierre; ce qui veut dire qu'elle était

altière et vindicative. Pour la _vendetta_ italienne, ce n'eût pas été

trop qu'une Saint-Barthélemy générale des clercs, des juges, etc. Mais

plus coupable était le roi. La reine se bouchant les oreilles aux avis

que la d'Escoman s'efforçait de faire arriver. Celle-ci avait été au

Louvre, lui avait fait dire, par une de ses femmes, qu'elle avait à lui

donner un avis essentiel au salut du roi; et pour assurer d'avance qu'il

ne s'agissait pas de choses en l'air, elle offrait, _pour le lendemain_,

de faire saisir certaines lettres envoyées en Espagne. La reine dit

qu'elle l'écouterait, et la fit languir trois jours, puis partit pour la

campagne.

Bien étonné d'une si prodigieuse insouciance de la reine, la pauvre

femme pensa que le confesseur du roi peut-être aurait plus de zèle. Elle

alla demander Cotton aux jésuites de la rue Saint-Antoine. Elle fut

assez mal reçue. On lui dit que le Père n'y était pas, rentrerait tard,

et partirait de grand matin pour Fontainebleau. Désolée, elle s'expliqua

avec le père procureur, qui ne s'émut pas, fut de glace, ne promit pas

même de prévenir Cotton, dit: «Je demanderai au ciel ce que je dois

faire.... Allez en paix, et priez Dieu.--Mais, mon père si l'on tue le

roi?...--Mêlez-vous de vos affaires.»

Alors elle menaça. Il se radoucit: «J'irai, dit-il, à Fontainebleau.»--Y

alla-t-il? on l'ignore. Ce qu'on sait, c'est que l'obstinée révélatrice

fut arrêtée le lendemain.

Incroyable coup d'audace! ceux qui donnèrent l'ordre étaient donc bien

appuyés de la reine, ou bien sûrs que le roi mourrait avant que

l'affaire vînt à ses oreilles?

La d'Escoman était si aveugle, que, du fond de sa prison, d'où elle ne

devait plus sortir que pour être mise en terre, elle s'adressa encore à

la reine. Elle trouva moyen d'avertir un domestique intime, qui alors

n'était qu'une espèce de valet de garde-robe, mais approchait de bien

près (l'apothicaire de la reine). Sans nul doute, l'avis pénétra, mais

trouva fermée la porte du coeur.

Ravaillac a dit, dans ses interrogatoires, qu'il se serait fait scrupule

de frapper le roi, avant que la reine fût sacrée et qu'une régence

préparée eût garanti la paix publique. C'était la pensée générale de

tous ceux qui machinaient, désiraient la mort du roi. Le premier était

Concini. Il mit toute son industrie à hâter ce jour. Ni nuit, ni jour,

la reine ne laissa au roi de repos qu'il n'eût consenti. Elle disait

que, s'il refusait, on verrait bien qu'il voulait lui préférer la

princesse, divorcer pour l'épouser. Le roi objectait la dépense. Il lui

fallut pourtant céder. Elle fit une entrée magnifique, fut sacrée à

Saint-Denis.

Le roi, au fond assez triste, plaisantait plus qu'à l'ordinaire. Quand

elle rentra dans le Louvre, couronnée, en grande pompe, il s'amusa à lui

jeter, du balcon, quelques gouttes d'eau. Il l'appelait aussi, en

plaisantant, madame la régente. Elle prenait tout cela fort mal.

En réalité il lui avait témoigné peu de confiance, la faisant, non pas

régente, mais membre d'un conseil de régence sans qui elle ne pouvait

rien, où elle n'avait qu'une voix qui ne devait peser pas plus que celle

de tout autre membre.

Sully dit expressément que le roi attendait de ce sacre les derniers

malheurs.

Il était dans un abattement qui étonne quand on songe aux grandes forces

qu'il avait, aux grandes choses qu'il était près d'accomplir. La Savoie

l'avait retardé, il est vrai. Le pape tournait contre lui et travaillait

pour l'Autriche. Cependant il était si fort, il avait tant de voeux pour

lui, tant d'amis chez l'ennemi, qu'il ne risquait rien d'avancer.

Qui lui manqua? son propre coeur.

C'est un dur, mais un haut jugement de moralité, une instruction

profonde, que cet homme aimable, aimé, invoqué de toute la terre, mais

faible et changeant, qui n'eut jamais l'idée du devoir, tomba à son

dernier moment, s'affaissa et défaillit.

Il avait eu toujours besoin de plaire à ce qui l'entourait, de voir des

visages gais. Toute la cour était sombre, manifestement contre lui.

Il avait eu besoin de croire qu'il était aimé du peuple. Il l'aimait: il

le dit souvent dans ses lettres les plus intimes. Malgré des dépenses

trop fortes de femmes et de jeux, l'administration était sage, et au

total économe. L'agriculture avait pris un développement immense. Le roi

croyait le peuple heureux. En réalité, tout cela ne profitait guère

encore qu'aux propriétaires du sol, aux seigneurs laïques,

ecclésiastiques. Ils vendaient leur blé à merveille, mais le pain

restait très-cher, et le salaire augmentait peu. On vivait avec deux

sols en 1500; et en 1610, on ne vivait plus avec vingt qui font six

francs d'aujourd'hui; l'ambassadeur d'Espagne les donnait à chacun de

ses domestiques, et ils se plaignaient de mourir de faim.

Quand le roi, en 1609, aux approches de la guerre, ordonna quelques

impôts, le président de Harlay, vénérable par son âge et par son courage

au temps de la Ligue, opposa la plus vive résistance. Le roi

s'indignait, mais les mêmes choses lui furent dites par le vieil Ornano,

gouverneur de Guienne, qui vint mourir à Paris; il lui assura que le

Midi ne pouvait payer, succombait sous le fardeau. Il fut touché, retira

deux de ses édits fiscaux. Mais en même temps il faisait (toujours dans

sa triste bascule) une concession au clergé qui désespéra le Midi; pour

le Béarn, tout protestant, le rétablissement forcé des églises

catholiques et la rentrée des jésuites; pour nos Basques, une commission

contre les sorciers, qui les jugeait tous sorciers et qui eût voulu

brûler le pays.

Sans savoir tout le détail de ces maux, il entrevoyait cette chose

triste, que le peuple souffrait, gémissait, et qu'il n'était pas aimé.

Une scène lui fit impression. Un mendiant vient prendre le roi aux

jambes, lui dit que sa soeur, ruinée par l'impôt et désespérée, s'est

pendue avec ses enfants. Forte scène, et qui aurait mérité d'être

éclaircie. Le roi venait au moment même de retirer deux impôts. On n'en

dit pas moins dans Paris qu'il était dur et sans pitié.

Un jour que le roi passait près des Innocents, un homme en habit vert,

de sinistre et lugubre mine, lui cria lamentablement: «Au nom de

Notre-Seigneur et de la très-sainte Vierge, sire, que je parle à vous!»

On le repoussa.

Cet homme était Ravaillac. Il s'était dit qu'il était mal de tuer le roi

sans l'avertir, et il voulait lui confier son idée fixe, qui était de

lui donner un coup de couteau.

De plus, il lui eût demandé si vraiment _il allait faire la guerre au

pape_. Les soldats le disaient partout, et, de plus, qu'ils ne feraient

jamais guerre dont ils fussent si aises.

Troisièmement, Ravaillac voulait savoir du roi même ce que lui

assuraient les moines, _que les huguenots préparaient le massacre des

bons catholiques_.

Tout cela faisait en lui une incroyable tempête. Une violente plaidoirie

se faisait dans son coeur, un débat interminable. Il semblait que le

diable y tînt sa cour plénière. Souvent il n'en pouvait plus, était aux

abois. Une fois, il quitta son école, sa mère, s'alla réfugier dans son

couvent des Feuillants; mais ils n'osèrent le garder. Il eût voulu se

faire jésuite. Les Jésuites le refusèrent, sous prétexte qu'il avait été

dans un couvent de Feuillants.

Il ne cachait guère sa pensée, demandait conseil. Il parla à un

aumônier, à un Feuillant, à un Jésuite. Mais tous faisaient la sourde

oreille et ne voulaient pas comprendre. Au Feuillant, il avait demandé:

«_Un_ homme qui voudrait tuer _un_ roi, devrait-il s'en confesser?» Un

Cordelier auquel il parla en confession de _cet homicide volontaire_

(sans rien expliquer) ne lui demanda pas même ce que ce mot signifiait.

C'est une chose effrayante de voir que, sur la mort du roi, tous

entendaient à demi-mot, ne se compromettaient pas, mais laissaient aller

le fou.

Ainsi rejeté, livré à lui-même, il eût fait le coup, sans une idée qui

lui vint et qu'il ajourna. Il songea que c'était le temps de Pâques, et

que c'était le devoir de tout catholique de communier à sa paroisse. La

sienne était à Angoulême. Il quitta Paris, et y retourna. Mais là, à la

communion, il sentit qu'un coeur tout plein d'homicide ne pouvait pas

recevoir Dieu. Il voyait d'ailleurs sa dévote mère, bien plus agréable

au ciel et plus digne, qui communiait. Il s'en remit à elle de ce

devoir, laissa le ciel à sa mère et garda l'enfer pour lui.

Lui-même a raconté cela plus tard, avec d'abondantes larmes.

Au pied même de l'autel, pendant la communion, sa résolution lui rentra

au coeur, et il s'y sentit fortifié. Il revint droit à Paris. C'était en

avril (1610). Dans son auberge, il empoigna un couteau, le cacha sur

lui. Mais, dès qu'il l'eut, il hésita. Il reprit machinalement le chemin

de son pays. Une charrette, sur la route, allait devant lui. Il y

épointa son couteau, en cassa la longueur d'un pouce. Arrivé ainsi à

Étampes, un calvaire qui était aux portes lui montrait un _Ecce Homo_,

dont la lamentable figure lui rappela que la religion était crucifiée

par le roi. Il revint plein de fureur, et dès lors n'hésita plus.

De peur pour lui-même, aucune. Un chanoine d'Angoulême lui avait donné

un coeur de coton qui, disait-il, contenait un morceau de la vraie

croix. Il est probable qu'on voulait l'affermir, le rassurer. Un homme

armé de la vraie croix pouvait croire qu'invisible ou défendu par le

ciel, il traverserait tout danger.

Ravaillac, si indiscret, était fort connu, et, de même qu'on avait su

fort longtemps que Maurevert, l'assassin gagé des Guises, devait tirer

sur Coligny, on n'ignorait nullement que le tueur du roi fût dans Paris.

Le dimanche, un ancien prêtre devenu soldat, rencontrant près de

Charenton la veuve de son capitaine qui allait au prêche, lui dit de

quitter Paris, qu'il y avait plusieurs bandits apostés par l'Espagne

pour tuer le roi, l'un entre autres habillé de vert, qu'il y aurait

grand trouble dans la ville, et danger pour les huguenots.

Il paraît que, même en prison, ces bruits circulaient, et parvinrent à

la d'Escoman. Acharnée à sauver le roi, elle décida une dame à avertir

un ami de Sully à l'Arsenal; cette dame était mademoiselle de Gournay,

fille adoptive de Montaigne. Sully, sa femme et l'ami, reçurent l'avis,

mais délibérèrent, le transmirent au roi, en ôtant les noms (sans doute

de d'Épernon, de Concini et de la reine): «Si le roi en veut savoir

davantage, firent-ils, on le fera parler aux deux femmes, la Gournay et

la d'Escoman.» L'avis devenait dès lors fort insignifiant. Le roi, qui

en avait reçu tant d'autres, n'y fit aucune attention.

Il était si incertain, si flottant, si troublé, qu'il ne distinguait

guère ses amis de ses ennemis. Il montra de la confiance à Henriette

d'Entragues, lui renvoyant à elle-même un homme qui l'accusait; et il

montra de la défiance à Sully, ne voulant pas qu'il fit d'avance un

traité avec une compagnie qui eût assuré les vivres.

Ce renversement d'esprit semblait d'un homme perdu qui va à la mort.

Tout en se moquant de l'astrologie, il craignait ce moment prédit, le

passage du 13 au 14. Il devait partir dans trois jours, justement comme

Coligny, quand il fut tué.

La nuit du 13, ne pouvant trouver de repos, cet homme si indifférent se

souvint de la prière, et il essaya de prier.

Le matin du vendredi 14, son fils Vendôme lui dit que, d'après un

certain Labrosse, ce jour lui serait fatal, qu'il prît garde à lui. Le

roi affecta d'en rire. Vendôme en parla à la reine, qui, plus ébranlée

qu'on n'eût cru, par une contradiction naturelle, supplia le roi de ne

pas sortir. Il dîna, se promena, se jeta sur son lit, demanda l'heure.

Un garde dit: «Quatre heures,» et familièrement, comme tous étaient avec

le roi, lui dit qu'il devrait prendre l'air, que cela le

réjouirait.--«Tu as raison ... Qu'on apprête mon carrosse.»

Quand la voiture sortit du Louvre, il ne dit pas d'abord où il allait,

et il ne voulut pas de gardes, pour ne pas attirer l'attention. Il

allait à l'Arsenal, voir Sully malade. Mais selon une tradition, il eût

eu l'idée de passer d'abord chez une beauté célèbre, la fille du

financier Paulet, une rousse qu'on appelait la _Lionne_, pleine d'esprit

et de voix charmante. Un jour qu'elle chantait, trois rossignols,

disait-on, en moururent de jalousie. Le roi avait pensé à elle pour en

faire la maîtresse de son fils Vendôme, une maîtresse qui l'eût relevé,

qui en aurait fait un homme, un Français, qui l'eût retiré de ses

vilains goûts italiens.

Il faisait beau temps, le carrosse était tout ouvert. Le roi était au

fond, entre M. de Montbazon et le duc d'Épernon. Celui-ci occupait le

roi à lire une lettre. À la rue de la Ferronnerie, il y eut un embarras,

une voiture de foin et une de vin. Ravaillac, qui suivait depuis le

Louvre, rejoignit, monta sur une borne, et frappa le roi...

«Je suis blessé!» En jetant ce cri, le roi leva le bras, ce qui permit

le second coup, qui perça le coeur. Il mourut au moment même. D'Épernon

jeta dessus un manteau, et disant que le roi n'était que blessé, il

ramena le corps au Louvre.

Une tradition veut qu'au moment où le coup fut fait Concini ait

entr'ouvert la chambre de la reine, et lui ait jeté ce mot par la porte:

«_È ammazzato._»

Nous n'aurions pas rappelé cette tradition, si la reine elle-même n'eût

redit ce mot avec un accent de remords, de reproche, lorsque Concini fut

à son tour assassiné.

Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19) · 第 35 / 90 题