PROGRÈS DE LA CONSPIRATION.--FUITE DE CONDÉ

1609

On avait vendu, en 1607, à la grande foire de Francfort, plusieurs

livres d'astrologie où l'on disait que le roi de France périrait dans la

cinquante-neuvième année de son âge, c'est-à-dire en 1610, qu'il ne

serait pas heureux dans son second mariage, qu'il mourrait de la main

des siens, ne laisserait pas d'enfants légitimes, mais seulement des

bâtards. Ces livres vinrent à Paris, et chacun les lut. Le Parlement les

fit saisir.

Lestoile, qui les vit, raconte que, la même année 1607, un prieur de

Montargis trouva plusieurs fois sur l'autel des avis anonymes de la

prochaine mort du roi. Il fit passer ces avis au chancelier, qui n'en

tint compte. Le même prieur le contait plus tard à Lestoile en pleurant.

En 1609, le docteur en théologie Olive, dans un livre imprimé avec

privilége et dédié à Philippe III, annonçait pour 1610 la mort du roi de

France. (_Mém. de Richelieu._)

On pouvait prédire qu'il serait tué. Chacun le croyait, le pensait et

s'arrangeait en conséquence. La prédiction, en réalité, préparait

l'événement; elle affermissait les fanatiques dans l'idée et l'espoir

d'accomplir la chose fatale qui était écrite là-haut.

À l'entrée de D. Pèdre à Paris, le roi, étant en voiture avec la reine,

se rappela qu'on lui avait prédit qu'il serait tué en voiture, et, le

carrosse ayant penché, il se jeta brusquement sur elle, si bien qu'il

lui enfonça au front les pointes des diamants qu'elle avait dans ses

cheveux. (_Nevers._)

Ces craintes n'étaient pas vaines. Au départ de D. Pèdre (février 1609),

on put voir qu'il n'avait pas perdu son temps. Le vent d'Espagne, le

souffle de haine et de discorde, souffla de tous côtés. D'abord au

Louvre; la reine trouvait impardonnable le refus des mariages espagnols.

Ces glorieux mariages, qui (dans ses petites idées de petite princesse

italienne) étaient l'Olympe et l'Empyrée, manqués, perdus par son mari!

et les basses idées d'Henri IV de marier ses enfants en Lorraine, en

Savoie! Cette fermeté toute nouvelle dans un homme qui cédait toujours,

c'était entre elle et lui un plein divorce. Le roi crut, ce même mois

(février 1609), l'apaiser et la regagner, lui offrant de renoncer à

toute femme, si elle renvoyait Concini. Sans s'arrêter aux rebuffades,

il se rapprochait d'elle, et elle devint enceinte (d'une fille, la

reine d'Angleterre); mais le coeur resta le même, la rancune plus grande

d'être infidèle à Concini.

Celui-ci, loin d'être chassé, était si fort chez elle, si absolu à ce

moment, qu'un oncle de la reine, Juan de Médicis, lui ayant déplu, il le

fit chasser, quoiqu'il fût fort aimé du roi. Concini et Léonora, plus

tard accusés, non sans cause, de l'avoir ensorcelée, l'avaient

certainement assotie au point de lui faire croire qu'il faisait jour la

nuit; ils lui persuadèrent que son mari (et Henri IV!) au moment même où

il se rapprochait d'elle, voulait l'empoisonner. Elle le crut si bien,

qu'elle ne voulut plus dîner avec lui, affichant la défiance, mangeant

chez elle ce que sa Léonora apprêtait, refusant les mets de son goût que

le roi choisissait de sa table et lui envoyait galamment.

Ces brouilleries publiques enhardirent tout le monde contre le roi. Les

jésuites jouèrent double rôle, le flattant par Cotton, l'attaquant par

un P. Gauthier. On devinait fort bien que, tant que le roi n'entamerait

pas la grande guerre, il endurerait tout des catholiques. Ce Gauthier,

en pleine chaire, ouvre la croisade contre les huguenots, contre le roi

même. Les sermons de la Ligue recommencent à grand bruit. On ne se tient

pas aux paroles, on les traduit en actes. En Picardie, un temple rasé

par un prince du sang, le comte de Saint-Pol. À Orléans, un cimetière

des huguenots menacé, violé, s'ils ne fussent accourus en armes. À

Paris, sous les yeux du roi, le chemin de Charenton infesté par le

peuple, le _bon peuple_ des sacristies; les gens qui vont au prêche

insultés à coups de pierre, entre autres un malheureux infirme sur qui

on lâchait les enfants; ils le tiraient, ils le battaient; n'y voyant

pas, il ne résistait guère. La foule appelait ce pauvre homme l'_Aveugle

de la Charenton_.

La Rochelle se fortifia, à tout événement.

Le roi ne faisait rien. Les Guises impunément tentèrent plusieurs

assassinats. Le jour même où le roi défendit les duels, un des Guises en

cherche un. Ils se succédaient près d'Henriette, moins par amour, ce

semble, que pour faire pièce au roi. Toute sa vengeance fut de leur

faire exécuter le traité de mariage; l'héritière de Mercoeur fut donnée

enfin à Vendôme. Larmes, fureur et résistance. Les jeunes Guises s'en

allèrent à Naples, au foyer des plus noirs complots, où le secrétaire de

Biron, où les assassins de la Ligue avaient pris domicile, et (d'accord

avec les jésuites) organisaient l'assassinat.

Le roi en eut nouvelle. Il lui arriva d'Italie un Lagarde, homme de

guerre normand, qui, revenant des guerres des Turcs, s'était arrêté à

Naples, et y avait vécu avec Hébert, secrétaire de Biron, et autres

Ligueurs réfugiés. Lagarde raconta au roi qu'un jour, dînant chez

Hébert, il avait vu entrer un grand homme en violet, qui se mit à table

et dit qu'en rentrant en France il tuerait le roi. Lagarde en demanda le

nom; on lui dit: «M. Ravaillac, qui appartient à M. le duc d'Épernon, et

qui apporte ici ses lettres.» Lagarde ajoute qu'on le mena chez un

jésuite, qui était oncle du premier ministre d'Espagne, le Père Alagon.

Ce Père l'engagea fort à tuer le roi à la chasse, et dit: «Ravaillac

frappera à pied, et vous à cheval.» Lagarde n'objecta rien, mais il

partit, et revint en France. Sur la route, il reçut une lettre de Naples

où on l'engageait encore à tuer le roi. Reçu par lui à Paris, il lui

montra cette lettre. Le roi dit à Lagarde: «Mon ami, tranquillise-toi;

garde bien ta lettre; j'en aurai besoin. Quant aux Espagnols, vois-tu?

je les rendrai si petits, qu'ils ne pourront nous faire du mal.»

Il avait entrevu plus qu'il n'eût voulu, que d'Épernon n'était pas seul

là dedans. Il ne devina pas Henriette, mais bien les entours de la

reine. Il sentit que Naples et Madrid étaient au Louvre, près de sa

femme, que la noire sorcière Léonora avec l'insolent Concini

pervertissait, endurcissait. Ils l'avaient décidée à faire venir une

dévote, la nonne Pasithée (c'était son nom mystique), que déjà on trouve

nommée dans les _Questions de Cotton au Diable_: «Est-il bon que la mère

Pasithée soit appelée?» Cette mère avait des visions, et savait par ses

visions _qu'il était urgent de sacrer la reine_, pour qu'on pût sans

doute se passer du roi et trouver au jour de sa mort une régence déjà

préparée.

Le roi fut bouleversé de ces idées, n'en parla à personne. Il garda huit

jours ce cruel secret, quitta la cour, resta seul à Livry et dans une

petite maison de son capitaine de gardes. Puis, n'y tenant plus et ne

dormant plus, il vint à l'Arsenal tout dire à Sully (chap. 189, 180):

«Que Concini négociait avec l'Espagne, que la Pasithée, mise par Concini

auprès de la reine, la poussait à se faire sacrer, qu'il voyait

très-bien que leurs projets ne pouvaient réussir que par sa mort,

qu'enfin il avait un avis précis qu'on devait l'assassiner.»

Il se sentait si mal au Louvre, qu'il pria Sully de lui faire arranger à

l'Arsenal un tout petit logement; quatre chambres, c'était assez. Ainsi

ce prince redouté de toute l'Europe en était à ne plus coucher dans sa

propre maison. Le signor Concini l'avait à peu près mis dehors, à la

porte de chez lui.

Son malheur, son isolement, rendirent à sa passion une furieuse force.

Il avait cru devenir père de la princesse «et en faire la consolation de

sa vieillesse.» Mais il se retrouva amant, amoureux fou. Elle en était

un peu coupable; elle l'encourageait. Sans doute, elle en avait pitié.

Un tel homme, un tel roi, celui dont l'Espagnol baisait l'épée à genoux,

et si persécuté chez lui, entouré de traîtres et d'embûches, c'était

sans doute de quoi attendrir un jeune coeur. Sa vieillesse n'était qu'un

malheur de plus. Elle le comparait à ce triste Condé, sournois, avare,

si pressé pour la dot, si peu pour la personne. Elle était dans une

situation singulière, mariée, toujours fille. Elle commença à se dire

que le roi pourrait divorcer encore. Et son père, le connétable, peu

satisfait sans doute de voir ce mariage sans mariage, eut les mêmes

pensées.

Dans cette fermentation, la jeune fille fit un coup de tête. Elle fit

faire son portrait secrètement et l'envoya au roi. Coup suprême qui le

foudroya et le rendit tout à fait fou.

Il se trouve, pour rendre la situation plus tragique, que, justement à

ce moment (17 mai), Condé se ravise, revient. Au bout de dix semaines,

il se souvient qu'il a épousé la princesse et fait valoir ses droits

d'époux. Éclairé par sa mère, qui haïssait le roi (son bienfaiteur),

Condé avait compris tout le parti qu'il pouvait tirer de l'aventure,

qu'elle allait le poser comme adversaire du roi et l'exhausser

énormément, le rendre précieux pour les ligueurs et pour les Espagnols.

Donc il vint, prit possession de sa jeune femme, justement irritée de

cet oubli de six semaines, et, d'autorité, l'enleva, la cacha à

Saint-Valéry, bien sûr qu'on viendrait l'y chercher.

Il est probable qu'elle avertit le roi. Il en perdit l'esprit. Son

désespoir lui fit faire une folie près de laquelle Don Quichote, sur la

_Roche pauvre_ jouant le _beau Ténébreux_ et faisant ses cabrioles,

aurait passé pour un sage.

Il part à peu près seul et déguisé. À mi-chemin, un prévôt le prend pour

un voleur, l'arrête. Il lui faut dire: «Je suis le roi.» Il arrive.

Condé, averti, enlève encore sa femme, sûr que le roi suivra et

s'avilira d'autant plus.

Le secret n'en était pas un; les dames de la princesse l'avaient bien

reconnu. Mais le roi, éperdu d'amour, ne leur demandait rien que de la

laisser voir. Son rêve était de la contempler «à sa fenêtre, entre deux

flambeaux, échevelée.» Elle eut cette complaisance, et l'effet fut si

fort qu'il tomba presque à la renverse. Elle-même dit: «Jésus! qu'il est

fou!»

Le lendemain, elle partant, il alla se mettre au passage, sous la

jaquette d'un postillon, s'étant appliqué, pour mieux s'embellir, un

emplâtre sur l'oeil. Elle souffrit de le voir si abaissé, laid et

ridicule à ce point. Soit colère, soit pitié, pour lui donner une

parole, elle cria du carrosse: «Je ne vous pardonnerai jamais ce

tour-là!»

Grand succès pour Condé. La partie était belle pour lui. Il en pouvait

tirer deux avantages: ou de l'argent, beaucoup d'argent, et il inclinait

à cela; ou bien (chose plus agréable à sa mère) une rupture avec le roi,

qui le constituerait candidat de l'Espagne au trône de France. Si les

Espagnols avaient désiré avoir en main le petit bâtard d'Entragues,

combien celui-ci valait mieux! La guerre venant, ils l'opposaient au

Béarnais, faux converti, relaps, apostat, renégat. Et, même, après la

mort du roi, ils lui offrirent, en effet, de déclarer Louis XIII

illégitime, bâtard adultérin, et de le porter au trône.

Cependant la petite femme, qui brûlait d'être reine, avait signé

secrètement une demande de divorce. Mais la mère et le fils l'enlèvent.

Ayant pris de l'or espagnol qu'un médecin leur apporta, malgré ses

pleurs, ses cris, ils la mènent d'un trait à Bruxelles.

Toute la situation était changée au profit de l'Espagne. Maintenant, si

le roi commençait la guerre préparée depuis dix ans, on allait rire;

vieux chevalier errant, il aurait l'air seulement de courir après sa

princesse.

Tout le monde serait contre lui. Sa cruauté à l'égard de son épouse

infortunée, sa tyrannie dans sa famille, sa violence effrayante qui

forçait son pauvre neveu de fuir, n'ayant nul autre moyen de soustraire

sa femme aux derniers affronts, tout cela éclatait dans l'Europe, au

profit du roi catholique, protecteur des bonnes moeurs et défenseur de

l'opprimé.

L'Espagne, en si bonne cause, ne pouvait manquer d'assistance. Le ciel

devait se déclarer, et, ne fît-il plus de miracles, il en devait un

cette fois pour la punition du tyran et la vengeance de Dieu.

Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19) · 第 33 / 90 题