LA CONSPIRATION DU ROI ET LA CONSPIRATION DE LA COUR

1606-1608

Deux conspirations commencent en 1606, qui marchent parallèlement

pendant trois années:

Celle du roi pour sauver l'Europe;

Celle de la cour pour tuer le roi.

La première, celle du roi, se motivait, nous l'avons dit, par le succès

effrayant des catholiques en Allemagne, par la discorde et la faiblesse

des protestants, qui déjà avaient perdu pied dans dix États

considérables. La maison d'Autriche, malgré ses divisions intérieures,

la vieille Espagne ruinée, se trouvaient relevées par là, et on les

voyait venir pour s'emparer du bas Rhin (Clèves, Juliers). Déjà le haut

Rhin presque entièrement était redevenu catholique. Cette situation

effrayait les catholiques mêmes, et tous, du fond même du Nord ou de

l'Est (Hongrie, Moravie), regardaient du côté du prince qu'on croyait

impartial, non protestant, non catholique, mais _homme_ et bienveillant

pour tous. Sa victoire, qu'on le dît ou non, se serait trouvée, par le

fait, l'avénement du droit nouveau, du droit _humain_, extérieur et

supérieur au principe religieux du Moyen âge.

Tous les opprimés de la terre se tournaient vers lui, non-seulement les

chrétiens, mais les mahométans mêmes. Les Morisques d'Espagne, tenus

plusieurs années sous le couteau, n'ignorant pas qu'on discutait leur

massacre général, s'adressaient à Henri IV dès 1603. Occasion admirable

qui le faisait pénétrer aux entrailles de l'Espagne même. Mais occasion

embarrassante, qui aurait mis en lumière l'impartialité réelle du

nouveau principe politique, _humain_, et sa parfaite indifférence à

l'idée religieuse. Elle l'aurait trop démasqué, et lui eût ôté le

pouvoir de diviser les catholiques. Il ne pouvait l'espérer qu'en

restant demi-catholique.

La fortune l'embarrassait ainsi, à force de le bien servir. La coalition

future qui se préparait pour lui était véritablement immense, mais

hétérogène, monstrueuse, se composant d'hommes de toutes religions.

Quelles que fussent ses réserves et ses dissimulations, cette

monstruosité ne laissait pas d'apparaître. Les zélés la lui imputaient

et n'étaient pas loin de l'envisager comme un perfide et un traître, un

Janus à double face, un Judas. Un peuple immense de simples, de dévots

aveugles, sincères, désiraient sa mort, et la demandaient à Dieu,

s'accordant très-bien en cela avec l'Espagne et ce qui restait de la

Ligue, avec les grands et la cour, la famille même du roi et son plus

intime intérieur. Mais qui exécuterait, qui ferait le coup? Il fallait

un fanatique; c'est ce qui retarda la chose. Si nombreux dans l'autre

siècle, ils étaient rares dans celui-ci, et l'on n'avait que des bigots.

Le danger réel du parti, c'est que les catholiques n'étaient pas sûrs

eux-mêmes de rester fixement fidèles à l'intérêt catholique. Le roi

pouvait les diviser. Le pape même, Paul V, fort peu Français

d'inclination, n'aurait pas été fâché que son bon ami le Roi Catholique

fût éreinté en Italie par le mécréant Henri IV. Le bigot par excellence,

le Bavarois, égalé ou surpassé par son émule Ferdinand d'Autriche, eût

laissé faire le roi en Allemagne pour l'abaissement de ces chers alliés,

les Autrichiens. Le Savoyard, si Espagnol et mari d'une Espagnole,

n'espérant plus la succession d'Espagne quand Philippe III eut des

enfants, chercha à faire ses affaires d'un autre côté, et offrit de

tourner la France contre son beau-frère.

Le parti catholique, si peu sûr de lui, et certain d'être vaincu, avait

en revanche une chose pour lui et un avantage; c'est que le faisceau

terrible de forces qui le menaçait n'avait encore qu'un lien

très-fragile, la vie d'un individu.

L'espoir du parti de l'avenir (qui n'est point un parti, mais

l'_humanité_ elle-même) était alors un homme. Digne ou non, celui-ci

seul le représentait, et, lui mort, pour longtemps il restait dissous.

Un rhume suffisait pour trancher la question générale du monde, ou bien

un couteau de deux sous.

En l'année 1606, le roi d'une part, et de l'autre les ennemis du roi,

mirent les fers au feu.

Le roi s'accorda avec Sully sur ce qu'il voulait et se mit dès lors en

lutte avec la reine et la cour qui voulaient la chose contraire.

«Entamons par l'Allemagne, dit-il, offrons l'Empire à la Bavière; puis

au duc de Savoie la royauté de Lombardie, avec ma fille pour son fils

... Maintenant, comme la reine me fait un cas de conscience de m'écarter

de Rome et de la maison d'Autriche d'où elle est sortie, comme elle veut

nous joindre à l'Espagne par un double mariage, _je la laisserai en

doute du côté vers lequel je penche_.»

Voilà ce qu'on peut appeler la conspiration du roi. Elle reposait sur

plusieurs négociations, très-cachées, pour diviser les catholiques et

les armer contre eux-mêmes. Elle impliquait une bascule peu glorieuse

pour le roi, force caresses aux Jésuites, etc. État trouble qui durera

longtemps par l'hésitation de la Savoie et par la fatigue de la

Hollande, qui fit trêve avec l'Espagne sans le roi, et le força

d'ajourner les projets de guerre, de s'associer à ses négociations, de

se faire au moins l'arbitre du traité qu'elle eut fait sans lui.

Dans cette même année 1606 où le roi, à l'Arsenal, arrêtait avec Sully

sa grande pensée, à l'Église de Saint-Jean en Grève, pendant un sermon,

deux personnes, qui semblaient venues par hasard, arrêtèrent une

alliance entre d'anciens ennemis, qui s'unirent et se liguèrent pour

tramer la mort du roi.

Quoiqu'on ait brusqué, étouffé, le procès de Ravaillac, quoiqu'on ait

assassiné le témoin Lagarde et muré aux oubliettes la demoiselle

d'Escoman (autre témoin plus terrible), la voix du sang a parlé! Et il

est clair aujourd'hui que le complot partit du Louvre, que la reine en

eut connaissance, qu'on n'eut pas besoin de chercher, de payer un

assassin, parce que, trois années durant, on en fit un, exalté par des

sermons meurtriers et chauffé à blanc par les moines.

Les deux personnes qui se trouvèrent au sermon de Saint-Jean, et qui

complotèrent sous les yeux de la foule, étaient un grand seigneur, une

grande dame: le duc d'Épernon et Henriette d'Entragues. C'est la

déposition expresse de cette femme infortunée qu'on mura, qui ne se

démentit point et mourut pour la vérité.

D'Épernon avait vu tomber Biron et Bouillon. Il sentait que son tour

venait. Le roi l'avait déjà frappé dans son revenu, lui interdisant des

taxes arbitraires, et dans sa puissance, ayant mis sous sa main la place

de Metz.

Henriette voyait dans le roi l'obstacle à un grand mariage qu'elle

voulait se faire chez les Guises. Le roi l'avait tour à tour mise haut

et bas, fait presque reine, éloignée. Cette ambition exaltée, rabaissée,

tournait en fureur; elle subissait son amour avec dépit, avec injures.

Elle ne lui cachait point sa haine. Tout ce que les anecdotiers, les

Tallemant et autres, ont recueilli de dégoûtant sur les infirmités,

vraies ou fausses, d'Henri IV, ce sont les reproches mêmes et les

dérisions par lesquelles la petite furie se vengeait de ses caresses.

Lui, il la trouvait plus charmante, et peu généreusement jouissait de ce

triste jeu avec une créature féline qui du chat passait au tigre.

Les Guises s'amusaient d'elle, s'en moquaient au fond, car toute leur

pensée était d'avarice. Ils auraient voulu que le roi mourût, non pour

épouser Henriette, mais, au contraire, pour avoir la grande et

très-grande héritière, mademoiselle de Montpensier, et pour ne pas

donner au bâtard du roi une autre grosse fortune qui allait leur

échapper avec mademoiselle de Mercoeur.

D'Épernon avait été le mortel ennemi des Guises, et c'est pour les

rapprocher et «conclure une alliance» qu'Henriette traita avec lui à

Saint-Jean en Grève.

Bientôt à ses alliés un autre s'unit, celui qui disposait absolument de

l'esprit de la reine, son chevalier, Concini.

Concini, non content d'avoir le réel de la faveur, en avait voulu

l'éclat, le scandale. De ses petites épargnes, il allait acheter, pour

un million, une terre princière, la Ferté. Le roi, si patient, eut peur

cependant, du bruit que cela ferait, et il prit la liberté, non de dire

(il n'eût osé), mais de faire dire à la reine, par madame de Sully, que

cela lui ferait du tort et qu'on pourrait en jaser.

Cet avis timide, ménagé par la dame autant qu'elle put, jeta le signore

Concini dans une épouvantable fureur. Une telle révolte du mari contre

le cavalier servant était dans les moeurs italiennes chose inouïe,

intolérable. Le roi s'était méconnu; on le lui fit voir. Non seulement

Concini lava la tête à la dame, mais dit qu'il se moquait du roi, qu'il

n'avait pas peur du roi, et que, si le roi bougeait, il lui arriverait

malheur.

Le roi n'aimait pas les disputes. Il craignait un peu la reine,

acariâtre, têtue, qui, une fois qu'elle boudait, restait intraitable, et

des mois entiers. Il la ménageait aussi, parce qu'elle était toujours

grosse. Sa fécondité était admirable. De prime abord, en arrivant, elle

eut deux enfants en deux ans, et l'interruption fut courte: à partir de

1605, elle ne manqua jamais d'avoir un enfant par année.

Une reine tellement féconde ne craignait aucun divorce. Aussi

n'avait-elle pour le roi aucun ménagement. Comme elle avait peu d'esprit

et qu'un fou la gouvernait, il en advint un scandale plus grand que

n'aurait été l'acquisition de la Ferté.

Concini, dont le grand mérite, outre sa jolie figure, était sa bonne

grâce à cheval, voulut, exigea qu'on lui arrangeât une fête où il pût se

montrer solennellement. Il ne prit pas un lieu obscur, mais royalement

la place historique du fameux tournoi d'Henri II, les lices de la grande

rue Saint-Antoine devant la Bastille. Du moins, ce n'était pas cette

fois un combat bien dangereux, mais tout bonnement une course de bague.

Du reste, la même dépense, et guère moins d'émotion. Les vives rivalités

des hommes, la faveur des dames pour celui-ci ou celui-là, leurs

palpitations, tout était de même,--et pour un jeu puéril de sauteurs et

d'écuyers. L'heureux faquin, brillant d'audace, tint la partie contre

les princes et tous les grands de France, envié et admiré, sous les yeux

de la reine, qui siégeait là comme juge et dame du tournoi, et qui, de

sa faveur visible, l'avouait pour son cavalier.

Il fut très-amer au roi qu'on se gênât si peu pour lui; cela touchait à

l'outrage public. Il n'en parla qu'à Sully, mais d'autres le devinèrent,

et quelqu'un lui demanda s'il voulait qu'on tuât Concini.

Il était à cent lieues d'une telle chose, et cependant il croyait que

ces gens, épargnés par lui, ne l'épargneraient pas lui-même. Il en était

convaincu et le disait à Sully. «Cet homme-là me menace ... Il adviendra

quelque malheur ... Vous le verrez, ils me tueront.»

Cette prévision qu'il avait de sa mort lui fit désirer d'autant plus de

régler les affaires des siens. Il insista auprès des Guises pour qu'on

accomplît enfin le traité de mariage qu'eux-mêmes avaient sollicité,

obtenu par Gabrielle, entre César de Vendôme et mademoiselle de

Mercoeur. Mais les temps étaient changés; madame de Mercoeur voulait

éluder; elle ne voulait donner ni la fille ni un dédit considérable

d'argent que le traité stipulait en cas de refus. On fit jouer à la

fille une grande comédie d'effet populaire, qui devait indigner les

simples et leur faire détester le roi. Cette enfant, comme d'elle-même,

se sauva aux Capucines, dit qu'elle aimait mieux cet ordre si dur,

jeûner et marcher pieds nus. Le roi étant fort mécontent de ce violent

coup de théâtre, la mère aggravait en disant: «Prenez mon bien, prenez

ma vie.»

À tous ces éléments de haine, de conjuration, à ces voeux de mort, un

centre manquait. Il vint. Un ambassadeur d'Espagne, superbe, grave et

rusé, don Pèdre, vint attiser le feu et jeter, surtout au Louvre, entre

le roi et la reine, la pomme de discorde, l'offre du double mariage

espagnol. La condition eût été la chose impossible et funeste, l'abandon

de la Hollande que le roi venait de garantir par un solennel traité.

Ce don Pèdre devint le héros du jour. Les dames n'avaient d'yeux que

pour lui. On répétait tous ses mots noblement espagnols et castillans.

La reine lui faisait la cour et se disait sa parente. Le roi, contre son

habitude, fut net et ferme, ne lui donna nul espoir et rabattit ses

bravades. Alors il changea de style et le flatta bassement. Un jour

qu'un valet, dans le Louvre, passait en portant l'épée d'Henri IV,

l'Espagnol l'arrête, la prend, la tourne et retourne, la regarde bien,

la baise: «Heureux que je suis, dit-il, d'avoir tenu l'épée du plus

brave roi du monde!»

Il resta huit mois ici, traînant et gagnant du temps, faisant le malade,

tâtant nos plaies, les irritant, travaillant le vieux levain du

_Catholicon_, donnant courage à tous nos traîtres, aux futurs assassins

du roi.

Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19) · 第 29 / 90 题