GRANDEUR D'HENRI IV

1606

Les grands résultats commençaient à apparaître. Toute l'Europe sentait

une chose, c'est qu'il n'y avait qu'un roi, et c'était le roi de France.

Le voeu de tous ses voisins eût été d'être conquis. Les Flamands

écrivaient aux nôtres: «Ah! si nous étions Français!» Et la Hollande

elle-même, dans ses embarras, recevant son meilleur secours de nos

volontaires, se surprenait à désirer de devenir France. Les revers du

prince Maurice, les craintes que faisait concevoir sa tragique ambition,

reportaient vers Henri IV, et plusieurs, déjà fatigués d'une liberté si

pénible, eussent voulu être ses sujets (1607, Sully).

Voeu déraisonnable pourtant. On en jugera ainsi, si l'on songe à la si

courte durée de ce règne, à ses résultats éphémères, aux calamités si

longues qui suivirent ... Tel fut, tel est le caractère du gouvernement

viager. Marc-Aurèle aujourd'hui, et demain Commode.

Est-ce à dire que la voix publique a eu tort de vanter ce règne? La

légende est-elle vaine? Non, le peuple a eu raison de consacrer la

mémoire du roi singulier, unique, qui fit désirer à tous d'être

Français, qui paya ses dettes, prépara la guerre sans grever la paix et

laissa la caisse pleine.

Il n'y a aucune comparaison à faire entre lui et Louis XIV, entre ce

règne réparateur et ce règne exterminateur. Le bel accord, si heureux,

d'Henri IV et de Sully ne se retrouve point du tout entre Louis et

Colbert. Les dépenses d'Henri IV pour son jeu et ses maîtresses, que je

n'excuse nullement, ne sont rien en comparaison de la furieuse

prodigalité, de la Saint-Barthélemy d'argent qui signala le grand règne.

Celui-ci est vraiment grand. Avec peu il fit beaucoup. Sully n'était pas

ce que fut Colbert. Henri IV n'avait qu'un petit pouvoir, en comparaison

de l'épouvantable puissance de Louis XIV, qui trouva tout aplati.

La situation d'Henri IV, relativement, fut misérable. Il dut racheter la

royauté et combler ses ennemis.

Les Guises restèrent grands et devinrent plus riches. Leur chef,

Mayenne, était gouverneur de l'Île-de-France, et il enserrait Paris. Son

neveu, Guise, avait la Provence, Marseille, la porte par où entra

Charles-Quint. M. de Montmorency était roi de Languedoc. L'homme le plus

dangereux, d'Épernon, gouverneur de la Saintonge, de l'Angoumois et du

Limousin, l'était encore, à l'est des Trois Évêchés. Le duc de

Longueville avait la Picardie, c'est-à-dire nos frontières du Nord. Le

duc de Nevers avait la Champagne, Mézières et Sainte-Ménehould, la route

ordinaire des invasions allemandes.

Sous ces hauts tyrans subsistait la foule des petits tyrans, gouverneurs

de villes, commandants de places; enfin les seigneurs, moins forts comme

seigneurs alors, mais plus lourds peut-être encore comme gros

propriétaires de terres, que dis-je? comme propriétaires d'hommes.

Malgré les rachats innombrables et les adoucissements de nos coutumes,

la servitude subsistait dans nombre de nos provinces.

Un des fléaux de l'époque, c'est que les grands s'appropriaient et

tournaient à leur avantage la puissance du roi et des parlements qui

devaient les réprimer. Ils n'avaient plus besoin, comme autrefois, de

combattre; il leur suffisait de plaider. La lâcheté des hommes de robe

mettait la justice à leurs pieds. Les parlementaires, si gourmés, si

gonflés dans leur robe rouge, tombaient à l'état de valets quand un de

ces dieux de la cour leur faisait l'insigne honneur de les visiter.

Chapeau bas, courbé jusqu'à terre, reconduisant le grand seigneur

jusqu'à la rue, jusqu'au carrosse; le magistrat promettait tout. _La

cour! un homme de cour!_ À ce mot, la loi s'effaçait, le droit

s'évanouissait. Le courage du président tombait, et, le plus souvent, la

vertu de madame la présidente.

Les grands, alors aussi avares qu'autrefois ambitieux, visaient à

l'absorption de toutes les fortunes de France. Ils y marchaient par deux

voies, d'abord par leur toute-puissance sur les tribunaux, par des

procès toujours heureux; deuxièmement par des mariages, en s'adjugeant,

bon gré mal gré, toutes les riches héritières.

Le roi se mit en travers et les arrêta. 1º Il rendit les magistrats plus

indépendants en leur permettant, pour un léger droit, de rendre leurs

charges héréditaires, et de n'avoir plus à compter à chaque vacance avec

les rois de province ou les influences de cour; 2º il interdit aux

familles trop puissantes, spécialement à celle des Guises, les grands

mariages, qui les auraient encore fortifiées. C'est ce qu'ils ne

supportèrent pas, et ce qui leur fit désirer ardemment sa mort.

Ce règne leur apparut comme une dure tyrannie, une cruelle révolution.

C'était là, en effet, son caractère profond, qu'entravé encore à

l'extérieur, il avait en lui la force vive d'une révolution sociale qui

poussait la royauté, qui la trouvait trop timide, et qui lui disait

d'oser.

Sully, qui avait quelque chose des grands révolutionnaires, semble avoir

senti cela. Rien de plus dramatique que l'intrépide percée de cet homme

de guerre, jusque-là étranger à ces choses, dans l'épaisse forêt des

abus, où il entre l'épée à la main. Mais ces abus, entrelacés comme un

chaos inextricable de ronces, pour les couper, il fallait avant tout les

démêler. Là se place le travail prodigieux du grand homme, sa vie

sauvage au milieu de Paris, ses nuits d'écriture et de chiffres, sa

rudesse implacable pour les courtisans.

Il se bouchait les oreilles pour ne pas entendre l'attendrissante

plainte des abus qu'il fallait trancher. À chaque coup ils criaient

tous, comme ces arbres animés des forêts du Tasse. Mais quoi! la hache

de révolution ne respecte rien.

Révolution contre l'hypothèque sacrée de nos créanciers étrangers, et

nos impôts dégagés de l'exploitation florentine, des mains pures,

irréprochables, des Gondi et des Zamet.

Révolution contre les offices achetés ou si bien gagnés, contre ces

honorables receveurs, contrôleurs, comptables de toutes sortes, qui

trouvaient moyen de ne point compter, tous couverts du patronage des

grands de la cour.

Révolution contre les gouverneurs de provinces, qui virent mettre à côté

d'eux un lieutenant général du roi.

Révolution plus hardie contre la seigneurie, essai (non pas de raser

encore les châteaux), mais d'empêcher qu'on n'y fît des fortifications

nouvelles.

Après ces révolutions notons les tyrannies de cette administration.

Elle exigea que les seigneurs laïques ou ecclésiastiques qui levaient

péages sur les routes et rivières à condition de les entretenir,

accomplissent cette condition, sous peine de déchéance. Sully, comme

grand voyer, poussa contre eux cette guerre si vivement, qu'en peu

d'années tous finirent par obéir. Le commerce circula, et aussi la force

publique. Ces routes que refirent les seigneurs, elles servirent à les

visiter, à les surveiller.

Les forêts et les cours d'eaux furent pour la première fois gardés et

administrés. Autre guerre immense. Guerre aux braconniers, aux soldats

devenus voleurs, aux rôdeurs armés.

Les poissons furent protégés; des rivières furent repeuplées, et défense

de pêcher au temps du frai. Sully fit ce que demande et attend encore la

pisciculture.

L'industrie date de ce règne. Le roi même l'encouragea; moins Sully,

tout préoccupé de l'agriculture. Le monde de l'ouvrier, tout autrement

mobile et libre que celui du cultivateur, surgit tout à coup. Les

soieries, les draps, les verreries, les manufactures de glaces, etc.,

furent créées ou immensément étendues par Henri IV. Il planta partout

des mûriers. Il ordonna qu'en chaque diocèse on en élevât dix mille. Il

en mit dans les Tuileries, à Fontainebleau et partout. Cette disposition

si sage de mettre à profit les jardins publics pour les cultures

d'utilité a été tournée en ridicule par les royalistes du temps de la

Révolution, mais elle remonte à Henri IV.

Sully ne goûtait guère non plus les fondations de colonies. Le roi, plus

fidèle en ceci aux traditions de Coligny, jugeait qu'un grand peuple

inquiet, tant d'esprits aventureux, ont besoin d'un tel débouché. Il

encouragea les Champlain, les de Monts, fondateurs de cette France

américaine qui n'embrassait pas seulement le Canada, mais un empire de

mille lieues de côtes. Regrettables colonies où la sociabilité de la

France adoptait les indigènes et les assimilait. La France épousait

l'Amérique, au lieu de l'exterminer pour y substituer une Europe, comme

ont fait les colons anglais.

Ce règne, si grand par ce qu'il fit, est plus grand par ce qu'il voulut,

commença ou projeta. Ainsi le canal de Briare, l'une de ses belles

créations, et qui fut un modèle pour l'Europe, devait être suivi du

canal des deux mers et d'un vaste réseau de voies analogues qui eussent

en tous sens ouvert à la France ses vives artères. Ce système (si bien

exposé par M. Poirson) avait jailli du génie des Crappone, des Crosnier,

des Louis de Foix, des Viète. Ce dernier, immortel par l'application de

l'algèbre à la géométrie.

Henri IV s'occupa fort de la Seine et lui créa d'abord sa route d'_en

bas_. Il voulait en rectifier le cours et en assurer la navigation entre

Rouen et le Havre; ce qui en eût fait la rivale de la Tamise et posé

Rouen comme émule et antagoniste de Londres.

Tout ce qu'on fit pour la guerre, en dix ans, est incroyable.

L'artillerie fut créée. Une ceinture de places fortes, chose énorme, fut

improvisée, surtout pour couvrir le Nord.

Le roi, qui, toute sa vie, avait fait le coup de pistolet avec sa

cavalerie de gentilshommes, et avait vu, pendant la Ligue, l'infanterie

faire piètre figure, se fiait peu à celle-ci. Il n'avait pas la patience

vertueuse de Coligny, ce martyr de la vie militaire, qui usa la

meilleure partie de la sienne à nous faire une infanterie. Cependant, à

sa dernière guerre, Henri IV voulait sérieusement en essayer et peu à

peu se passer des mercenaires. Il ne louait que six mille Suisses et

levait vingt mille fantassins français.

Infatigable chasseur, vrai gentilhomme de campagne, d'aspect,

d'habitudes et de goûts, il n'en aima pas moins Paris, qui ne le lui

rendait pas trop. Les grands, le clergé, les corporations, la robe,

restaient chagrins et hostiles. Il n'en fut pas moins, on peut le dire,

un des créateurs de la ville. Un Paris immense se bâtit sous lui. Toutes

les rues du Marais, qu'il nomma du nom des provinces où il avait tant

voyagé, souffert, combattu, les rues (de Berri, Touraine, Poitou,

Saintonge, Périgord, Bretagne, etc.) devaient aboutir à une grande place

qu'on eût appelée _Place de France_.

La _place Royale_, qu'il bâtit à l'instar des villes des Alpes, avec des

portiques commodes, et qui ne servit, après lui, qu'aux fêtes, aux

tournois ridicules de Marie de Médicis, devait, dans son idée première,

recevoir une immense manufacture de soieries.

Dans le quartier Saint-Marceau, il forma l'autre grande manufacture,

celle des tapisseries des Gobelins, qui existe encore.

C'est lui qui relia Paris et en fit un tout. La ville centrale, l'île de

la Cité et du Palais-de-Justice, tenait à peine au Paris méridional de

l'Université et au Paris septentrional du Commerce. Pour suite au vieux

pont Saint-Michel, il bâtit le _pont au Change_, et à la pointe de l'île

le vaste et magnifique _pont Neuf_, l'un des plus grands de l'Europe.

Celui-ci rendit nécessaire la _rue Dauphine_, par laquelle l'ancien

faubourg protestant, le faubourg Saint-Germain, est en rapport avec la

ville.

Les fines et spirituelles gravures de Callot nous montrent précisément

le Paris d'alors, tel que le fit Henri IV, avec le pont Neuf, le beau

quai de la place Dauphine, le Louvre et sa superbe galerie, qui donne à

la Seine sa principale perspective et son aspect monumental; au centre

enfin, sur le pont Neuf, la figure aimable et aimée, statue la plus

légitime qu'on ait dressée à aucun roi, quand tous les peuples

l'appelaient comme arbitre ou comme maître.

Le Louvre fut sa passion: Dès qu'il entra à Paris, il y employa une

foule d'ouvriers qui mouraient de faim, et en trois ans (1594-1596) il

fit la partie admirable de la grande galerie qui va du Louvre au

pavillon de Lesdiguières. Catherine de Médicis, il est vrai, avait fait

le rez-de-chaussée. Cependant l'oeuvre est immense. Un entassement

gigantesque d'étages fut superposé: «Ossa sur Pélion, Olympe sur Ossa.»

Les chiffres de Gabrielle que porte ce bâtiment, mêlés à ceux d'Henri

IV, disent assez l'élan de passion, d'espoir, où il fut créé.

Ce qui charme dans ce bâtiment, ce qui est bien d'Henri IV, ce qui est

tout différent du Louvre de François Ier, c'est l'attention d'y créer

beaucoup de petits logements, une hospitalité facile. Les premiers hôtes

devaient être les arts et les sciences, dont les emblèmes sérieux ornent

les frontons, avec les jeux de la chasse, les amours de la renaissance.

Le Louvre continué et uni aux Tuileries eût été en même temps un palais

et un musée de toute activité humaine. En haut, à côté du logement du

roi et de son conseil, son long promenoir avec ses tableaux. Aux deux

étages intermédiaires, un vaste dépôt de machines, l'histoire des

inventions (en petits modèles). De plus, des logements pour les

artistes ou artisans supérieurs, pour les inventeurs qui, sortant de la

routine des corporations, eussent été entravés par elles.

Il n'avait pu détruire les corporations de métiers, si puissantes

encore. Mais quiconque établissait devant un jury du roi qu'il était

capable, était dispensé des épreuves et des épines sans nombre dont ces

corporations fermaient l'entrée de leurs arts. Entre ces ouvriers

libres, les plus inventifs eussent été logés chez le roi. Celui-ci, qui

ne rougissait d'aucune chose bonne et utile, leur ouvrait des boutiques

au rez-de-chaussée, pour montrer leurs oeuvres au public.

Ce que j'admire le plus dans cette idée originale, ce qui est à mille

lieues des rois d'avant et d'après, c'est qu'il n'ait point séparé

l'artiste de l'artisan, qui, dans tant de professions n'est pas moins

artiste. À la _Galerie des Antiques_, que Catherine avait créée eût été

joint de plain-pied le _Conservatoire des arts et métiers_.

Il ne voulait rien pour lui qu'il ne communiquât aux autres. Par lui, la

_Bibliothèque royale_, mise à Paris, ouverte à tous, devint vraiment

celle du peuple, comme eût été le _Musée des métiers_ et le _Jardin des

plantes_ qu'il voulait créer.

Le roi, le peuple, logeant désormais sous le même toit, dans le Louvre,

cet homme curieux, bienveillant, avide du bien, du nouveau et des belles

choses, eût descendu de son musée aux ateliers, eût assisté aux progrès

industriels, eût causé avec l'ouvrier, comme il faisait avec le paysan,

et se fût incessamment informé du sort du peuple.

Quand parut la Maison rustique, le beau _Théâtre d'agriculture_

d'Ollivier de Serres, Henri IV le lut religieusement une demi-heure par

jour.

«Pâturage et labourage, deux mamelles de l'État.» Cet axiome de Sully

était au coeur d'Henri IV. Il aurait voulu que les seigneurs, au lieu de

mendier à la cour, allassent vivre sur leur domaines, les vivifier.

«On sent dans Ollivier de Serres (dit si bien M. Doniol, _Classes

rurales_, 332) l'idéal qui animait Sully. C'est la tradition des

laboureurs de Bernard de Palissy qu'Ollivier transporte au domaine

seigneurial, et que Sully met dans l'État. Une société assise sur le

travail de la terre où l'homme aurait cette vigueur morale que donne la

vie rustique, où le travail, accepté comme un devoir, fonderait seul la

richesse, où la richesse rurale dominerait l'économie politique, c'est

la grande et sainte pensée de ces trois grands huguenots.»

Sous Louis XIV, je vois qu'un bon citoyen, Vauban, l'illustre ingénieur

qui fortifia toutes nos places, dans les longs et tristes loisirs qu'il

avait des mois entiers sous les murs de ces citadelles, s'informait avec

sollicitude des causes de la misère, interrogeait le paysan,

compatissait à son sort et cherchait les moyens de l'améliorer. Sous le

règne d'Henri IV, ce curieux, ce citoyen, c'est le roi lui-même. Notez

qu'ici ce n'est pas un solitaire comme Vauban, mais un homme tiraillé de

mille influences, et d'affaires et de passions; mais son coeur restait

tout entier. Après cette vie mêlée et d'efforts et de misères (j'y

comprends surtout ses vices), qui auraient blasé, endurci tout autre, il

gardait la même chaleur, le même amour du bien public.

«Quand il alloit par pays, dit Matthieu, il s'arrêtoit pour parler au

peuple, s'informoit des passants, d'où ils venoient, où ils alloient,

quelles denrées ils portoient, quel étoit le prix de chaque chose. Et,

remarquant qu'il sembloit à plusieurs que cette facilité populaire

offensoit la gravité royale, il disoit: «Les rois tenoient à déshonneurs

de savoir combien valoit un écu, et moi, je voudrais savoir ce que vaut

un liard, combien de peine ont ces pauvres gens pour l'acquérir, afin

qu'ils ne fussent chargés que selon leur portée.»

Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19) · 第 27 / 90 题