LE RÉTABLISSEMENT DES JÉSUITES

1603-1604

La noire intrigue de Biron que le roi ne voulut pas percer jusqu'au fond

n'était qu'un petit accident de la grande conjuration qui minait

l'Europe, qui déjà avait accompli la partie la plus cachée de son oeuvre

souterraine, et qui bientôt procéda à l'exécution patente de cette

oeuvre, la _Guerre de Trente Ans_.

Henri IV était l'obstacle, avec Maurice d'Orange, et secondairement le

roi d'Angleterre et d'Écosse, Jacques VI, successeur d'Élisabeth. Mais

celui-ci avait donné grand espoir aux catholiques. Il ne tarda guère à

faire un traité avec l'Espagne. Pour le roi de France, on comptait en

venir à bout. On voyait qu'il était malade, atteint de cette cruelle

affaire de Biron. On pensait non sans vraisemblance, qu'il faiblirait de

plus en plus. Les zélés qui déjà avaient réussi à le marier à leur

guise avec cette fausse Italienne, d'Espagne et d'Autriche, voulaient

pour deuxième point faire rentrer les Jésuites en France et leur faire

confesser le roi. Le troisième qu'on devait gagner sur le roi ou après

lui, c'était un double mariage d'Espagne, pour espagnoliser la France,

la neutraliser, l'hébéter. La France, cette tête de l'Europe, branlant,

caduque, imbécile, comme elle fut sous Louis le bègue (Louis XIII), dans

ses quinze premières années, on pourrait alors s'attaquer au ventre, je

veux dire aux Allemagnes, ces profondes entrailles du monde européen.

Ce n'est pas qu'avant 1600 on n'ait travaillé l'Allemagne, mais c'était

en préparant les moyens de la grande guerre, surtout en disciplinant

l'armée ecclésiastique. Cette besogne préalable était celle du Concile

de Trente, la _transformation du clergé_. Il fallait d'abord que ce

corps eût l'unité automatique d'un collége discipliné par la férule et

le fouet. L'âme du Concile de Trente, Lainez, ce cuistre de génie, bien

plus fondateur qu'Ignace, avait mis là son empreinte. Toute la

hiérarchie conçue comme une échelle de classes, sixième, cinquième,

quatrième, où des écoliers rapporteurs s'espionneraient les uns les

autres et se dénonceraient par trimestre.

Cet amortissement du clergé, plus facile que l'on n'eût cru, encouragea

à entreprendre une oeuvre qui semblait plus hardie: la _transformation

de la noblesse_.

Nous devons à M. Ranke (_Papauté_, liv. V, § 9) la connaissance d'une

pièce inestimable, tirée des manuscrits Barborini. C'est le plan que le

nonce Minuccio Minucci propose à la cour de Rome pour le remaniement

moral de l'Allemagne. Son principe dominant est celui-ci: _C'est de la

noblesse qu'il faut s'emparer._ Il ne se fie pas au peuple.

Il veut: 1º _qu'on traite les enfants nobles mieux_ que les petits

bourgeois, pour attirer la noblesse aux colléges; 2º _qu'on donne les

évêchés aux nobles_, «qui seuls ont droit d'y arriver.» Point de

bénéfices aux bourgeois, qui pourraient devenir savants; il faut bien

quelques savants, mais peu, très-peu de savants; 3º _on n'exigera pas de

ces nobles prélats qu'ils résident_ dans leurs évêchés; ils seront bien

plus utiles à là cour et près des princes.

Ce plan tout aristocratique porte sur cette pensée, très-juste, que la

noblesse, plus qu'aucune autre classe, pouvait être corrompue par les

places et par l'argent, par le plaisir, par son besoin absolu de vivre à

la cour.

Justement, à cette époque, se formaient autour des princes, ces grands

centres de vie galante et mondaine, les cours, et de moins en moins la

noblesse pouvait vivre chez elle. Dans plusieurs pays, les Jésuites

n'eurent besoin que d'une chose: il suffit que les protestants ne

fussent plus admis chez les princes. En Pologne, l'effet fut terrible;

les exclus furent désespérés et se refirent catholiques. En France, il

en fut peu à peu de même. Les protestants non chassés furent du moins

vus de mauvais oeil; il leur faillit s'éloigner. Dans les châteaux

commencèrent les lamentations des femmes, les querelles domestiques. Le

jour ne fut qu'un bâillement et la nuit qu'une dispute. Le mari y

échappait, tant qu'il pouvait, par la chasse; mais il y retombait le

soir. Hélas! malheureuse dame, exilée, perdue au désert! Loin du roi,

nouveau Dieu du monde, vous ne verrez donc plus que Dieu! Ce soleil

vivant vous aurait dorée d'un rayon; à son aimable chaleur auraient

éclos les amours. Or, dans le monde monarchique, les amours font les

affaires: le mari eût fait fortune...

La noblesse fut vaincue. Tous les _honnêtes gens_ se firent catholiques.

Des colléges magnifiques furent ouverts par les Jésuites à la jeune

noblesse; les enfants des princes eux-mêmes s'y assirent avec les

nobles. Ces princes, élèves des Jésuites, Bavarois et Autrichiens, vont

être l'épée du parti.

Du jour où la France a faibli en abandonnant l'Italie, Ferdinand

d'Autriche exécute chez lui l'opération violente de chasser tous les

protestants. Persécution que l'empereur Rodolphe commence en Hongrie, en

Bohême, et généralement dans l'Empire, par la destruction des hauts

tribunaux qui maintenaient l'équilibre entre les deux religions.

Tous les princes sont tentés par les domaines protestants, ou ceux même

des catholiques. Le pape trouve bon que son favori le Bavarois

s'approprie les biens des couvents, et il le charge de corriger et de

stimuler les évêques.

L'artère du monde est le Rhin. Bade, Mayence, Cologne et Trèves, les

évêchés peu éloignés, Bamberg, Wurtzbourg et Paderborn, avaient chassé

les protestants. Mais la grande affaire était Clèves, la porte de la

Hollande et de l'Allemagne, ce bas Rhin commun à tous, qui touche aux

trois nations.

Dès 1598, l'Espagne s'y était jetée, et elle n'en fut distraite que par

le long siége d'Ostende. La Hollande ne sauva pas cette place. Elle

s'épuisa en efforts, et chacun prévit le moment où la France serait

obligée de se mettre de la partie, de soutenir les Hollandais, ou de les

laisser périr, ce qui livrait l'Allemagne, avec l'Allemagne l'Europe. De

sorte que l'Espagnol, ruiné, séché jusqu'à l'os, un squelette, une

ombre, se fût encore trouvé le maître à la fin et le vainqueur des

vainqueurs.

Donc, on regardait Henri IV, et tout retombait sur lui. Sa tête était,

au fond, l'enjeu du grand combat de l'Europe.

La mort de Biron lui avait causé un terrible ébranlement. L'on se

demandait deux choses:

_Mourrait-il naturellement?_ Ce n'était pas impossible. Dyssenterie au

moment fatal, en juillet 1602. Mai 1603, seconde crise de rétention

d'urine. Dyssenterie en septembre, en décembre encore. En janvier et en

avril 1604, premières atteintes de goutte.

_Mourrait-il moralement_, d'inquiétude et de chagrin, de tiraillement

intérieur? La conjuration générale de bêtise et de bigotisme

vaincrait-elle cet esprit si vif et si résistant?

Il semble qu'il fût alors très-bas et très-affaissé. J'en juge surtout

par une chose. Sully ne parvenait pas à lui faire comprendre qu'il

n'avait à craindre jamais une alliance du parti protestant avec

l'Espagne. Et cependant visiblement l'Espagne devait leur faire horreur.

L'avénement de l'infante Claire-Eugénie à Bruxelles avait été solennisé

par une femme enterrée vive. Le conseil d'Espagne songeait à chasser

tous les Morisques. La seule difficulté était que le frère du premier

ministre, grand inquisiteur, voulait, non qu'on les expulsât, mais qu'on

les passât au fil de l'épée. Or, c'était un million d'hommes.

L'Espagne faisait horreur. Le plus suspect des protestants, le plus

intrigant, Bouillon, n'osait traiter avec elle. (De Thou.) Il se fût

perdu chez les siens.

Ce qu'il faisait réellement, c'était de calomnier le roi dans l'Europe

protestante, jusqu'à dire qu'il méditait avec le pape une seconde

Saint-Barthélemy (Lettres, VI, p. 10). Il sollicitait le roi

d'Angleterre de prendre le protectorat de nos réformés. Cela troublait

fort le roi et le rapprochait des catholiques, le faisait même faiblir

dans la question des Jésuites.

Moment d'obscurité profonde. Le roi ouvrait le bras à l'ennemi,

favorisait, sans le savoir, le grand complot fanatique organisé contre

lui-même. Et les protestants se défiaient du roi, qui déjà, dans la

Bastille, amassait l'argent, les armes, pour la grande guerre nécessaire

au salut des protestants.

On ne pouvait agir de face contre un homme de tant d'esprit, mais on le

pouvait de côté par des moyens indirects. L'Espagne trouvait à cela

d'admirables facilités; le conseil, la cour, étaient espagnols. Ce

n'était pas seulement des Villeroy, des Jeannin, qui discouraient en ce

sens, mais les gens les plus innocents, des mondains, des étourdis, par

exemple Bassompierre, le galant colonel des Suisses. La reine, au lit

même du roi, grondait, pleurait pour l'Espagne, pour l'alliance

espagnole, pour le double mariage. Et si le roi se sauvait chez sa

Française, Henriette, il y retrouvait l'Espagne; Henriette voulait s'y

réfugier, si le roi venait à mourir. Donc, l'Espagne en tout et par

tout; on la sentait de tous côtés, on la respirait. Ou, si ce n'était

pas elle, c'était la Savoie, plus adroite, une sorte d'Espagne française

par où le poison arrivait.

Au moment où, de la Savoie, partait un agent secret qui devait

travailler les Guises, un Savoyard très-aimable, insinuant, le charmant

François de Salles, venait prêcher devant le roi.

Celui-ci n'était pas Jésuite. Son maître, le P. Possevino, le grand

diplomate de l'ordre, avait senti qu'il servirait bien mieux les

Jésuites en ne l'étant pas. Leur but alors étant, comme je l'ai dit, de

s'approprier la noblesse, il leur fallait des gentilshommes à eux, qui

eussent les grâces et l'élégance mondaines. Tel était François de

Salles, blond de barbe, de cheveux, d'un sourire d'enfant, avec un

charme féminin qui allait surtout aux dames, qui ravit la cour, le roi.

Le Crucifié, dans ses mains, perdant toutes ses terreurs, devenu gai et

aimable, n'aimant qu'oiselets, fleurettes des champs, avait pris la

gentillesse du rusé petit Savoyard.

Ce n'était pas Possevino, un pédant baroque (à en juger par ses livres),

qui avait pu faire ce charmant disciple. C'était la cour, c'étaient les

femmes, la douce conversation des Philothées et des Chantal. C'était la

camaraderie de l'aimable auteur d'_Astrée_, le sire d'Urfé, ex-amant de

Marguerite, réfugié en Savoie, qui, d'après les Espagnols, faisait son

roman de bergers. Le confesseur de madame de Chantal, fort jaloux, dit

de saint François: «Ce berger.» Et, en effet, ses sermons, ses petits

livres dévots, sont des _Astrées_ spirituelles, des bergeries

ecclésiastiques.

Le roi, enchanté de voir une dévotion si gaie, si peu exigeante, en

contraste si parfait avec le sombre, la roideur des huguenots, inclina

fort de ce côté, et, sous cette séduction, se trouva tout préparé à

laisser rentrer en France les maîtres du doux prédicateur.

Au voyage qu'il fit à Metz, en 1603, la Varenne lui présenta les

Jésuites de Verdun, qui le prièrent de rétablir un ordre pauvre,

disaient-ils, modeste, et surtout point intrigant. Le roi dit avec bonté

que, de retour à Paris, il aviserait. Tout solliciteur a besoin de

suivre son juge; ils obtinrent que deux seulement, deux humbles, deux

tout petits Jésuites, les pères Ignace et Cotton, suivraient l'affaire,

et par conséquent accompagneraient le roi. Il consentit. Cotton

s'attacha à lui et ne le quitta plus jamais. Jamais, quand il l'eût

voulu, il n'eût pu arracher de lui ce lierre tenace, ce plat, froid,

indestructible lichen, qui semblait collé à lui. Il s'en moquait tout le

jour, mais ne le traînait pas moins. Controversiste ridicule et

prédicateur grotesque, il était admirablement choisi pour un roi rieur.

C'était un trait de génie d'avoir mis chez lui pour espion un fourbe

sous la figure d'un sot.

Voilà l'humble commencement de cette grande dynastie des confesseurs du

roi, qui, sous la Chaise et le Tellier, finiront par gouverner la

France.

Le roi, au retour de Metz, fut malade deux fois, coup sur coup, en un

même été. En septembre, étant à Rouen, les huîtres normandes lui

rendirent son flux de ventre. Il était faible, et isolé, la cour ne

l'ayant pas suivi. Mais Cotton et la Varenne ne le lâchaient pas. Ils

tirèrent de lui le rétablissement des Jésuites.

Sully assure qu'Henri IV lui avoua qu'il ne se décidait à cela que pour

sortir des angoisses où le tenait constamment la peur de l'assassinat,

«vie misérable et langoureuse ... telle qu'il me vaudrait mieux être

déjà mort.»

Tels ils furent reçus, tels ils se maintinrent. Et c'est, selon

Saint-Simon, la raison même que le plus doux des Jésuites, le P. la

Chaise, donnait en mourant à Louis XIV, pour qu'après lui il prît

toujours un confesseur jésuite: «Dans toutes les compagnies il y a de

mauvais sujets ... Un mauvais coup est bientôt fait,» etc.

Ce qui ne les aida pas peu, c'est qu'ils persuadèrent au roi que

l'Espagne les persécutait, et qu'ils n'avaient que lui de protecteur au

monde. Cela le toucha. Il les reçut à bras ouverts, et leur dit ce mot

étonnant: «Aimez moi, car je vous aime.»

Pour rentrer, ils s'étaient faits sveltes, minces et bien petits. Il

leur suffisait d'une fente. D'abord, point de confession, à moins que

les évêques ne les y forçassent. C'était assez que Cotton fût auprès du

roi.

Ils étaient hommes de collége, voués tout à fait aux enfants, n'aimant

que l'enfance. À La Flèche, ils se chargeaient de leur enseigner le

latin, laissant le roi y ajouter tout l'enseignement mondain du siècle,

quatre professeurs de droit et quatre de médecine, deux d'anatomie. Les

Jésuites n'avaient aucun préjugé. Les bénéfices du collége devaient

s'employer à doter chaque année douze pauvres filles, innocentes et

vertueuses.

Tout ce que leur reconnaissance, leur tendresse pour le roi, leur

faisait demander, exiger de lui, c'était son coeur qu'ils voulaient voir

à jamais dans leur église.

Après sa mort, bien entendu. Et celui des rois et des reines, à jamais,

voulant être un ordre essentiellement royaliste.

Accordé. Les gallicans mêmes, des hommes du Parlement (par exemple, le

greffier Lestoile), se radoucirent un peu pour eux, trouvant les sermons

de Cotton doux, modestes, modérés, pacifiques et pas trop dévots, enfin

d'un homme du monde.

Ce qui toucha fort Paris pour ce pauvre père Cotton, c'est que, revenant

le soir dans le carrosse de la Varenne, il y fut assassiné. Par les

huguenots sans doute? Ce fut le cri général. Mais qu'y auraient-ils

gagné? Cotton mort, on n'aurait pas manqué de Jésuites aussi saints et

aussi savants. Quoi qu'il en fut, heureusement le ciel avait veillé sur

lui; l'assassinat se réduisit à une invisible écorchure, que ces

méchants huguenots crurent qu'il s'était faite lui-même.

Histoire de France 1598-1628 (Volume 13/19) · 第 23 / 90 题