1599
Le 12 août 1598, Henri IV, chassant dans la forêt de Fontainebleau, crut
entendre un bruit de meute, des cors, des cris de chasseurs. Il trouva
bien surprenant qu'on osât interrompre ainsi la chasse du roi, et
commanda au comte de Soissons d'aller voir quels étaient ces téméraires.
Le comte alla et revint, rapportant qu'il avait toujours entendu le même
bruit et vu un grand homme noir qui, dans l'épaisseur des broussailles,
avait crié: «M'entendez-vous?» ou peut-être: «M'attendez-vous?» et qui
disparut. Sur ce rapport, le roi rentra au château, craignant quelque
embûche. La chose fut racontée partout, et les dévots de Paris ne
manquèrent pas d'assurer que l'homme noir avait dit: «Amendez-vous,»
c'est-à-dire: Devenez sage et quittez votre maîtresse.
Dans cette paix nullement paisible, les esprits, tout émus encore,
accueillaient volontiers les bruits effrayants. Celui du jour était la
mort de madame la connétable (de Montmorency). C'était une jeune femme
très-jolie et très-sage, mais qui n'était pas de naissance à épouser le
connétable de France. Elle avait fait, disait-on, un pacte pour y
parvenir. Un jour qu'elle siégeait à Chantilly au milieu de ses dames,
on lui dit qu'un gentilhomme demandait à lui parler. Émue, elle demanda
comment il était. «D'assez bonne mine, lui dit-on, mais de teint et de
poil noir.» Elle pâlit dit: «Qu'il s'en aille, revienne une autre fois.»
Mais l'homme noir insista, et dit: «J'irai la chercher.» Alors, les
larmes aux yeux, elle dit adieu à ses amies et s'en alla comme à la
mort. Peu après, effectivement, elle mourut, chose effroyable, «le
visage sens devant derrière et le cou tordu.»
En cadence avec ces récits, des prédications terribles faisaient
trembler les églises; ces hardies échappées du diable annonçaient, selon
les prédicateurs, de grands châtiments. Les péchés de la cour, du roi
(on le désignait clairement) étaient tels, qu'il fallait des
mortifications nouvelles, inouïes, pour soutenir le ciel qui aurait
tombé, la foudre qui eût tout écrasé. On appelait au secours un renfort
de moines, la grande armée monastique, de toute robe et de toute
couleur, qui vint d'Espagne et d'Italie, capuccini, récollets,
feuillants, carmes et augustins, chaussés, déchaussés. Les carmélites
espagnoles, peu après, allaient prendre possession de leur couvent de
Paris en procession solennelle le jour de la Saint-Barthélemy. Les
capucines firent une entrée saisissante et dramatique, portant chacune
une couronne d'épines, et conduites par les princesses de la maison de
Guise.
Mais, avant l'entrée de ces saintes qui apportaient l'expiation, on
avait eu à Paris un autre spectacle. Pas moins que le diable en
personne, qui avait élu domicile dans le corps d'une certaine Marthe. Un
homme distingué (des la Rochefoucauld), fort dévot, ami des Jésuites, la
menait et la montrait, d'abord dans les villes du centre, sur la Loire,
enfin à Paris. Tout le monde allait la voir à Sainte-Geneviève; on
assistait avec terreur à la lutte horrible qui se renouvelait chaque
jour entre le démon et un capucin qui l'exorcisait, fort et ferme, en
tirant des cris, des gambades, des grimaces à faire frémir. Le roi, qui
avait la tête dure, avait peine à croire la chose; il y envoya ses
médecins et les adjoignit aux prêtres pour examiner.
Il n'était que trop visible qu'on voulait du trouble, qu'on espérait
exploiter, exalter le mécontentement de Paris. Les taxes ne diminuaient
pas et ne pouvaient diminuer, quand Sully payait aux grands une centaine
de millions, quand la guerre menaçait toujours. Des souffrances du passé
restait un cruel héritage, la peste, qui éclatait de moment en moment.
Un peuple nouveau de mendiants se montrait, les gens de guerre qu'on
avait renvoyés _chez eux_, mais qui n'avaient pas de _chez eux_. On en
voyait tous les jours des bandes dans la cour du Louvre. «Capitaines
déchirés, maîtres de camp morfondus, chevau-légers estropiés,
canonniers jambes de bois, tout cela entre en troupes par les degrés de
la salle des Suisses, en déclamant contre madame l'Ingratitude.
L'officier portant la hotte et le soldat le hoyau, exaltent leur
fidélité, montrent plaies, racontent leurs combats et leurs campagnes
perdues, menacent de se faire _croquants_, et sur la monnaie de leur
réputation mendient quelque pauvre repas.»
Henri II et Henri III les logeaient dans les monastères. Henri IV, plus
tard, leur créa l'hospice de la Charité, tard, bien tard, en 1606.
Jusque-là, ces ombres errantes, plaintives, mais redoutables, donnaient
espoir à l'étranger, à la Ligue, vivante en dessous. Le roi voyait,
sentait cela; l'agitation continuait, et il n'était point aimé.
Il tomba malade en octobre; il crut mourir. Ce n'était qu'un accès assez
court de rétention d'urine; mais il en garda la fièvre. Cet homme,
jusque-là si gai, devint très-mélancolique. «Tout me déplaît,»
disait-il. Aveu qui ne fut pas perdu et fit croire que Gabrielle ne
suffisait plus à le consoler.
Deux assassins étaient encore venus pour tuer le roi, l'un dominicain,
de Flandre, l'autre capucin, de Lorraine.
Pourquoi plutôt à ce moment? On le comprit quand on sut que les
Espagnols avaient fait le pas hardi de se jeter dans l'Empire,
fourrageant, mangeant amis et ennemis; qu'enfin vers Clèves ils
saisissaient les passages du Rhin.
Rien ne les eût favorisés plus que la mort d'Henri et celle de Maurice
d'Orange. Celui-ci avait aussi son homme qui devait le tuer. La
situation était la même qu'en 1584, quand le meurtre de Guillaume sembla
briser la Hollande et donna carrière aux victoires des Espagnols.
L'homme que le légat Malvezzi dépêcha pour tuer le roi était, comme
Jacques Clément, un pauvre petit misérable, un Flamand de faible tête
qu'on grisait de la légende de Clément. On le montra à un Jésuite, qui
haussa les épaules, et dit seulement: «Il est trop faible.» La plus
grande difficulté était d'endurcir cet homme. Il était en route déjà à
l'époque de l'abjuration du roi, et, quand il l'apprit, il ne voulut
plus le tuer et jeta son couteau. Le légat eut beaucoup de peine à lui
faire entendre que la conversion était fausse. Il repartit en 1598, mais
fut arrêté, amené à Paris. Le roi en eut pitié ou craignit d'irriter
Rome, le gracia. Il ne retourna pas à Bruxelles, mais alla en Italie. Là
on l'endoctrina encore et on le fit rentrer en France. Il fut arrêté,
condamné à mort avec l'autre assassin, le capucin de Lorraine.
Sismondi croit que le Parlement procéda avec acharnement. Singulier
anachronisme. Le Parlement d'alors était mêlé de celui de la Ligue et
des royalistes. Mais les ligueurs dominaient encore, et si bien, qu'ils
modérèrent la question, de peur que ces accusés ne parlassent trop pour
l'honneur de Rome.
La chose n'était que trop claire. Elle fit voir à Henri IV qu'il ne
gagnait rien à tous ses ménagements. Jointe à l'affaire d'Allemagne,
elle le réveilla fortement. Il semble qu'elle l'ait guéri; il fut tout à
coup un autre homme. La verte vigueur béarnaise parut revenue. Il fit
opérer l'excroissance, comme pour monter à cheval. Il se moqua des
médecins, et Gabrielle redevint enceinte en décembre.
Tout ce qui traînait au conseil et traînait au Parlement se trouva
facile. Le roi simplifia tout, supprima les impossibilités.
Il était impossible de marier Catherine, sa soeur, protestante, avec un
catholique, le duc de Bar. Les évêques refusaient. Le roi fit venir son
frère bâtard, archevêque de Rouen, et les maria d'autorité dans son
cabinet.
Il était impossible de décider Marguerite à consentir au divorce. On la
menaça d'un procès d'adultère, et elle devint docile.
Il était impossible de faire enregistrer l'édit de Nantes. Le roi fit
venir le Parlement et lui lava la tête. Ce fut un discours très-vif,
pour la France et pour l'Europe:
«Avant que de vous parler de ce pour quoy je vous ai mandés, je vous
conterai une histoire.--Après la Saint-Barthélemy, nous étions quatre à
jouer aux dés sur une table. Nous y vîmes des gouttes de sang. Nous les
essuyâmes deux fois, et elles revenaient pour la troisième. Je dis que
je ne jouais plus, que c'était un mauvais augure contre ceux qui
l'avaient répandu. M. de Guise était de la troupe....
«Vous me voyez en mon cabinet, et non avec la cappe et l'épée, mais en
pourpoint, comme un père pour parler à ses enfants.... Je sais qu'on
fait des brigues au Parlement, que l'on a suscité des prédicateurs
factieux; je donnerai ordre à ceux-là, et ne m'en attendrai à vous ...
Ne m'alléguez pas la religion catholique, je l'aime plus que vous; vous
croyez être bien avec le pape, et moi j'y suis mieux, et je vous ferai
déclarer hérétiques ... Est-ce que je ne suis pas le fils aîné de
l'Église? Pas un de vous ne peut l'être.»
À cette bouffonnerie, il ajoutait des choses fort graves «sur les
criards catholiques, ecclésiastiques,» qui, disait-il, étaient à vendre;
sur les parlementaires eux-mêmes et leur avidité d'argent. Il les pinça
sensiblement, en disant qu'il multiplierait leurs charges (et par là les
ruinait). Enfin des menaces de mort, de combat, qui étonnèrent: «C'est
le chemin qu'on prit pour en venir aux Barricades, à l'assassinat du feu
roi; mais j'y donnerai bon ordre. Je couperai la racine aux factions et
prédications, en faisant _raccourcir_ ceux qui les suscitent ... Ah!
vous me voulez la guerre, et que je fasse la guerre à ceux de la
Religion! Mais je ne la leur ferai pas ... Vous irez tous avec vos
robes, comme les capucins de la Ligue, quand ils portaient le mousquet.
Il vous fera beau voir ... J'ai sauté sur des murs de ville; je sauterai
bien sur des barricades.»
Le Parlement enregistra.
Mais on comprenait très-bien que cet éclat, ces menaces de guerre, si
étrangers aux robes longues, avaient une autre portée. Deux choses
visiblement l'animaient et lui remuaient son épée dans le fourreau: le
procès des moines assassins et la guerre de l'Empire, la fureur des
Espagnols. Ainsi, point de paix possible ni au dedans ni au dehors.
Toujours le couteau suspendu. Son refuge eût été l'épée. Il eût été
plus sûr de sa vie en pleine guerre, et il se fût moins ennuyé.
Gabrielle, la chasse et le jeu ne suffisaient pas. Cet accès de
mélancolie qu'il avait eu un moment, n'était-ce pas l'effet de la paix?
Quand il dit si vivement qu'il sauterait _sur les barricades_, beaucoup
déjà crurent le voir au grand poste de la France, sur la _barricade_ du
Rhin.
Il avait envoyé le protestant Bongars au landgrave et aux princes pour
les encourager à se défendre. Les mettre ainsi en avant, c'était
s'engager tacitement à les soutenir. Maurice d'Orange portait seul le
poids de cette guerre terrible qui débordait maintenant sur l'Allemagne
et devenait immense. Sa belle-mère, la princesse d'Orange, fille de
Coligny, sortit de sa solitude et vint à Paris. Elle se déclara
hautement pour le mariage de Gabrielle, craignant le mariage italien et
croyant rattacher le roi à l'intérêt protestant.
Il faut savoir ce qu'était madame la princesse d'Orange. Grâce aux
mémoires de du Maurier (petit livre d'or), nous connaissons parfaitement
cette personne admirable, en qui une vertu accomplie apparaissait dans
la tragique auréole des martyrs.
L'amiral l'aimait, entre ses enfants, pour sa sagesse précoce, sa
douceur et sa modestie. Il la maria à celui qui avait les mêmes dons.
Quand elle demanda à son père lequel de ses prétendants il lui
conseillait de choisir, il lui répondit: «Le plus pauvre.» Et il lui
donna Téligny, ce jeune homme tant aimé que pas un catholique ne put
tuer à la Saint-Barthélemy, et qui ne périt que par hasard.
Guillaume d'Orange se décida de même. Au dernier moment de sa vie, à
l'apogée de sa gloire, au lieu de prendre pour femme quelque princesse
d'Allemagne qu'il eût aisément obtenue, il demanda, épousa «la plus
pauvre,» madame de Téligny, restée sans aucune fortune qu'un petit bien
dans la Beauce, où elle vivait. Ce grand homme, tout près de la mort et
entouré d'assassins, dans la fille de Coligny sembla appeler à lui
l'image d'un meilleur monde. Un an s'était passé à peine, qu'il périt
presque sous ses yeux.
Elle avait de lui un fils, qui fit ses premières armes sous Maurice
d'Orange, fils aussi de Guillaume, mais du premier lit. Maurice, sombre
et sauvage politique, homme de combat, d'affaires et d'ambition, ne
voulait point de famille, point de femme et point d'enfant, de sorte que
son jeune frère devait être son héritier. Il crut, pour cette raison,
que sa belle-mère l'aiderait dans ses projets. Défenseur de la Hollande,
il aurait voulu l'asservir. L'obstacle était Barneveldt, grand et
excellent citoyen, le vieil ami de Guillaume d'Orange, l'ami de Maurice,
son tuteur et son bienfaiteur. Maurice ne pouvait se faire maître qu'en
lui passant sur le corps. De quel côté pencherait la princesse d'Orange?
Elle fut pour Barneveldt, pour le droit et la liberté, contre sa
famille, contre son beau-fils, contre les intérêts de son jeune fils,
seul lien qu'elle eût sur la terre et qu'elle aimait uniquement.
Cela seul en dit assez. Mais cette vertu si haute, sans faiblesse, n'en
n'était pas moins adoucie et embellie d'un charme singulier. Notre
ambassadeur en Hollande, du Maurier, vieux politique, qui écrit longues
années après ces événements, ne parle de cette dame qu'avec une émotion
visible. Madame d'Orange était, dit-il, une petite femme très-bien
faite, d'un teint animé, qui avait les plus beaux yeux; une parole douce
et charmante, un raisonnement persuasif, un parfum d'honneur et d'estime
que l'on sentait autour d'elle, une angélique bonté, la rendaient
irrésistible. Tout d'abord, elle allait au coeur.
Ajoutez son père, son mari, ces grands morts tant regrettés qui avaient
reposé leur esprit en elle et l'environnaient de leur ombre aimée; tout
cela en faisait comme une chose sainte et une espèce d'oracle, une
autorité de respect, d'amour.
Elle n'apparut guère que deux fois à la cour de France, et dans deux
moments décisifs pour l'intérêt du royaume, la première fois pour aider
au mariage français.
Grand renfort pour Gabrielle, véritable réhabilitation, d'avoir pour soi
la vertu même, de trouver que la plus pure était en même temps la plus
indulgente. Seulement madame d'Orange mettait l'affaire bien en lumière.
Elle constatait que ce mariage était l'intérêt protestant, elle
finissait l'incertitude. Le roi allait se fixer, désespérer les
catholiques, qui probablement le tueraient. C'est ce qui faisait désirer
à beaucoup d'amis du roi une solution contraire. S'il fallait que
quelqu'un périt, ils consentaient de grand coeur que ce quelqu'un fût
Gabrielle.
Tout le monde savait, prévoyait l'événement, excepté le roi.
L'Espagne devait le savoir; un commis de Villeroy, comme on le découvrit
plus tard, tenait Madrid au courant de tous les secrets du conseil et
de la cour.
Le pape, si l'on en croit Dupleix, sut la mort de Gabrielle de façon
surnaturelle au jour et à l'heure où elle arriva.
Nul doute que le grand-duc n'ait été le mieux informé. Il y avait
intérêt. C'était l'homme de Gabrielle qui avait écarté les Italiens de
nos finances. C'était elle qui fermait le trône à sa nièce. Ce prince
n'en était pas à son premier assassinat. Encore moins l'empoisonnement,
plus discret, lui répugnait-il.
Gabrielle paraît avoir très-bien senti elle-même qu'il y avait trop de
gens intéressés à sa mort, et qu'elle n'échapperait pas. Ses astrologues
lui disaient ce qu'on pouvait lire, du reste, sur la terre aussi bien
qu'aux astres: qu'elle mourrait jeune, ne serait point reine. Au milieu
des assurances les plus tendres que lui pouvait donner le roi, elle
restait pleine de crainte et inconsolable; elle pleurait toutes les
nuits.
Le roi lui avait donné des présents tels qu'une reine pouvait seule les
recevoir, ceux qui lui avaient été offerts à lui-même par nos villes, le
plat d'or où il reçut les clefs de Calais, et les offrandes solennelles
de Lyon, de Bordeaux.
On lui avait fait ses habits de noces. Et ses robes cramoisies (couleurs
réservées aux reines) l'attendaient déjà chez sa tante.
Le roi lui avait donné un don singulier, l'anneau même «dont il avait
épousé la France» à son sacre. (Fréville, _Inventaire_.)
Elle avait de son hôtel avec le Louvre une communication. Elle eut la
fantaisie de coucher dans le Louvre même, et le roi lui donna le grand
appartement que les reines seules avaient occupé. Elle y coucha, mais
elle n'osa rester, soit qu'elle eût peur de se nuire par le scandale de
cette audace, soit que la grande maison vide où le roi ne venait guère
que pour affaire officielle, palais déserté des Valois, l'effrayât de sa
solitude, et qu'elle ne dormît pas bien sur l'oreiller où Catherine
médita la Saint-Barthélemy.
Pâques approchait, moment critique pour la maîtresse du roi.
L'arrangement était tel dans notre ancienne monarchie: cette semaine
était la part du confesseur. La maîtresse devait s'éloigner, les amants
se séparer, faire cette petite pénitence, pour se réunir après. Le
confesseur d'Henri IV, l'ex-curé des Halles, bonhomme fort modéré,
insistait cependant pour que Gabrielle partît de Fontainebleau, allât à
Paris. C'était d'usage, et lui-même, d'ailleurs, avait ses raisons pour
se montrer ferme. On le croyait protestant. Il avait publié une version
de l'Ancien Testament qu'on disait celle de Genève. Le roi voulait le
faire évêque, mais Rome lui refusait les bulles. On lui fit croire
apparemment que ses bulles ne viendraient jamais s'il ne donnait cette
satisfaction à la religion, à la décence, de les empêcher de communier
en péché mortel, et d'obliger Gabrielle d'aller à Paris.
Elle résista de son mieux. Paris l'effrayait. Elle allait y être seule.
Sa tante n'y était pas. La soeur du roi avait suivi son mari dans son
duché. La princesse d'Orange partait pour faire la cène au château de
Rosny et tâcher de gagner Sully.
La ville était fort émue. Le Parlement avait été forcé d'enregistrer
l'édit de Nantes. Le roi avait menacé de _raccourcir_ les prêcheurs
d'assassinat. Le samedi 3 avril, veille des Rameaux, on avait exécuté
deux moines en Grève, les deux assassins du roi. Chose plus grave, s'il
est possible, dans l'affaire de Sainte-Geneviève, où le roi avait mis en
face les médecins contre les prêtres, les médecins avaient décidé
hardiment que l'affaire de la possédée n'était point surnaturelle. Bien
plus, ils l'avaient fait taire, l'avaient contenue, si bien dompté le
diable en elle, qu'elle n'osa plus remuer, devint un véritable agneau,
fit ses pâques comme les autres. De là des risées, d'autre part, une
rage d'autant plus furieuse, qu'elle ne pouvait s'exhaler. Les choses en
resteraient-elles là? le diable se tiendrait-il pour battu? Il n'y avait
pas d'apparence. Il pouvait se revenger par quelque coup imprévu,
terrible, comme avait été la mort de madame de Montmorency!
«Eh quoi? ne suis-je pas roi?... Qui oserait?» C'est certainement ce
qu'Henri IV répondait aux larmes, aux terreurs de Gabrielle. Dans un
autre temps, elle eût opposé une invincible résistance, et le roi eût
tout bravé pour lui éviter le moindre chagrin; mais alors, quoique fort
aimée, elle doutait, elle craignait. Elle obéit, en épouse soumise, avec
un torrent de larmes. Le roi expliquait le tout par l'état nerveux de
faiblesse où sa grossesse (de quatre mois) la mettait probablement. Elle
fit un adieu en règle, lui recommandant ses enfants, ses serviteurs, sa
maison de Monceaux, et disant ce qu'elle voulait qu'on fît après sa
mort.
Le roi, attendri lui-même, la quitta le plus tard possible. Il la suivit
jusqu'à Melun avec toute la cour. Il se tenait à cheval à côté de la
litière où on la portait. Elle devait s'y mettre en bateau, pour
descendre doucement la Seine. Il y eut là un grand combat; ils
pleuraient, se séparaient, mais se rappelaient toujours. Enfin, il
s'affermit un peu, la confiant à son fidèle la Varenne, et lui donnant
de plus Montbazon, son capitaine des gardes, qui devait la suivre
partout et en répondre corps pour corps. Un jeune homme, Bassompierre,
rieur et quelque peu fou, par le droit de ses vingt ans, sauta aussi
dans le bateau, voulant l'amuser, la distraire. Moins léger toutefois
qu'il ne paraissait, il ne resta pas avec elle. Il la laissa à la
Varenne et revint auprès du roi.
C'était le lundi 5 avril, premier jour de la semaine sainte. Elle
descendit près l'Arsenal, et, sans traverser Paris, se trouva du premier
pas dans la maison de Zamet, qui était sous la Bastille, dans la rue de
la Cerisaie. Logis quelque peu étrange pour la petite pénitence qu'elle
était censée faire dans ce moment sérieux. Mais elle n'osait descendre à
son hôtel voisin du Louvre, d'où il eût fallu communier en grande pompe
et à grand bruit au milieu des malveillants, dans la paroisse royale, à
Saint-Germain-l'Auxerrois. De chez Zamet, au contraire, la paroisse
était Saint-Paul, près la maison professe des Jésuites. Là, elle pouvait
faire sa communion, en pleine tranquillité et hors de la foule,
toutefois au su du public et dans une notoriété suffisante.
Sully raconte lui-même qu'il alla la voir chez Zamet avant de partir
pour Rosny. Elle fut fort tendre pour lui, fort touchante, le priant de
croire qu'elle l'aimait et pour lui-même et pour les grands services
qu'il rendait au roi et à l'État, l'assurant qu'elle ne ferait rien
désormais que par son conseil. Il fit semblant de la croire, et lui
envoya même madame de Sully pour prendre congé d'elle, ce qui ne fit
qu'envenimer les choses. La pauvre créature, voulant plaire, lui dit
qu'elle serait sa meilleure amie et la verrait toujours volontiers à ses
_levers et couchers_. Mais la dame, toute gonflée de sa petite noblesse
et du grand crédit de Sully, arriva à son château de Rosny fort en
colère. Son mari la calma et la rassura, lui disant que les choses
n'iraient pas comme on croyait; «qu'elle verrait un beau jeu, bien joué,
si la corde ne rompait.» Il savait visiblement ce qui allait se passer.
Voyons le lieu de la scène, cette maison de confiance où Gabrielle est
descendue.
Ce que les grands seigneurs ont plus tard tant pratiqué, tant prisé, la
_petite maison_ de plaisir, Zamet semble le premier l'avoir conçu et
organisé. Ce fut une spéculation. Au milieu du Paris de la Ligue, devenu
rude et barbare, un logis à l'italienne, dans la tradition d'Henri III,
devait avoir une grande attraction sur son successeur. Luxurieux et
économe, Henri IV n'aurait jamais dépensé ce qu'il fallait pour arranger
dans ce goût de volupté raffinée les grands appartements du Louvre et
ses galetas solennels. Il trouvait fort agréable et il croyait moins
coûteux de s'établir par moments dans ce joyeux hôtel Zamet, où il
jouait et faisait gratis toutes ses fantaisies; Zamet avait trop
d'esprit pour jamais demander rien.
Il avait bâti, meublé, paré exprès ce bijou, dans un beau quartier à la
mode, étendu et aéré, celui que l'on commençait sur l'emplacement de
l'hôtel Saint-Pol, l'ancien Versailles des Valois. La _Cerisaie_, ou
verger de nos anciens rois, qui donna son nom à la rue, devint en partie
le jardin de l'hôtel Zamet.
Ceux qui entraient à Paris par la porte Saint-Antoine, splendidement
ornée par Goujon, dans cette grande rue des tournois, des triomphes, des
_entrées_ des rois, voyaient à droite se bâtir la place royale d'Henri
IV, à gauche un haut mur en contraste avec les façades brillantes des
hôtels voisins. Ce mur était la discrète enceinte du jardin Zamet, dont
l'hôtel, assez reculé, loin de s'ouvrir sur la belle rue, lui tournait
le dos. Ainsi les maisons d'Orient et certains palais d'Italie ne
montrent que leurs défenses et cachent leurs charmes intérieurs. Il
fallait se détourner, passer par une petite rue et entrer dans une
impasse. Là, dans un lieu plein de silence et comme à cent lieues de la
ville, une vaste cour laissait voir les légers portiques, les galeries
du joli palais, ses terrasses et promenades aériennes qui dominaient le
jardin.
Le tout, petit et sans emphase. Mais, à droite, à gauche, des cours et
des bâtiments secondaires donnaient l'ampleur et les aisances variées
d'une villa de Lombardie, tandis que l'exquise coquetterie des
appartements secrets rappelaient la recherche extrême des petits palais
de Venise. Tout ce que la vieille Italie a su des arts de volupté y
était, le solide aussi des jouissances du Nord. Aux sensualités des
bains et des étuves parfumées, le maître ajoutait l'attrait d'une
savante cuisine; il s'en occupait, il la surveillait, il servait
lui-même. Sa gloire était de faire dire: «On ne sait manger que chez
Zamet.»
Tel fut ce lieu de pénitence où Gabrielle fit sa retraite. On peut
croire que l'hôte empressé n'oublia rien pour calmer, rassurer ce coeur
ému. Une princesse était à Paris, une seule, mademoiselle de Guise, qui
avait cru quelque temps épouser le roi. Elle n'aimait guère Gabrielle,
et elle a plus tard écrit un petit roman (_Alcandre_) très-hostile à sa
mémoire. Mais alors elle espérait que la toute-puissante maîtresse lui
ferait trouver par le roi ce que sa conduite légère paraissait rendre
introuvable: un mariage, un prince assez sot pour la couvrir de son nom.
Donc elle flattait fort Gabrielle, jusqu'à porter des robes semblables
aux siennes, comme si elle eût été sa soeur. Elle l'amusait de
médisances. Elle vint vite à l'hôtel Zamet, s'empara d'elle pour la
conduire partout et se faire surintendante de ses dévotions. Elle
voulait être la première auprès de la future reine, ou peut-être
surprendre contre elle quelque chose qui pût lui nuire de ses anciennes
galanteries.
Gabrielle, faible, triste, enceinte, se laissa faire, trouvant doux
d'être entourée par une femme. Si flottante de croyance, elle allait
faire encore une profession solennelle de cette religion à laquelle elle
était attachée bien peu. Et d'autant plus faible était-elle, plus
charmée de cette compagnie galante et mondaine qui ne lui permettait pas
un seul moment sérieux.
Elle se confessa le mercredi, très-probablement, et dut communier le
jeudi, avec son édifiante compagne. Elle dîna à merveille, dans sa
satisfaction d'être quitte de ce devoir. Zamet empressé lui servit
toutes les friandises qu'il savait lui plaire. De là, on la prit en
litière, de peur qu'étant en carrosse elle ne sentit trop les secousses
du pavé. Deux dames suivaient, mais en voiture. À côté de la litière
marchait le capitaine des gardes qui répondait de sa sûreté.
Elle n'alla qu'à deux pas, dans la rue voisine, à une chapelle de
chanoines réguliers de Saint-Augustin, qu'on appelait le
Petit-Saint-Antoine. Petite église, en effet, mais qui attirait la foule
par une excellente musique. On lui avait arrangé une tribune réservée,
pour qu'elle ne fût pas pressée. Elle y entendit ténèbres, et, sans
doute pour que ce chant sombre ne lui fît pas d'impression, mademoiselle
de Guise lui montra des lettres de Rome où l'on disait que le divorce
allait être prononcé. Elle avait même eu l'adresse, pour mieux faire sa
cour, de prendre au passage deux billets fort tendres que le roi avait
écrits à Gabrielle coup sur coup, dans un même jour. Et ce fut dans
cette tribune qu'elle lui en donna l'aimable surprise.
Cependant Gabrielle se sentait un peu éblouie. Elle sortit, revint chez
Zamet et fit quelques pas au jardin. Mais là, elle tomba frappée, perdit
connaissance.
Au bout d'une heure où rien n'indique qu'on ait essayé de la secourir,
ni d'appeler les médecins, elle ouvrit les yeux, et dit violemment:
«Tirez-moi de cette maison.»
Elle voulait se faire porter chez madame de Sourdis, et de là au Louvre
même, se réfugier chez le roi,--apparemment pour y mourir, puisqu'elle
n'avait pas pu y vivre.
Zamet ne la suivit pas. Mademoiselle de Guise ne la suivit pas. Nulle
femme. La tante était absente, et tout s'éloignait de terreur. Le seul
qui resta, ayant promis au roi de ne pas la quitter, ce fut La Varenne.
Il se trouva constitué, dans cette maison déserte, seule dame et seule
garde-malade, femme de chambre et sage-femme. À chaque convulsion
violente, il la tenait dans ses bras.
Les crises furent fréquentes, terribles. Il fit appeler La Rivière,
premier médecin du roi, astrologue, homme d'esprit, qui aimait la
duchesse, ni protestant ni catholique. Il avait étudié chez les Maures,
vécu beaucoup en Espagne. On le tenait pour fort suspect. Il venait de
faire une chose hardie en déclarant, comme médecin, que Marthe n'était
pas possédée. On aurait été charmé de le perdre. Il le sentit, et n'osa
rien ordonner à la malade. On eût tout rejeté sur lui et dit qu'il
l'avait tuée. Il s'excusa sur la grossesse, ne pouvant rien faire,
disait-il, à une femme enceinte, sans blesser ou elle ou son fruit. Il
laissa agir la nature et la regarda mourir.
Cela fut long. En pleine force, animée d'un désir terrible et désespéré
de vivre, elle lutta quarante heures, avec des accès, des transports,
des mieux, des rechutes cruelles. Si peu soignée, si mal gardée, elle
appelait son gardien naturel, son unique protecteur, le roi. Trois fois,
dans les intervalles, elle fit l'effort de lui écrire. Et la première
lettre parvint; mais on ne dit rien des deux autres. Comme elle avait
encore sa tête, pour porter cette première lettre elle s'était procuré
un homme qu'elle croyait sûr, un certain Puypeyroux. Elle priait le roi
de lui permettre de retourner à Fontainebleau, pensant qu'il viendrait
lui-même. À ce mot, La Varenne en joignit un de sa main, mais
apparemment peu pressant, puisque le roi crut d'abord qu'il s'agissait
de quelque petit accident ordinaire aux femmes enceintes. Cependant il
monta à cheval, ayant dit à Puypeyroux de courir devant et de lui faire
tenir prêt le bac des Tuileries, pour que, sans entrer dans Paris, il
passât du faubourg Saint-Germain au Louvre. Il paraît que ce Puypeyroux,
entre le roi fort pressé et La Varenne peu pressant, commença à
réfléchir; il craignait de déplaire à La Varenne, et alla si lentement,
que le roi, parti plus tard, le rejoignit bientôt en route et le gronda
fort.
Le roi était à quatre lieues; il allait être à Paris en une heure de
galop ou une heure un quart, quand il reçut à bout portant un billet qui
l'arrêta court; autre billet de La Varenne ... Elle est morte, et tout
est fini.
Foudroyé, on le fit entrer dans une abbaye qui était voisine. Il se jeta
sur un lit.
Mais il se releva bientôt, disant avec force qu'au moins il voulait la
voir morte et la serrer dans ses bras.
La chose avait été prévue. Il trouva à point M. Pomponne de Bellièvre,
grave magistrat, qui, de sa parole infiniment froide et douce, l'arrêta,
disant que la chose était malheureusement inutile, qu'il ferait causer
le public, que le monde avait les yeux sur lui...
Non moins à point était là un carrosse de Paris, envoyé exprès. On y mit
le roi. Les bons serviteurs crièrent: À Fontainebleau. Et il tourna le
dos à Paris, pleurant celle qui vivait encore.
Elle vivait. S'il eût persisté, il la revoyait, recueillait sa dernière
parole, lui promettait de faire justice.
D'où savez-vous qu'elle vécût? dira-t-on. De La Varenne même, lequel a
écrit ces deux choses: 1º qu'il dit qu'elle était morte; 2º qu'elle ne
l'était pas.
Lui-même les écrit à Sully, donnant ce ridicule prétexte: «La voyant
tellement défigurée, de crainte que cette vue ne l'en dégoûtât pour
jamais, si elle en revenoit, je me suis hasardé (pour lui éviter trop
grand déplaisir) d'écrire que je le suppliois de ne venir point
_d'autant qu'elle étoit morte_.»
Certes, les coupables, quels qu'ils fussent, eurent à remercier beaucoup
cette prudence de La Varenne.
Il ajoute: «Et moi, je suis ici, tenant cette pauvre femme _comme_ morte
entre mes bras, _ne croyant pas qu'elle vive encore une heure_.»
Ce qui est curieux, c'est que le drôle, peu rassuré toutefois sur le
succès de son audace, et craignant d'être enveloppé dans la punition de
Zamet, si l'on en vient à une enquête, prend déjà ses précautions pour
se séparer de son camarade. Il en parle même assez mal, remarquant qu'à
ce bon dîner «Zamet l'avait traitée de viandes friandes et délicates,
qu'il savait être le plus de son goût, _ce que vous remarquerez avec
votre prudence_, car la mienne n'est pas assez excellente pour présumer
des choses dont il ne m'est point apparu.» Cette parole le couvrait. Si
on le disait complice de Zamet, il pouvait répondre: «Au contraire, le
premier j'ai émis des doutes dans une lettre à M. de Sully.»
Cependant, au milieu du trouble, dans cette maison sans maître, qui
voulait entrait, sortait. On voyait, non sans terreur et non sans signes
de croix, ce spectacle inattendu, la plus belle personne de France
devenue tout à coup hideuse, effroyable, les yeux tournés, le cou tors
et retourné sur l'épaule. Personne n'avait l'idée que ce mal fût
naturel; beaucoup se disaient: «C'est le diable!» Explication qui venait
fort à point pour le médecin, à point pour tous ceux qu'on eût accusés.
Le médecin ne manqua pas d'en profiter, et, s'en allant, jetant au
cadavre un dernier regard, il dit ce mot qui lavait tout: «_Hic est
manus Dei._»
Elle ne fut pas administrée et «mourut comme une chienne,» mot cruel
qu'en pareil cas dit toujours le peuple dévot. Quelques-uns, des plus
charitables, hasardaient pourtant de dire que, comme elle avait communié
récemment, son âme était en bon état. Libre à ses ennemis de croire,
s'ils voulaient, que cette communion en péché mortel avait tourné à sa
condamnation et l'avait livrée à la fureur meurtrière du malin esprit.
Elle avait été ouverte, et on lui avait trouvé son enfant mort. Sa tante
de Sourdis, arrivée trop tard, ne put que la rhabiller, la mettre sur un
lit de parade en velours rouge cramoisi à passements d'or (ornement
propre aux seules reines), avec un manteau de satin blanc.
Cruel contraste d'une si éblouissante toilette avec cette face terrible
qu'on eût cru morte d'un mois. Les portes étaient ouvertes; vingt mille
personnes y vinrent et défilèrent près du lit. Plusieurs furent touchés
et dirent des prières. Beaucoup rêvaient sur cette énigme et faisaient
maintes conjectures. Les parents n'en firent pas une. Muets et
n'accusant personne, ils craignirent de se faire trop forte partie et
laissèrent cette affaire à Dieu.
Ceux qui s'étaient attachés à elle, à cette maison, étaient fort tristes
et se voyaient tomber à plat. Le vieux Cheverny, qui, pour plaire, avait
fait le jeune et l'amant auprès de la tante, fut inconsolable, non pas
de la mort, mais de sa sottise et de son imprévoyance. Il en fait, dans
ses mémoires, une froide lamentation.
Grande joie au contraire à Rosny. Elle mourut vers le matin du samedi;
mais, dès le vendredi soir, La Varenne avait envoyé à Sully un messager
qui arriva avant le jour. Sully embrassa sa femme, qui était au lit, et
lui dit: «Ma fille, vous n'irez point aux levers de la duchesse. La
corde a rompu ... Maintenant que la voilà morte, Dieu lui donne bonne
vie et longue!» Et sur cette belle plaisanterie, il partit pour
Fontainebleau.
Le roi, rentrant, vendredi soir, dans ce palais tout plein d'elle,
maintenant désolé et désert, avait renvoyé la cour et gardé seulement
quelques familiers. Et encore par moments il s'enfermait seul. Cette
solitude inquiétait. En attendant que Sully vint, on hasarda des
tentatives de consolation. D'abord un vieux camarade de guerre,
Fervacques, braque et cerveau brûlé, fit une pointe près du roi et lança
ce mot hardi: «Vous voilà bien débarrassé!»
Alors le duc de Retz (Gondi), fin et spirituel, sourit, soupira, dit
avec douceur qu'après tout, en songeant à ce que Sa Majesté eût fait
sans cela, on était obligé de dire que Dieu lui avait fait là une grande
grâce.
Le soir enfin (du samedi), à six heures, Sully arriva dans toute
l'austérité de sa figure huguenote, et, quand le roi l'eut embrassé,
sans blesser de front sa douleur, il se mit à exalter «les oeuvres
émerveillables de Dieu,» qui (dit le psaume), en sa sagesse, fait bien
mieux que nous ne voulons. Mais il n'acheva pas le psaume, se fiant à la
mémoire du roi.
Le roi écoutait sans rien dire et le regardait fixement; et sans doute
il était frappé de cet accord d'opinion, tout le monde, les sages et les
fous, le félicitant au lieu de le plaindre. Il fit quelques pas dans la
galerie, remercia Sully et dit qu'il lui savait gré de ses ménagements.
Ceux qui le virent sortir ensuite de la galerie le trouvèrent beaucoup
moins triste. On jugea qu'une douleur si résignée et si douce ne
tournerait pas à l'orage. Les intéressés respirèrent.
Il porta le deuil en noir, contre l'usage des rois, qui le portent en
violet. Il le garda trois mois entiers. Il envoya toute la cour au
service, qui se fit à Saint-Germain-l'Auxerrois. Il reçut les
compliments de condoléance des ambassadeurs, et, ce qui étonna le plus,
ceux du Parlement, qui envoya à Fontainebleau une députation solennelle.
Mais de recherche, d'enquête sur la mort, pas le moindre mot. Soit
qu'il eût peur de trouver plus qu'il ne voulait, de troubler son
entourage, et craignît l'ébranlement d'une si terrible affaire, il
reprit ses habitudes, s'entoura des mêmes gens.
Il écrivait peu après ce mot expressif: «La racine de mon coeur est
morte et ne rejettera plus.»
Mot vrai, quoique les habiles aient trouvé moyen de le relancer bientôt
dans de nouvelles galanteries. Il reprit la passion qui était sa vie,
par ses pointes, ses agitations ou ses éblouissements. Mais ce n'était
plus Gabrielle, cette pleine saveur d'amour où son coeur s'était reposé.
On lui donna une maîtresse, on lui donna une femme, cette Marie de
Médicis que les papes, l'Europe et la cour avaient voulu lui imposer.
Elle arriva belle d'argent et des écus de son oncle. Le roi (sa lettre à
la Chambre des comptes en témoigne) lui donna, par économie, les
diamants de Gabrielle, ce qui, dit-il judicieusement, «nous a épargné
autant de dépense.»
Que devint le joyeux Zamet? Plus que jamais en faveur, il engraissa
notablement, mais, par prudence, n'acheta jamais pour un sou de terre en
France. Il n'eut d'autre fief que sa caisse, qu'il intitulait hardiment
le _Mont-de-piété des rois_. Il resta toujours léger, mobile et le pied
levé.
La Varenne s'immortalisa par une fondation pieuse. Devenu, par la grâce
du roi, seigneur de la Flèche, il fit de cette petite ville une affaire
fort importante et fort lucrative par l'église et le collége qu'il
obtint pour elle, établissements qui y attirèrent du monde et au bon
seigneur de gros revenus. Une telle cage voulait des oiseaux. La
Varenne veillait le moment. En l'année 1603, le roi étant très-affaibli,
malade au printemps, malade à l'automne, et quelques jours seul à Rouen,
il ne manqua pas son coup: il lui fit signer, entre deux diarrhées, le
rappel des Jésuites en France.