1598
La chanson si populaire de _Charmante Gabrielle_, la plainte amoureuse
du roi sur sa cruelle _départie_, ne fut pas, comme on l'a dit, faite au
départ pour la guerre, mais, au contraire, au retour, et quinze jours
après la paix. Il la fit et l'adressa dans une courte séparation
qu'amenèrent les couches de son second fils. Il a la bonne foi d'avouer
qu'il n'est pas tout à fait l'auteur. «J'ai dicté, dit-il, mais non
arrangé.»
L'air tendre, ému, solennel, a quelque chose de religieux et semble d'un
ancien psaume. Les paroles, peu poétiques, riment tant bien que mal un
sentiment vrai, l'aimable ressouvenir des maux qu'on ne souffrira plus.
C'est la première et charmante émotion de la paix. Parents, amis ou
amants, on se retrouve donc enfin, et pour ne plus se quitter. Plus de
cruelle _départie_, et chacun sûr de ce qu'il aime. Ce sourire, mêlé
d'une larme, regarde encore vers le passé.
De toute l'ancienne monarchie, il reste à la France un nom, Henri IV,
plus, deux chansons. La première est _Gabrielle_, ce doux rayon de la
paix après les horreurs de la Ligue. La seconde chanson, c'est
_Marlborough_, une dérision de la guerre, une ironie innocente par
laquelle le pauvre peuple de Louis XIV se revengeait de ses revers.
Henri IV croyait à la paix, espérait soulager le peuple, rêvait le
bonheur, l'abondance. Dans ses lettres, il est tout homme, tout nature,
et naïvement, dit la pensée du moment. Il semble que le sobre Gascon
soit devenu un Gargantua! «Envoyez-moi des oies grasses du Béarn, les
plus grasses que vous pourrez, et qu'elles fassent honneur au pays.»
C'est la première lettre qu'Henri IV ait écrite depuis le traité; la
paix fut signée le 2 mai, la lettre est du 5.
Il ne faut pas oublier que l'on avait faim depuis quarante ans. Si
longtemps alimentée de mots et de controverses, la France voulait
quelque autre chose. Henri IV parlait ici pour elle et la représente.
Pour lui, ses goûts étaient autres; mais en cela et en tout, même en
amour, malgré sa réputation populaire, il était homme de paroles, bien
plus que de réalité.
Entre lui et Gabrielle, le contraste était parfait. Lui, maigre et vif,
infiniment jeune d'esprit sous sa barbe grise, quoique très-fatigué de
corps et très-entamé. Elle, extrêmement positive, déjà replète à
vingt-six ans. Dans le dessin qui doit être son dernier portrait (dessin
de la Bibliothèque), sa face s'épanouit comme un triomphal bouquet de
lis et de roses. Adieu la svelte demoiselle (des dessins de
Sainte-Geneviève). C'est une épouse, une mère, et la mère des gros
Vendôme. Si ce n'est la reine encore, c'est bien la maîtresse du roi de
la paix, le type et le brillant augure des _sept années grasses_ qui
devaient succéder aux _maigres_, mais dont à peine on vit l'aurore.
Une réponse d'Henri IV à Gabrielle nous apprend qu'elle lui reprochait
alors «d'aimer moins qu'elle n'aimait,» en d'autres termes, d'ajourner,
d'éluder le mariage. Elle poussait sa fortune et ne désespérait point de
franchir le dernier pas. À chaque couche, elle gagnait du terrain. Le
roi s'attachait extrêmement aux enfants. Il n'y eut jamais un père si
faible, dit avec raison Richelieu. Le dernier traité de la Ligue avait
mis cela en lumière: Mercoeur était aux abois, la Bretagne se livrait au
roi; mais les dames de cette famille captèrent si bien Gabrielle, que le
roi donna à Mercoeur un traité inespéré pour marier deux nourrissons,
son Vendôme de trois ou quatre ans, à la fille de Mercoeur. Il en est
honteux lui-même, et s'excuse au connétable: «Vous êtes père, lui
dit-il, et vous ne me blâmerez pas.»
Le roi arrivait à l'âge où l'intérieur, l'entourage intime, les
affections d'habitude, dominent le caractère. Il voulait qu'on le crût
fort libre et fort absolu. Dans les deux heures qu'il donnait par jour
aux affaires, il tranchait et décidait avec la vivacité brève du
commandement militaire. Mais on voyait dans mille choses que ce roi,
toujours capitaine, avait chez lui son général, et qu'il prononçait
souvent au conseil les ordres de la chambre à coucher.
Il faisait grande illusion à l'Europe. Son triomphe sur l'Espagne, la
première puissance du monde, le faisait célébrer, redouter jusqu'en
Orient. On croyait le voir toujours monté sur le cheval au grand
panache, qui enfonça à Ivry les rangs espagnols. Son extrême activité le
maintenait dans l'opinion. Jamais les ambassadeurs ne pouvaient le voir
assis. Il les écoutait en marchant, il tenait conseil en marchant. Puis
il montait à cheval, chassait jusqu'au soir. Il jouait alors, et avec
vivacité, emportement, jusqu'à tricher, voler, dit-on (mais il rendait).
Couché tard, de très-bonne heure il était levé, aux jardins, faisant
planter, soigner ses arbres. Avec toute cette activité, après la paix,
il fut malade. Il en était de lui comme de la France. Du jour que
l'esprit fut plus libre, on s'aperçut tout à coup des maladies que l'on
avait. L'affaissement moral se traduisit par celui du corps. Six mois
après le traité, le roi eut une rétention d'urine dont il crut mourir,
puis la goutte, puis des diarrhées et de grands affaiblissements.
Les médecins l'avertirent en 1603 que, pour l'amour, son temps était
fini, et qu'il ferait bien de renoncer aux femmes. Le chancelier
Cheverny nous apprend qu'il lui était survenu une excroissance fort
gênante, qui faisait croire que désormais il n'aurait plus d'enfants.
Cet affaiblissement d'une santé devenue si variable ne paraît pas dans
les mémoires, mais beaucoup dans ses lettres, et à chaque instant. On en
voit des signes dans ses vrais portraits, qui, il est vrai, sont fort
rares. Porbus même s'est bien gardé d'exprimer cette sensibilité
nerveuse d'une physionomie souriante, mais si près des larmes, cette
facilité d'attendrissement d'un homme qui avait trop vu, trop fait et
souffert! Tout se mêle en ce masque étrange, trompeur par sa mobilité.
Elle semble croître avec sa vie. Le seul point vraiment fixe en lui,
c'est qu'il fut toujours amoureux. Mais, en ses plus légers caprices, le
coeur était de la partie. Et voilà pourquoi ce règne ne tomba pas aussi
bas que les satires de l'époque pourraient le faire croire. Les femmes,
dit madame de Motteville, furent plus honorées alors qu'au temps de la
Fronde. Pourquoi cela? Le roi aimait.
Avec ce coeur ouvert et facile, avec cette dépendance de l'intérieur et
ce besoin d'intimité, on était sûr que, quelque femme qu'épousât le roi,
elle aurait un grand ascendant; que, fidèle ou non, il mettrait en elle
une grande confiance, lui cacherait peu de choses, et qu'au moins
indirectement elle influerait sur les destinées de l'État.
Sous un tel roi, la grosse affaire était certainement le mariage.
Et c'était le point par lequel l'étranger espérait bien reprendre ses
avantages. Peu l'importait que le soldat espagnol eût été chassé, si une
reine espagnole (au moins espagnole d'esprit), entrait victorieusement,
en écartant Gabrielle, et mettait la main sur le roi et le royaume.
La paix ne fut pas une paix, mais une guerre intérieure où l'on se
disputa le roi.
La crise était fort instante. Du jour même où l'Espagne fut sûre que
nous désarmions, elle commença une guerre tout autrement vaste, et qui
ne lui coûtait plus rien, non contre la Hollande seulement, mais en
Allemagne; les bandes dites espagnoles (des voleurs de toute nation) se
mirent à manger indifféremment protestants et catholiques. C'est le vrai
commencement de l'horrible demi-siècle qu'on appelle la Guerre de
Trente-Ans. Le roi de France, le seul roi qui porta l'épée, allait
devenir l'homme unique, le sauveur imploré de tous. Chacun le voyait, le
sentait. S'en emparer ou s'en défaire, c'était l'idée des violents. Le
dilemme se posait pour eux: _Le tuer ou le marier._
Il les avait amusés par l'abjuration, amusés encore à la paix. Il avait
fait entendre à Rome que l'_Édit_ de Nantes donné aux protestants ne
serait qu'une feuille de papier; mais on voyait qu'il voulait réellement
leur donner des garanties. Il avait fait espérer le rétablissement des
Jésuites; mais quand on le pressa, il dit: «Si j'avais deux vies, j'en
donnerais volontiers une pour satisfaire Sa Sainteté. N'en ayant qu'une,
je dois la garder pour son service et l'intérêt de mes sujets.»
Les Jésuites étaient attrapés. Ils avaient cru tellement rentrer,
gouverner, confesser le roi, que là-dessus ils bâtissaient le plan d'une
_Armada_ nouvelle contre l'Angleterre. Ce roi confessé, ils l'eussent
allié avec l'Espagnol, et tous deux, bien attelés, auraient été
conquérir le royaume d'Élisabeth.
L'espoir trompé irrite fort. Deux partis, dans ce parti, travaillaient
diversement, mais d'une manière active. À Bruxelles, le légat romain,
Malvezzi, organisait l'assassinat, qui était son but depuis six années
(De Thou). À Paris et en Toscane, on travaillait le mariage, un mariage
italien. C'est ce qu'eût préféré le Pape; ce mariage, qui eût amorti et
romanisé le roi, dispensait de le tuer.
Le roi, dans ses grandes misères, avait emprunté de fortes sommes au
grand-duc de Toscane, qui spéculait là-dessus de deux manières à la
fois. Il s'était fait par ses agents, les Gondi et les Zamet, percepteur
des taxes en France, et il en tirait de grosses usures. Deuxièmement, il
espérait, avec cet argent et les sommes qu'il pourrait y ajouter, faire
sa nièce reine de France. Il tenait à continuer par elle Catherine de
Médicis, le gouvernement florentin, comme il continuait par ses
financiers l'exploitation pécuniaire du royaume. Il avait envoyé depuis
plusieurs années le portrait de cette nièce, rayonnant de jeunesse et de
fraîcheur, un parfait soleil de santé bourgeoise. Gabrielle n'avait pas
peur du portrait, mais bien de la caisse, attrayante pour un roi ruiné.
Elle craignait ces Italiens, les maîtres de nos finances et les agents
du mariage, secrets ministres du grand-duc. Elle leur porta un grand
coup en faisant mettre dans le conseil des finances un homme qu'elle
croyait à elle, le protestant Sully.
Quand je parle de Gabrielle, je parle de sa famille, des Sourdis et des
d'Estrées. Cette belle idole n'avait pas beaucoup de tête et ne faisait
guère que suivre leurs avis. Mais la famille elle-même, la tante de
Sourdis, qui menait tout, n'était pas bien décidée sur la ligne à
suivre, et ménageait tout le monde. Elle travaillait à Rome,
non-seulement pour le divorce du roi, mais pour faire son fils cardinal.
D'autre part, personnellement, Gabrielle caressait les huguenots. Elle
les plaçait dans sa maison comme serviteurs de confiance. Était-elle, au
fond, protestante, comme l'affirme d'Aubigné? Non. Du moins, elle
accomplissait tous ses devoirs catholiques. Le roi chantant un jour des
psaumes, pendant qu'elle était malade, elle lui mit la main sur la
bouche, au scandale des huguenots. Mais les catholiques croyaient que
par ce geste muet elle disait au roi: «Pas encore.»
Du reste, on la jugeait moins sur ses actes que sur ses amitiés. Elle
était aimée, protégée par deux grandes dames protestantes, l'une la
princesse Catherine, soeur du roi, dont elle avait le portrait
précieusement monté sur une boîte d'or. (Fréville, _Inv. de Gabrielle_.)
L'autre la princesse d'Orange, fille de Coligny, veuve de Guillaume le
Taciturne, et belle-mère de Maurice, le grand capitaine. Cette dame,
aimée, honorée de tous, même des catholiques, donnait une grande force
morale à la cause de Gabrielle. Elle jugeait évidemment qu'un
attachement si long et si fidèle se purifiait par sa durée, que
Gabrielle n'était pas liée à son faux mari qu'elle ne vit peut-être
jamais, pas plus que le roi ne l'était de sa diffamée Marguerite qu'il
ne voyait plus depuis vingt années.
Gabrielle avait une chose en sa faveur qui pouvait répondre à tout. _Il
fallait une reine française_, dans ce grand danger de l'Europe.
Élisabeth mourait; le fils de Marie Stuart allait succéder. Plus
d'appui pour la Hollande. Comment celle-ci, délaissée des Anglais,
porterait-elle le poids immense de la guerre européenne?
Qu'arriverait-il si l'épée sur laquelle tous avaient les yeux, l'épée de
la France, était liée par une reine étrangère ou volée de son chevet?
Personne ne voyait cela, ou du moins ne le disait. On faisait cent
objections au mariage français.
L'indignité de Gabrielle d'abord. Les dames de la noblesse, qui
crevaient de jalousie, se trouvèrent toutes plus sévères et plus
vertueuses que la princesse d'Orange. Elles demandaient quels étaient
donc ces d'Estrées pour donner une reine à la France. Les bourgeoises,
encore plus sottes, disaient qu'il serait bien plus beau, plus glorieux
pour le royaume, d'avoir une vraie reine de naissance et de sang. À la
tête de toutes les femmes se signalait Marguerite de Valois, qui,
l'autre année (24 février 1597), pour tirer quelque grâce de Gabrielle,
descendait à l'appeler «sa soeur et sa protectrice;» mais qui, en 1598,
voyant cette grande ligue contre elle, l'injuriait, disait qu'elle ne
céderait jamais «à cette décriée bagasse.»
D'autre part, les politiques, sans parler de sa personne, objectaient un
danger fort hypothétique, la crainte que le fils de Gabrielle, n'étant
pas suffisamment légitimé par le mariage, ne trouvât un compétiteur dans
un frère futur et possible, un autre fils qu'elle aurait peut-être après
le mariage accompli. Ces fortes têtes voyaient ainsi le péril fort
incertain de l'avenir, et ils ne voyaient pas le péril présent, celui du
mariage italien, qui mettrait l'ennemi dans la maison, l'invasion d'une
nouvelle cour, de traîtres, et, qui sait? d'assassins....
Malgré cet aveuglement général et ces obstacles de tout genre, Gabrielle
aurait vaincu par la puissance de l'affection et des habitudes, si elle
n'avait eu contre elle un homme qui, à lui seul, pesait autant que tous,
Sully, qu'elle avait créé, puis mécontenté maladroitement.
Nous parlerons ailleurs du ministre, de son aimable dictature des
finances, qui a sauvé le royaume. Un mot ici sur l'homme même.
Il était né justement l'homme qui devait déplaire le plus à un roi comme
Henri IV. Celui-ci, si faible pour sa cour et son entourage, l'eût
approuvé dans ses réformes, mais il ne l'eût pas défendu, s'il ne l'eût
trouvé appuyé par un entourage plus intime que la cour, par cette femme
aimée, mère de ses enfants.
Maximilien de Béthune (Rosny par sa grand'mère, et Sully par don du roi)
était originaire d'un pays qui a donné des têtes ardentes sous grande
apparence de froid, de roideur. Il était de l'Artois, du pays de
Maximilien de Robespierre. On rattachait ces Béthune aux Beaton
d'Écosse. Et, en effet, celui-ci avait un faux air britannique, par le
contraste déplaisant d'un teint blanc et rosé d'enfant (à cinquante ans)
et d'un oeil du bleu le plus pur. «Il portait la terreur partout, dit
Marbault; ses actes et ses yeux faisaient peur.»
Il fit une chose vigoureuse et très-agréable à sa protectrice. Les
notables que le roi assembla dans son péril de 1596, et à qui il dit
qu'il «se remettait à eux en tutelle,» l'avaient pris au mot. Mais leur
commission gouvernante, présidée par un des Gondi, ne put rien et ne
fit rien. Sully prit l'affaire de leurs mains, renoncée et désespérée,
et, pour premier acte, mit hors des finances les Gondi et les Zamet, les
partisans italiens, qui percevaient ici pour le grand-duc de Toscane et
lui faisaient ses affaires.
Tout va de soi où va l'argent. Le matériel de la guerre et bien d'autres
choses allèrent se centralisant dans la main active, énergique, du grand
financier. Il avait fait la guerre toute sa vie. Il voulait être grand
maître de l'artillerie. Les d'Estrées firent la sottise de prendre la
place pour eux, pour le père de Gabrielle, et ils donnèrent à Sully ce
qu'il pouvait désirer, une bonne occasion d'être ingrat.
Disons ici que ce restaurateur admirable de la fortune publique avait
une attention extrême à la sienne. Non qu'il ait volé; mais il se fit
donner beaucoup; il perdait nulle occasion de gagner, se fondait surtout
et s'affermissait pour l'avenir. On le vit dans l'attention (non pas
déloyale, mais indélicate) qu'il eut de se rapprocher de la maison de
Guise et de s'allier à elle. Elle restait la plus riche, ayant reçu à
elle seule la grosse part de tant de millions que Sully paya aux grands.
Cet homme, infiniment prudent, prévoyant, vit que Gabrielle n'irait pas
loin, qu'elle n'arriverait pas au but, et qu'il ne fallait pas lui
rester attaché. Elle avait pour elle le roi. Mais qu'est-ce que cela?
Les rois vivent, sans le savoir, captifs, nullement maîtres d'eux-mêmes.
Au conseil, aucun ministre ne parlait pour elle, que le vieux
chancelier Cheverny et M. de Fresne, rédacteur de l'édit de Nantes et
très-subalterne. Villeroy était contre elle; Espagnol d'inclination, il
aurait voulu une fille d'Espagne. De même Jeannin, l'ex-ligueur,
l'ex-factotum de Mayenne. Ces vieux ministres tenaient à l'antique
tradition, qu'un roi épousât une reine, croyant bien à tort que ces
mariages marient les États. À défaut de l'Espagnole, ils désiraient
l'Italienne, qui apportait de l'argent. Sully, en ceci, était avec eux.
Les quatre ou cinq cent mille écus qui pouvaient venir de Toscane
eussent agréablement figuré dans le trésor qu'il méditait de faire dans
les caves de la Bastille. Ils eussent aidé au besoin pour quelque coup
imprévu qu'on aurait eu à frapper sur le Rhin ou la Savoie.
Une question toute personnelle pour Sully, c'était de savoir si, ayant
déjà la chose, il aurait le titre, s'il serait déclaré surintendant des
finances. Il lui fallait pour cela l'appui ou la connivence de ses
anciens ennemis. Quoique le roi eût toujours l'air de trancher seul, il
était très-puissamment influencé et par ces vieux ministres d'expérience
et par les valet intérieurs. Sully avait bravé les uns et les autres. Il
avait surtout ces derniers à craindre, s'il ne se ralliait à eux pour le
mariage italien et contre sa protectrice.
Le roi avait près de lui trois rieurs en titre: d'abord le bouffon
Roquelaure, sans conséquence et le meilleur de tous; puis l'entremetteur
Fouquet la Varenne; enfin un baragouineur italien, très-facétieux, M. le
financier Zamet, Toscan et agent du grand-duc.
Les rieurs! Classe dangereuse. Nous avons vu dans l'Orient le rôle
sanglant de la _Rieuse_ (Roxelane), qui mena Soliman jusqu'à étrangler
son fils!
La Varenne, ex-cuisinier, et Zamet, ex-cordonnier, étaient en réalité
des hommes considérables et dangereux de cette cour. Le roi les savait
des faquins et ne pouvait se passer d'eux. Quoique moins désordonné qu'à
un autre âge, il lui fallait toujours des gens avec qui il pût
s'ébaudir, parler comme au temps d'Henri III.
La Varenne, qu'Henri IV avait ramassé dans la cuisine de sa soeur comme
un drôle à toute sauce, était gai, vif et hardi. Le roi le trouva
commode pour ses messages galants. Mais cela ne dure pas toujours. La
Varenne, sous un roi barbon, menacé d'un long chômage, tourna aux
affaires, s'y insinua. À la rétention d'urine, il crut que le roi irait
baissant et se donna aux Jésuites; il se fit leur protecteur, les appuya
constamment, et par là, créa à un fils enfant, qu'il avait, une énorme
fortune d'Église. Le second fils fut grand seigneur.
Zamet, de race mauresque, cordonnier de Lucques, fort adroit, seul de
tous les hommes avait réussi à chausser le délicieux pied d'Henri III.
Ce prince reconnaissant le fit valet de garde-robe, lui confiant les
petits cabinets où il nourrissait douze enfants de choeur; car il aimait
fort la musique. Zamet ne s'enorgueillit point de ces nobles fonctions;
il ne recevait pas un sou, pas une _buona mano_, qu'il ne plaçât à
l'instant; il était né obligeant, il prêtait à tout le monde et il
s'arrondit très-vite. Dans la Ligue, il prêta impartialement aux
ligueurs, aux Espagnols, au roi de Navarre; telle était sa facilité, la
générosité de son coeur. Il devint un gros richard; Henri IV jouait
chez Zamet, et avec l'argent de Zamet, qui savait bien se faire payer.
Le dogue qui gardait le trésor n'avait pas de dents pour lui.
Sully connaissait son maître. Il crut que ces gens-là, qui avaient des
rois derrière eux, l'Espagne et le pape, finiraient par l'emporter. Il
brisa avec Gabrielle au baptême de son second fils.
Le roi avait hautement reconnu ses deux fils, exigeant pour eux des
titres princiers qui annonçaient clairement leur légitimation prochaine
par le mariage. Il les faisait appeler César _Monsieur_, Alexandre
_Monsieur_. Le secrétaire d'État, de Fresne, protestant et ami de
Gabrielle, envoya à Sully la quittance des frais de la fête sous ce
titre: Baptême des _enfants de France_. Sully renvoya la quittance, en
disant rudement: «Il n'y a pas d'_enfants de France_.»
N'était-ce pas une grande vaillance? On le croirait en lisant les
_OEconomies royales_. En réalité, cet homme pénétrant avait vu ce que
personne ne voyait encore, et le roi pas plus qu'un autre: c'est qu'il
n'aimait pas Gabrielle autant qu'il le croyait lui-même. Tranchons le
mot: il vit qu'elle était vieillie dans l'affection du roi, et que lui,
l'homme d'argent et de ressources, il y était jeune, neuf et dans sa
fraîche fleur.
Ce furent deux maîtresses en présence, le roi fut mis en demeure de
choisir entre la femme et l'argent. Ajoutez que cet habile homme l'avait
encore aiguillonné en lui donnant à entendre qu'on le croyait sous le
joug, tout dépendant d'une femme; moyen sûr de tirer de lui quelque
violente boutade, un essai d'affranchissement.
Gabrielle fut très-maladroite. Elle se souvint beaucoup trop de ce que
Sully avait d'abord rampé sous elle, «fait le bon valet» (il le dit
lui-même). Elle l'appela «un valet.» Et le roi ne se souvint plus qu'il
voulût la faire femme et reine; il l'appela _une maîtresse_: «J'aime
mieux un tel serviteur que dix _maîtresses_ comme vous.»
Elle trembla, frissonna, se composa sur-le-champ et se remit à
discrétion. Elle comprit la situation, la force de Sully, et elle ne
songea plus qu'à apaiser cet homme terrible. Elle flatta même sa femme.
En vain.
Le mot fatal était lancé. Les ennemis de Gabrielle crurent que cet amour
d'habitude ne tenait plus qu'à un fil, qu'on pouvait tout oser contre
elle, que le roi la pleurerait, mais ne la vengerait pas.