SAMUEL

Dans la paix de l’essence, quand l’amour nous a fait le don de l’unité,

je vois poindre la contemplation superessentielle, et un mode de sentir

superessentiel trop excellent pour être exprimé: c’est le secret de

vivre dans la mort et de mourir dans la vie, plongés plus haut que notre

essence dans notre béatitude superessentielle; c’est le moment où Dieu

nous a conféré l’empire sur nous-mêmes, et la puissance de nous

dépouiller des images toutes les fois que nous nous en donnerons

l’ordre, pour entrer dans la paix de l’essence où l’union divine nous

attend dans l’abîme d’amour. L’action de Dieu en nous ne nous confère

avec Dieu ni l’unité d’essence ni l’unité de nature, mais l’unité

d’amour. Cependant nous sommes bienheureux, nous sommes même béatitude

dans l’essence divine, quand Dieu jouit de lui et de nous sur les

hauteurs de lui-même, parmi l’amour immense, et la ténèbre sacrée et la

nuit noire sans dimension. Or cette nuit noire c’est la lumière

inaccessible où se recueille la nature divine, dans la béatitude

essentielle à lui, superessentielle à nous, où Dieu jouit de lui-même.

Par la vertu de l’amour, nous sommes abîmés et absorbés dans sa

jouissance: là nous nous perdons, non pas quant à notre substance, mais

quant au sentiment de joie. L’amour de Dieu et le nôtre sont fondus dans

la même jouissance, quand son esprit a absorbé notre amour dans sa

béatitude essentielle. Quand je parle d’unité entre Dieu et l’homme,

j’ai déjà dit, et je le répète, qu’il ne s’agit ni d’unité de nature, ni

d’unité d’essence, mais d’unité d’amour. Je veux insister sur ce point.

L’essence de Dieu est incréée, la nôtre est créée; l’abîme est

infranchissable, la distinction est éternelle. Jamais les prodiges de

l’amour ne l’effaceront; jamais les transports de l’union ne produiront

l’unité de la nature. Nous nous perdons quant aux transports de

jouissance; mais si nous nous perdions quant à la substance, si nous

étions anéantis, dans un certain sens de ce mot, dépourvus de

connaissance et d’amour, nous serions incapables de béatitude. Notre

essence est une solitude immense, un désert à perte de vue, où Dieu vit

et règne; or nous sommes condamnés à errer dans ce désert, à moins que

l’amour ne nous enlève plus haut que nous-mêmes dans le sein de Dieu.

Nous pouvons donc être heureux dans notre essence, si nous vivons dans

l’amour. Nous sommes même béatitude en Dieu, si l’amour nous a donné la

mort par la vertu de la jouissance. Nous vivons en nous par amour, nous

mourons en Dieu par jouissance; c’est une mort vivante et une vie

mourante, car nous vivons avec Dieu et nous mourons en lui. Bienheureux

les morts qui vivent et meurent de cette vie et de cette mort, héritiers

du Seigneur et de son royaume éternel.

Je vous supplie tous de prier pour tous ceux qui ont été mes maîtres,

pour tous ceux qui ont travaillé et écrit pour m’instruire. Priez du

fond de vous-mêmes, dans la vérité, pour tous ceux qui m’entendront ou

me liront moi-même. Oh! qu’ils soient tous les élus de la grande

éternité, où ils loueront le Seigneur dans les siècles des siècles!

Que Jésus-Christ, Fils de Dieu, nous donne la gloire et la couronne

éternelle; là est la vie qui ne finira pas, et la joie sans défaillance

et la possession de Dieu. Des splendeurs inconnues, la lumière des yeux

de Jésus, des voies prodigieuses, des harmonies qui n’ont pas de nom!

Bondir à jamais, être sorti de soi-même par un excès éternel! Voir la

face du Seigneur, la beauté infinie, y puiser la joie et la gloire! Être

libre, ne rien craindre, tout oser! Régner avec Dieu, être placé de sa

main sur un trône éternel! Vaquer librement à l’éternel amour, sentir

qu’il se donne à nous, et demeurer à jamais en lui! Aimons-nous les uns

les autres, pour obtenir sa grâce, pour jouir de sa familiarité.

Servons-le, obéissons; car Dieu n’est pas seulement très puissant, il

est tout puissant dans la Trinité des personnes; il est digne vraiment

d’un amour éternel. Il est digne d’une louange éternelle, et bienheureux

ceux qui sont affamés de lui. Oh! que le jour arrive, le jour du grand

désir, le jour du grand amour, où, affamés pour toujours et rassasiés

pour toujours, nous serons plongés dans la jouissance, dans la

jouissance qui ne finit pas! Amen, amen! Oh! que toute créature prenne

une voix pour dire: Amen, amen, amen!

Si nous voulons vivre au sommet de la vie, il faut que l’âme et l’esprit

soient divisés; il faut que l’esprit, au-dessus de la raison, au-dessus

des images, au-dessus de l’exercice des vertus, fixe son regard nu sur

la lumière divine, et, regardant au fond de soi jusqu’au centre de

l’intérieur, adhère à Dieu par l’amour nu. Ici la distance se sent

encore; mais dès que le transport d’esprit nous a entraînés sur la

hauteur sans sommet, établis dans l’unité essentielle, et immobiles en

Dieu, nous y trouvons l’éternel repos et l’activité éternelle. Voilà la

vie sans fatigue.

Ceci est peut-être la plus haute manifestation de vie déiforme en nous;

c’est le premier mouvement de l’esprit se précipitant sur la montagne

sans sommet dans la liberté de l’amour nu. Le second mouvement se fait

en bas; il nous précipite dans un tel mépris de nous-même, que nous

plongeons au-dessous de tous les mortels, au-dessous de toutes les

mesures de l’humilité, qui ne sont pas capables de nous tranquilliser

l’âme, que nous nous plongeons dans un regard intérieur et que nous nous

abîmons dans la profondeur insondable de Dieu, _au-dessous_ de laquelle

il n’y a rien. Et alors, dans l’humilité de l’abîme, nous constituons un

royaume où Dieu vit et règne en nous, et nous avec lui plus bas que les

mondes. Le second mouvement de l’esprit est une abnégation dans la

profondeur interminable et infinie de Dieu; ce sont ces deux mouvements

par lesquels l’esprit se sépare de l’âme. Et pourtant ce ne sont pas

deux substances distinctes, ils vivent d’une seule vie; mais l’âme

habite dans la grâce, dans la mesure, dans l’exercice des vertus.

L’esprit, au-dessus de la raison et de la vertu, est uni à Dieu dans

l’amour nu qui ne se souvient plus des formes et des images.

Rusbrock l'Admirable (œuvres choisies) · 第 95 / 117 题