LE ROLE FRANÇAIS EN ISLAM

Débarrassée et comme épurée de cette islamomanie dangereuse qui brouille

la netteté de sa vision, la France doit avoir à l’égard de l’Islam une

attitude inspirée par des raisons positives. Si la grande masse

française est encore malheureusement indifférente aux questions

coloniales, sans voir ni comprendre que le salut d’un peuple à faible

natalité réside dans l’utilisation de toutes les forces vives de son

empire d’outre-mer, elle est aussi ignorante de tout ce qui concerne de

près ou de loin l’Islam, autre puissance d’action susceptible de servir

aux fins nationales et, d’une manière générale, à la civilisation tout

entière.

* * * * *

La politique à suivre en Afrique du Nord et d’une manière générale en

Afrique musulmane française doit se manifester aussi prudente que ferme.

Le rôle de la France est là d’un tuteur et d’un guide; il est de

gouverner. Le _memento tu regere_ est un principe qui s’y impose

imprescriptible. Les applications prématurées d’un libéralisme livresque

y seraient infiniment dangereuses. On n’est respecté en Orient qu’autant

qu’on est le maître et que l’autorité dont on est investi s’y montre

efficace.

Les peuples que nous régissons ne sont pas encore assez mûrs pour

diriger eux-mêmes leurs destinées avec sagesse et profit. Les masses,

trop mal dégrossies, n’ont jamais compris l’exercice des libertés que

pour satisfaire à l’esprit de passion et d’intrigue ou pour opprimer les

peuples plus faibles. L’élite même, ou ce qu’on est convenu d’appeler

telle, n’envisage le pouvoir que pour les bénéfices qu’il peut procurer.

Aussi toutes les mesures de libéralisme intempestif, à la fois sans

utilité profonde et pour nous et pour le peuple auquel elles

s’appliqueraient, n’offriraient d’intérêt que pour ceux qui formeraient

le souhait d’ébranler notre domination.

La meilleure politique à préconiser pour longtemps en Afrique du Nord

sera celle qui, tout en assurant aux indigènes, dans les plus larges

proportions, la prospérité, la sécurité, la liberté des coutumes

religieuses et locales, bienfaits nécessaires, demeurera impitoyable

pour les fauteurs de désordre et les pêcheurs en eau trouble.

Il n’y a qu’une alternative. Nous devons être les maîtres, maîtres

discrets, attentifs à ne pas froisser, défendant les indigènes contre

leurs oppresseurs naturels, être les maîtres ou nous en aller.

Il est toutefois certain qu’au fur et à mesure qu’un pouvoir effectif

est susceptible d’être confié aux peuples protégés, il nous appartiendra

de le leur accorder, mais sans précipitation, avec toutes les gradations

nécessaires pour en éviter le mauvais emploi ou l’abus. La loi de 1919

en Algérie, dont nous avons parlé, répondait à une louable intention;

mais, faute d’une préparation suffisante chez les diverses classes de la

population indigène qui devaient en profiter, son application s’en

trouva faussée et son résultat d’ensemble fâcheux.

C’est à ce souci d’une transition indispensable, d’un apprentissage

graduel dans la conquête des franchises que répondait le langage tenu

par M. Millerand, en 1922, lors de son voyage en Algérie, devant un

auditoire indigène: «Je ne serai démenti par personne si je dis que les

indigènes ont vu, au fur et à mesure que la colonisation s’installait,

se fortifiait, s’asseyait plus sûrement, leur situation à tous les

points de vue, intellectuel et moral, grandir et s’améliorer. Nous

entendons continuer dans le même sens en les faisant eux-mêmes juges des

retards que certains prétendent être apportés à quelques réformes. Ces

délais, nous pensons qu’ils sont prudents et nécessaires, parce que, je

l’ai dit et je le répète, il y aurait quelque chose de pis que de ne pas

aller vite: ce serait, en allant trop vite, de déchaîner des régressions

redoutables dont nul ne peut mesurer la gravité.»

Les récentes réformes de Tunisie, davantage opportunes en un pays plus

évolué, ont fait leur part équitable aux véritables besoins d’une

population déjà rompue à nos méthodes en même temps qu’elles attestaient

le néant des tapageuses réclamations d’une minorité d’agitateurs. La

création des conseils de caïdat, l’institution du grand conseil, ont

accordé aux indigènes une représentation ayant un droit de regard et

même une initiative assez étendue.

Au Maroc, le problème de l’étape se pose aussi impérieusement

qu’ailleurs et, quelle que soit la rapidité d’assimilation des Berbères

et des judéo-Maures, il ne peut être question de leur faire franchir en

une ou deux générations une étape de quatre ou cinq siècles.

Notre politique devers les peuples d’Islam vivant à l’abri de notre

pavillon et sous notre tutelle est par définition un problème de

politique intérieure. Celle à suivre vis-à-vis des nations libérées,

toutes neuves dans leurs premières démarches d’une indépendance de

fraîche date et frémissantes d’une renaissance en action, relève

naturellement de la politique extérieure.

A l’égard de la Turquie, maîtresse de chœur de l’actuel mouvement

nationaliste en Islam, notre manière d’agir ne peut être que celle d’un

intérêt sympathique et bienveillant, circonspect au demeurant, et qui

considère, bien entendu, le bénéfice d’une réciprocité sans réserve pour

nous et nos ressortissants. Le rôle constant de la France en Islam

méditerranéen s’inspire d’un sentiment généreux qui fut toujours vif. Le

Proche-Orient, en retour, a toujours envisagé la France avec admiration

et respect. Son prestige y fut longtemps inégalé. C’est vers elle, sauf

au temps de la germanophilie jeune-turque, dont Stamboul n’eut pas à se

louer, c’est vers la clarté française, depuis Mehemet-Ali jusqu’à

Kheir-ed-Din et Moustapha Kemal l’Égyptien, que se sont toujours tournés

les esprits des réformateurs. C’est à ses codes, à toute sa législation

que la Turquie et l’Égypte ont emprunté les éléments de leur refonte

judiciaire. C’est dans ses écoles que se sont formés tant d’esprits qui

y ont pris le meilleur de leur lucidité.

Nous avons donc une ligne historique à maintenir et il est bien certain

que notre geste d’accord spontanément esquissé avec le gouvernement

d’Angora a été, en son temps, bien accueilli. Peut-être nous aurait-on

su gré davantage de cette initiative si elle avait été entreprise moins

tardivement; mais, de toute manière, il fut fait ce qui devait. Il faut

poursuivre dans la voie des bonnes relations profitables aux deux pays.

Cette cordialité ne saurait exclure la clairvoyance. Le sentimentalisme,

la gentillesse française se donnent et s’abandonnent volontiers, en

oubliant que les égoïsmes nationaux des peuples jeunes n’envisagent que

leurs propres fins, parfois âpres et bornées, et réservent ainsi à leurs

zélateurs naïfs de fâcheuses surprises. Enfin, n’omettons point que le

Proche-Orient est le direct héritier de la foi punique et, en tout et

pour tout, ne fait jamais entrer en ligne de compte que son intérêt du

moment.

Ne fut-il pas déconcertant, après toutes les avances que nous avions

déployées en faveur de la Turquie, après nous être faits les confidents

de ses doléances sur l’acharnement britannique à son endroit (qu’on

relise, _passim_, _Angora, Constantinople, Londres_, de Mme Gaulis), ne

fut-il pas d’un lugubre comique de voir la politique ottomane adopter

par devers nous une attitude agressive, peu amicale et faire ouvertement

risette à l’Angleterre? _Quantum mutata ab illa!_ Et cependant, en dépit

de tout, malgré toutes les déceptions qui ne manqueront pas de

l’assaillir, en vertu de ses traditions, la France, étant «puissance

musulmane», suivant le cliché souvent reproduit, doit être liée par des

liens d’entente éclairée avec les autres puissances musulmanes. Elle

doit être islamiste tout court et sans préfixe. C’est la tâche de ses

agents accrédités près de ses voisins d’Islam de faciliter, entre elle

et eux, par tous les moyens, les rapports amicaux, en même temps qu’ils

se feront les observateurs critiques et attentifs de tous les mouvements

susceptibles d’agiter l’opinion et d’avoir leur répercussion dans notre

empire islamique.

Il serait donc souhaitable d’organiser à nouveau notre propagande, assez

négligée ou mal conçue par des bonnes volontés évidentes, mais

ignorantes de l’Islam, de sa mentalité et de ses réactions. Dans le

Proche-Orient, de magnifiques jalons ont été posés autrefois; il serait

opportun de ne point les laisser disparaître. Disons plus: le génie

français est le plus apte à instruire et diriger, en vertu de sa

constitution propre et de ses antécédents historiques, les peuples qui

vont faire l’apprentissage délicat de leur liberté, du Bosphore au

plateau de l’Iran; c’est vers lui, d’ailleurs, plus que vers toute autre

influence occidentale, qu’ils se sentent instinctivement attirés. Pour

l’acquisition ou la sauvegarde d’avantages immédiats et de faible

rayonnement, irons-nous détourner de nous cette tendance naturelle de

sympathie? Pour ne point sacrifier des positions étroitement

matérielles, abandonnerons-nous les avantages d’une politique du «geste

large» qui nous paierait plus tard au centuple? Il fut affligeant de

constater, au lendemain de Lausanne, le déchaînement contre nous de

toute la presse turque. L’attitude anglophile récente doit être

soulignée et méditée. Peut-être le fond de nos intentions était-il

méconnu, mais n’avions-nous pas aussi donné certaines apparences, grâce

à quelques maladresses, qui pouvaient justifier d’aussi fâcheux

malentendus? Ces causes d’irritation pourraient être évitées, dans la

mesure du possible, si l’on possédait, répétons-le, ce souci d’une

politique à longue portée.

Une entente cordiale, mieux, une alliance de la France avec la Turquie

et avec l’Italie, renouerait la grande tradition doublement historique

qui fait de la Méditerranée une mer latine et musulmane dont les

innombrables bases navales assureraient une hégémonie sans contestation

possible dans toute l’étendue de l’immense bassin.

Aussi bien n’est-ce pas un rêve, tout au moins une anticipation? Mais si

tout ce qui est rationnel n’est pas nécessairement réalisable, il est

toujours permis de le concevoir.

* * * * *

La France peut trouver dans l’Islam un auxiliaire d’une qualité

inégalable ou, au contraire, un des éléments de sa ruine. De là

l’exceptionnel intérêt qui s’attache à l’élaboration et à la conduite

d’une politique musulmane française, cohérente et suivie. Sans

paraphraser une formule célèbre, on peut hardiment déclarer que notre

avenir est en Islam, ou tout au moins avec l’Islam.

Il est bien certain que le jour où nous aurions laissé nos provinces ou

protectorats islamiques se rallier d’un consentement unanime à un

fédéralisme musulman dont la tête serait à Stamboul ou à Angora et

redevenir, en fait sinon en droit, ce qu’ils étaient autrefois,--sauf le

Maroc,--dépendances turques, nous n’existerions plus en Méditerranée et

ne pourrions plus prétendre au rang de grande nation. Ne relâchons point

les liens de notre tutelle; fortifions, au contraire, l’armature de

notre hégémonie qui restera souple, bienveillante, empreinte d’un

libéralisme adroit et prudent et, si nous osons dire, «dosé», mais

attentive aussi à réprimer tous les écarts et les tentatives de

dissidence. Rome latinisa--nous dirons «naturalisa»--ses sujets

africains, qui lui donnèrent jusqu’à des consuls; puis les Romains se

firent chasser proprement par leurs sujets, devenus de nom leurs

concitoyens. Or, privés de la haute vertu de la discipline imposée,

abandonnés à leur seule turbulence, ceux-ci laissèrent choir ou

dégénérer les dons inestimables qu’ils avaient acquis auprès de leurs

magnifiques instructeurs. Les cadres disparus, la déliquescence et la

ruine s’établirent.

La Turquie actuelle s’adosse à l’Asie. «La Turquie devient l’éducatrice

de ses voisins asiatiques, disait un notoire intellectuel turc à Mme

B.-G. Gaulis. Constantinople est un centre d’instruction pour tous les

musulmans, mais surtout pour les Turcs de Crimée, de Sibérie, de

Boukhara... Sitôt la paix conclue, les écoles d’Asie Mineure se

rempliront de jeunes gens venus de l’Asie Centrale. Un réveil de

conscience s’opère chez tous les nôtres, et cela jusqu’aux confins de la

Chine et de la Sibérie.» A Angora, le ministre d’Afghanistan faisait au

même écrivain cette comparaison imagée: «L’Islam est un grand corps dont

la Turquie est la tête, l’Azerbeidjan le cou, la Perse la poitrine,

l’Afghanistan le cœur, l’Inde l’abdomen. L’Égypte et la Palestine,

l’Irak et le Turkestan en sont les bras et les jambes...»

Ces métaphores baroques mises à part, il est patent que le jour où la

Turquie, sentant derrière elle la pression formidable de l’Islam

asiatique et escomptant l’appui éventuel de l’Afrique du Nord,

nourrirait des desseins d’expansion vers l’ouest, il y aurait là un gros

danger pour les puissances méditerranéennes et particulièrement pour

nous. Et si la Russie lui prêtait un appui ouvert ou caché, on pourrait

alors se souvenir de la phrase de Renan, prophétique et redoutable, sur

«le Slave, comme le dragon de l’Apocalypse, dont la queue balaye la

troisième partie des étoiles, qui traînera un jour après lui le troupeau

de l’Asie Centrale, l’ancienne clientèle des Gengis-Khan et des

Tamerlan». Au cas, enfin, où le Germain s’unirait au Slave, ce serait

toute la coalition des vaincus de la grande guerre se ruant avec

acharnement sur l’Extrême-Occident, trop civilisé, prêt à expier

chèrement sa primitive inclairvoyance politique.

Une politique «bon-européenne» serait de tendre à rendre les intérêts de

la Turquie solidaires de ceux de l’Europe par de larges concessions et

un esprit d’intelligente amitié.

Un bloc islamique méditerranéen, inspiré par la France, pourrait

constituer une barrière efficace aux vagues slavo-mongoles.

Bonaparte eut l’idée grandiose d’utiliser l’Islam pour une vaste

entreprise de conquêtes guerrières. A l’inverse et à condition que nous

sachions nous servir de ces forces disponibles, qui sait si notre Islam

africain, où flotte le drapeau français de Tombouctou à Casablanca et

Tunis, appuyé à un Islam égyptien et turc, ne serait pas d’un appoint

décisif pour la paix de l’ancien monde et le maintien de sa culture et

de sa civilisation menacées?

Manuel de politique musulmane · 第 15 / 24 题