LES BIENFAITS NÉCESSAIRES

Il se peut que vous ayez de l’aversion pour ce qui vous est

avantageux et que vous désiriez ce qui vous est nuisible. Dieu,

seul, sait ce qu’il vous faut, et vous, vous l’ignorez.

_Coran_. Sourate de la Vache.

En gouvernant les races orientales, la première pensée doit être

de faire ce qui est bon pour elles, mais non pas nécessairement

ce qu’elles croient qui leur est bon.

Lord Cromer

(_Political and Litterary Essays_, p. 25).

Un voyageur se promenait un jour--c’était avant la guerre--avec un vieux

résident du Maroc sur le chemin de ronde entourant la citadelle de

Mazagan, d’où l’on domine la mer, le bled et la ville. En considérant

ces lourdes tours, ces murailles formidables, tout l’appareil puissant

d’une construction féodale d’Occident, il les comparait à nos

baraquements de la garnison, en planches et têtes ondulées, qu’on

apercevait au loin, si mesquins, si fragiles, et il disait à son

compagnon: «Vous me rappeliez tout à l’heure que la masse populaire du

Maroc, ainsi d’ailleurs que tout groupement islamique encore fruste,

envisage l’installation des chrétiens sur le sol moghrébin comme une

épreuve envoyée par Dieu et, comme telle, ayant forcément son terme. Ne

croyez-vous pas qu’elle ne fasse ici un rapprochement, guère à notre

avantage, entre ce château fort énorme, bâti comme pour l’éternité par

les Portugais, symbole, semble-t-il, d’un véritable établissement, et

les faibles abris de nos soldats qu’un rien peut détruire? N’en

tire-t-elle pas conjectures défavorables sur la précarité de notre

occupation?

Les Portugais, au bout d’un siècle, songe-t-elle, durent abandonner ces

orgueilleux Alcazars; toute autre entreprise des chrétiens n’est-elle

pas vouée au même sort?

«--Il est possible, répondit l’interlocuteur, mais remarquez aussi les

différences. Les Portugais s’accrochaient à ce rivage; ils ne

pénétraient pas dans le pays, sinon pour piller et asservir; eux, ils

campaient vraiment dans leur citadelle; nous sommes installés dans nos

baraques; nous ne molestons pas les habitants et les laissons vivre à

leur guise; en assurant la sécurité qui permet l’aisance, nous faisons

qu’ils éprouvent dans leur pays même un mieux-être qu’ils ignoraient

auparavant; les captant par les liens de l’accoutumance, nous forçons en

tout cas à sommeiller, si nous ne parvenons à l’effacer, cette idée d’un

exode futur de l’occupant. Ce qui importe avant tout, ce n’est pas

l’allure extérieure de l’établissement, c’est la manière dont il est

conçu et poursuivi...»

Pour qu’une conquête européenne en pays d’Islam soit durable et vraiment

féconde, elle doit se justifier moralement par les avantages de toute

sorte qu’elle apporte au pays conquis.

La conquête n’acquerra sur ce terrain nouveau des racines profondes

qu’en réalisant chez l’indigène l’implantation d’habitudes nouvelles et

en s’efforçant de les maintenir.

La résistance brisée, il s’agit de rendre la soumission définitive, et

c’est alors qu’interviennent utilement les procédés de pénétration

pacifique; ils sont le grand secret grâce auquel l’occupant, d’abord

subi, est jugé supportable, puis devient par sa présence et l’effet de

sa domination la source de bénéfices certains.

* * * * *

Il faut donc donner aux musulmans ce qu’ils réclament raisonnablement et

qui correspond à leurs besoins et à leur mentalité.

D’abord la liberté religieuse et le respect de toutes les institutions,

coutumes et rites confessionnels.

Encore que la cause paraisse entendue, il faut y insister pour en saisir

l’énorme importance. La convention d’Alger du 5 juillet 1830, signée du

général Bourmont, mentionne expressément que la religion musulmane

restera libre[24].

[24] L’exercice de la religion mahométane restera libre. La liberté

des habitants de toutes classes, leur religion leurs propriétés,

leur commerce et leur industrie ne recevront aucune atteinte. Leurs

femmes seront respectées. Le général en chef en prend l’engagement

sur l’honneur. Au camp, devant Alger, le 5 juillet 1830.--Hussein

Pacha, comte de Bourmont.

Cet engagement fut respecté à la lettre, c’est-à-dire que les fidèles

continuèrent comme devant à se rendre à la mosquée. Mais, dans son

esprit, on le suivit assez médiocrement.

On incorpora d’office les habous ou fondations pieuses au domaine, ce

qui était altérer de façon grave l’intention des donateurs et créa un

froissement très profond dans les âmes musulmanes.

Dernièrement encore, en Tunisie, on a pu voir combien la matière était

délicate, lorsqu’il fut question d’assurer la vivification des terres

habous incultes au profit de la colonisation: des manifestations eurent

lieu, l’opinion indigène s’émut de cette innovation pourtant discrète et

entourée de ménagements et de garanties. A la pensée de voir toucher, de

si peu que ce soit et dans un but d’utilité publique, à la routine d’une

institution séculaire, le fanatisme s’éveilla.

Une autre atteinte détournée à la liberté religieuse en Algérie fut

celle qui réduisit les pouvoirs des cadis, juges religieux, en faisant

passer à la juridiction française nombre de leurs attributions les plus

essentielles. L’indigène, qui réclame une justice prompte, sans

complications ni formalités, d’homme à homme, pourrait-on dire, est à la

fois déçu et troublé par tout notre appareil judiciaire aux auxiliaires

multiples et d’ailleurs onéreux.

«Nous voulons être régis, disent-ils, par la loi de l’Islam qui est

d’essence divine. La religion nous fait un devoir de nous y conformer;

nous ne pouvons accepter une loi qui porte atteinte à nos croyances[25].

[25] Rapport de la mahakma d’El Milia lors de la consultation des

cadis sur la codification de la loi musulmane, 1906.

«Depuis 1830, exposa en 1914 M. Lutaud à la tribune de la Chambre,

jusqu’à ce jour, nous n’avons pas cessé une heure d’enlever aux cadis,

morceau par morceau, toutes les attributions qu’ils avaient, malgré les

protestations et les plaintes des indigènes qui veulent être jugés par

les hommes de leur race, de leur culte, de leur langue, de mêmes

habitudes mentales.»

Vingt ans auparavant, M. Jules Cambon s’était fait l’écho des mêmes

plaintes: «Nous avons dit aux indigènes que nous leur donnerions une

justice moins coûteuse et plus sûre que celle des cadis, et il se trouve

qu’ils ne voient jamais la fin non seulement de leurs procès civils,

mais encore de leurs procès criminels. La procédure rend souvent la

justice plus coûteuse que ne le pouvaient faire les concussions de

certains magistrats musulmans, et les indigènes ne font pas la

différence entre le prix d’une justice concussionnaire et le prix d’une

justice procédurière[26].»

[26] Jules Cambon. _Le Gouvernement général de l’Algérie_, 1918, p.

63.

Les constatations de M. Jules Cambon venaient elles-mêmes quelque

cinquante ans après celles de Tocqueville, dont le beau rapport du 24

mai 1847 sur les crédits extraordinaires demandés par l’Algérie est

empreint d’un si haut esprit politique. Le mal de notre opposition

dangereuse, bien que passive en apparence, au libre exercice de l’Islam,

y était pour la première fois nettement signalé.

«Autour de nous, écrivait-il, les lumières se sont éteintes, le

recrutement des hommes de loi et des hommes de religion a cessé,

c’est-à-dire que nous avons rendu la société musulmane beaucoup plus

misérable, plus désordonnée, plus ignorante et plus barbare qu’elle

n’était avant de nous connaître.» Et il ajoutait: «Ne forçons pas les

indigènes à venir dans nos écoles, mais aidons-les à relever les leurs,

à multiplier ceux qui enseignent, à former des hommes de loi et des

hommes de religion, dont la civilisation musulmane ne peut pas plus se

passer que la nôtre.»

«Les passions religieuses que le Coran inspire nous sont, dit-on,

hostiles, et il est bon de les laisser s’éteindre dans la superstition

et dans l’ignorance, faute de légistes et de prêtres. Ce serait

commettre une grande imprudence que de le tenter. Quand les passions

religieuses existent chez un peuple, elles trouvent toujours des hommes

qui se chargent d’en tirer parti et de les conduire. Laissez disparaître

les interprètes naturels et réguliers de la religion, vous ne

supprimerez pas les passions religieuses, vous en livrerez seulement la

discipline à des furieux et à des imposteurs[27].»

[27] Tocqueville signalait dans son magistral rapport un mémoire du

général Bedeau faisant connaître qu’à l’époque de la conquête en

1837 il existait à Constantine des médersas réunissant de 600 à 700

élèves. Dix ans plus tard, le chiffre des étudiants était réduit à

60 et celui des msids (écoles primaires musulmanes), de 90 passait à

30.

On réagit contre le mal signalé par Tocqueville par le décret du 30

septembre 1850 qui reconstituait les médersas pour former des

candidats aux emplois dépendant des services du culte, de la

justice, de l’instruction publique et des bureaux arabes.

Il paraît donc à peu près certain que la décadence des institutions

musulmanes et, d’autre part, le médiocre succès de nos tentatives pour

les réorganiser sous notre égide, ont provoqué, dans la deuxième partie

du dix-neuvième siècle et jusqu’à nos jours, une exaltation populaire du

sentiment religieux d’autant plus forte que celui-ci, sans être

persécuté à proprement parler, se trouvait à tout le moins comprimé.

D’où cette extraordinaire floraison dans toute l’Afrique du Nord du

culte maraboutique, avec ses zaouïas et ses khouans, dont l’évident

résultat fut de renforcer la solidarité musulmane, grâce au réseau serré

et sans cesse accru de ses relations. «Dans le passé de l’Islam, note

Jules Cambon, tous les pouvoirs établis ont été les adversaires de ces

prédicateurs antisociaux, et c’est là qu’apparaît la faute que nous

avons commise en détruisant à peu près consciemment toutes les forces

sociales qui pouvaient subsister dans le monde musulman, parce que ces

forces sociales, par leur nature même, étaient hostiles à ces forces

religieuses indisciplinées.»

C’est une grave erreur de croire qu’à notre contact la religion

musulmane disparaît lentement. Elle a tendance, au contraire, à se

raidir dans ses rites essentiels et à prendre davantage conscience

d’elle-même en s’opposant à une religion voisine. Les élections d’Alger

en 1919 nous ont encore une fois montré l’influence effective des

marabouts et des sociétés secrètes ainsi que la répugnance de la masse

musulmane à dessiner la moindre manifestation orientée dans le sens

d’une européanisation éventuelle. Les Jeunes-Algériens ne sont encore

qu’une minorité infime auprès des Vieux-Croyants.

La religion musulmane est donc un fait majeur, dominant toutes les

réactions sociales des peuples où elle règne en maîtresse. Aucune de ses

manifestations ne doit être négligée. Elle est une force puissante et,

en face de l’Europe, une force ennemie; ennemie des mœurs, des habitudes

politiques, de la présence même de l’étranger impie et exécré.

La surveiller, mais sans paraître y toucher, dériver habilement les

tentatives et les efforts de ses fidèles les plus ardents, avec

infiniment de mesure et de discrétion; la conserver pour mieux

l’endormir, devient une nécessité impérieuse pour toute nation

européenne exerçant une domination en pays d’Islam.

L’exemple de l’œuvre accomplie au Maroc peut être utilement cité. Ne

rien changer en apparence; laisser subsister toutes les manifestations

extérieures auxquelles le peuple des villes et des campagnes tient tant,

qu’elles soient orthodoxes ou simple vestige des anciens rites païens ou

magiques (procession d’Aïssaouas, carnaval de l’Achoura, moussems ou

pèlerinages locaux); augmenter sans ostentation l’éclat des grandes

fêtes traditionnelles (Aïd el Kebir, Aïd Seghir, Mouloud) par la

reviviscence des protocoles anciens, par des gratifications données à

nos serviteurs ou à nos fonctionnaires indigènes; interdire aux

Européens, pour éviter tout incident, l’entrée des mosquées, bref

montrer que notre présence ne gêne en rien les traditions du passé, même

les plus infimes; au contraire que, grâce à la paix et à la sécurité

revenues, les cérémonies diverses attirent davantage d’adeptes et de

plus loin, en un mot et pour tout résumer: _quieta non movere_, il y a

les grandes lignes d’un programme jusqu’ici appliqué avec succès et à

quoi rien ne semble devoir être changé[28].

[28] Voir note IV à la fin du volume.

On peut en outre s’efforcer d’acquérir, par le jeu de l’intérêt, la

neutralité, sinon la bienveillance des personnages religieux,

professeurs ou lettrés, au moyen d’offrandes ou de sinécures adroitement

distribuées par l’intermédiaire d’un organisme indigène, afin de ménager

des susceptibilités d’ailleurs légitimes.

Par contre-partie de cette attitude favorable, il sera opportun

d’exercer un simple droit de regard sur l’enseignement musulman, de

manière qu’il ne devienne pas un foyer de fanatisme et de haine contre

le conquérant.

La réorganisation des habous au Maroc, suivant les principes

traditionnels en vigueur autrefois et que les malheurs des temps avaient

seuls effacés, peut être proposée comme un modèle des bienfaits du

Protectorat en matière de politique religieuse.

Durant la période de confusion et d’extrême anarchie qui précéda

l’installation du Protectorat au Maroc, les biens habous furent

dilapidés. L’exemple venait de haut: sous le règne des deux derniers

sultans, leur entourage immédiat, les vizirs, les conservateurs ou

nadirs pratiquèrent avec un entrain remarquable les détournements, les

destructions d’archives et toutes collusions utiles pour s’approprier

les fondations pieuses ou en trafiquer.

Les revenus des habous destinés à alimenter les budgets du culte, de la

justice et les bourses d’étudiants étaient devenus dérisoires; aussi les

mosquées tombaient-elles en ruines; les médersas se vidaient et les

cadis, non appointés, se rattrapaient sur le disponible des

justiciables.

L’objectif du Protectorat fut, en suivant simplement le droit légal et

coutumier indigène, de remettre sur pied toute une administration

naguère organisée suivant ses principes traditionnels, en la contrôlant.

Notre venue et notre action ayant eu pour résultat de faire cesser la

gabegie et le gâchis furent considérées en ce domaine comme un événement

heureux par l’opinion indigène.

Le rôle du conquérant chrétien, en l’occurrence, fut celui de l’esprit

caché qui meut tous les ressorts; ceux-ci agissent, on ne voit qu’eux,

l’impulsion qui les anime est invisible.

Certains s’étonnent que, malgré cette attitude si amicalement libérale,

davantage: digne et respectueuse envers la religion des musulmans, nous

ne soyons pas aimés d’eux, tout au moins en Islam primitif. On oublie

qu’il est déjà bien beau que nous soyons tolérés.

Dans le horm de Moulay-Idriss, à Fez, il y a quelque quinze ans, il

était de coutume de dire que les bêtes de somme, les juifs et les

chrétiens ne pénétraient pas.

Ces derniers ont forcé la consigne; aujourd’hui, touristes de toute

catégorie circulent librement autour du sanctuaire, jetant de la porte

vers l’intérieur un regard rapide et profane.

Certes, s’ils sont attentifs, ils peuvent surprendre chez les fidèles

qui les coudoient des visages hostiles ou une indifférence glaciale

chargée de mépris. Dans cette étrange cuve que sont les souks de Fez,

groupés autour de Karaouyne, Sorbonne du moyen âge musulman, les plus

farouches instincts de lucre se mêlent aux élans de la mysticité et le

bruit du trafic ne parvient pas à étouffer celui des prières. La

religion, l’allure formelle de la vie, l’idéologie, tout repousse là

l’Occidental qui passe; sur lui pèse une réprobation qu’on sent unanime.

Mais contre lui nul prétexte n’est donné d’esquisser un geste qui soit

un signe de révolte légitime, encore qu’en nul autre lieu peut-être de

l’Islam ne s’aperçoive mieux la barrière infranchissable qui sépare le

véritable musulman du chrétien, croyant ou non, et qu’il serait folle

présomption de croire détruire un jour prochain.

* * * * *

L’Islam étant dans son génie profond une puissance contraire à nos

désirs, à nos aspirations, à nos tendances, qu’on peut apaiser et calmer

sans songer à la réduire jamais, il est bien évident que notre intérêt

est d’éviter, dans la mesure du possible, sa propagation chez les

peuples soumis à notre empire.

Cette politique dont l’usage a reconnu la sagesse ne fut pas toujours

suivie. Au Sénégal, Faidherbe et ses successeurs ont cru qu’il

convenait, pour élever le niveau des sociétés fétichistes, de favoriser

l’expansion musulmane et la propagande de ses missionnaires. L’histoire

si souvent sanglante de la colonie a montré les méfaits que pouvait

causer le fanatisme chez des populations primitives.

Comme on l’a justement observé, un marabout hostile est cent fois plus

dangereux que n’est utile un marabout bienveillant.

La même erreur fut suivie en Kabylie, très faiblement islamisée au début

de la conquête et que nous crûmes civiliser, rapprocher de nous en y

répandant l’enseignement musulman; or, nous n’eûmes pas à nous en louer.

L’expérience acquise nous a servis en quelque mesure au Maroc où l’on a

estimé très sagement que nous n’avions nul intérêt à islamiser les

Berbères des montagnes et à changer leur xénophobie native en fanatisme

acquis. On se garda d’y répandre l’instituteur algérien et les écoles

franco-arabes.

En dépit de cette heureuse abstention, il faut reconnaître que

l’islamisation des Berbères se poursuit très rapidement depuis

l’occupation française, par suite du contact politique que la conquête

progressive du bled siba crée entre lui et l’ancien pays makhzen, très

arabisé. L’extrême facilité des communications, l’accroissement des

transactions font que les Berbères se mettent vite à la langue arabe en

même temps qu’à la religion musulmane, laquelle leur est immédiatement

accessible en leur qualité de peuples primitifs. Comme le remarque A.

Comte: «Toute religion, surtout à popularité très prononcée, doit

évidemment s’apprécier en dynamique sociale, suivant la manière dont

elle était habituellement entendue par les masses et non d’après le sens

plus raffiné qu’ont pu y attacher secrètement quelques initiés.»

«Depuis trois ans que je réside dans un poste de pays berbère, nous

disait un contrôleur civil du Maroc, j’ai vu l’évolution s’accomplir

pour ainsi dire sous mes yeux; le nombre des écoles coraniques a

quadruplé dans les douars depuis l’occupation; celui des néophytes

pratiquant toutes les obligations rituelles a augmenté dans les mêmes

proportions, et les progrès continuent sans cesse.

Au temps de la siba, le Berbère vivait en quelque sorte en vase clos

dans sa tribu d’origine; ses seules relations normales avec les citadins

s’exerçaient par le pillage des voyageurs. Actuellement, la nécessité de

vendre et d’acheter aux gens des villes, qui circulent librement et sans

danger dans les campagnes naguère infestées de bandits, contraint le

Berbère à connaître la langue et même, pour n’être pas dupe dans les

contrats, l’écriture arabe.

La religion musulmane suit naturellement. Elle est la religion qui est

la plus proche dans l’espace et la plus proche aussi dans le domaine

moral. La paix française facilite son extension; il y a là une évolution

presque fatale que nous ne pouvons songer sérieusement à combattre par

des palliatifs dérisoires: création d’écoles purement françaises que

fréquente une douzaine d’enfants, transcription en français des

décisions de djemâas sur des registres _ad hoc_ (ce dernier procédé

d’ailleurs irréalisable pratiquement).

Enfin la religion arabe constitue-t-elle aussi peut-être pour ces

autochtones qui ont lutté en vain contre l’envahissement de l’étranger

une protestation intérieure, un dernier refuge, inviolable celui-là, et

que nul ne leur arrachera.

* * * * *

Après la liberté religieuse, bienfait en quelque sorte négatif mais

capital, puisqu’il conditionne la sécurité et le maintien de notre

établissement, la grande valeur positive qu’apporte notre venue réside

dans l’instauration de l’ordre au moyen d’un gouvernement et d’une

administration réguliers.

Les populations musulmanes ont été caractérisées jusqu’à ce jour, tout

au moins en Afrique du Nord, par leur longue impuissance à se diriger

elles-mêmes.

«Une réorganisation administrative dans un pays musulman n’est possible,

écrit lord Milner dans son fameux rapport sur l’Égypte, que si elle est

imposée du dehors... Les puissances européennes, en respectant les

institutions séculaires pour lesquelles les populations musulmanes

conservent un attachement religieux, peuvent en obtenir, par un contrôle

incessant, un fonctionnement régulier et honnête.»

L’exemple du Maroc vient encore naturellement à l’esprit, car il est le

plus récent et le plus curieux. L’histoire du Maroc est celle d’une

entité géographique et politique créant l’illusion d’un empire aux yeux

de l’ignorance européenne, mais d’un empire où le désordre intérieur,

existant comme la variole ou le typhus à l’état endémique, compromettait

sans cesse l’autorité du souverain. Cet état d’anarchie n’offrait de

rémission qu’autant que l’émir couronné montrait de l’activité et de la

poigne.

Les limites des territoires soumis s’étendaient alors pour se réduire

aussitôt que Sa Majesté ne guerroyait plus. Le sultan et son makhzen

(vizirs à ses côtés, caïds dans les tribus) ne faisaient qu’assurer un

semblant de sécurité et de justice, d’ailleurs payé chèrement.

L’organisation financière pouvait offrir à peu près ce tableau. Le caïd,

institué par le sultan, après hommage pécuniaire rendu en proportion de

l’importance de sa charge, tire de ses administrés le plus d’argent

possible, et par tous les moyens. De l’argent ainsi récolté, il fait

deux parts: l’une pour lui, l’autre, accompagnée d’une comptabilité

fantaisiste, pour le Trésor, dit public. Il est bien certain qu’une

tendance vive l’incite à arrondir la sienne et à diminuer celle du

makhzen. Dans ce cas constaté, ou deviné seulement, l’arbitraire étant

de règle, la destitution, l’emprisonnement et la confiscation des biens

s’ensuivaient. Le sultan faisait convoquer le caïd à Fez ou à Marrakech,

et, là, ces aimables surprises étaient notifiées au fonctionnaire à

l’excessif appétit; l’exécution suivait sans délai; les «contribuables»

dépouillés n’étaient pas remis en possession de leurs biens, mais ils

étaient fort contents tout de même de voir la justice du sultan châtier

le coupable.

Pour éviter cette disgrâce lourde, puisqu’il y perdait à la fois sa

fonction, sa liberté et sa fortune, le caïd s’efforçait-il de satisfaire

aux exigences du makhzen sans trop faire tort à celles de sa propre

avidité, en pressurant un peu davantage ses administrés? Ceux-ci,

excédés, se soulevaient, brûlaient et pillaient la demeure du tyranneau,

lequel était bien heureux quand, par une fuite opportune, il pouvait

échapper à un massacre certain.

Le pouvoir d’un caïd dans sa tribu sous l’ancien makhzen était un

pouvoir absolu, tempéré cependant par deux alternatives, en cas d’abus:

la confiscation venue d’en haut, la révolte surgie d’en bas.

Le makhzen, au reçu de la nouvelle d’une sédition qui le privait d’un

fidèle serviteur, sans autrement s’en émouvoir, acceptait d’un autre

candidat au caïdat une forte provision, l’instituait, et le nouveau

promu recommençait à ses risques et périls le jeu subtil de faire

fortune sans éveiller les susceptibilités de la cour et les réactions du

populaire. Il fallait évidemment du doigté.

Le Trésor n’était constitué qu’au profit du sultan et de son entourage.

Le pays n’en bénéficiait nullement. Les travaux publics étaient

inexistants; aucun plan suivi et de longue haleine, d’amélioration ou

d’utilité générale ne voyait jamais le jour.

A ce régime, il n’était point surprenant que les tribus des pays de

montagne, où les faibles armées du sultan ne pouvaient s’aventurer

qu’occasionnellement, ne voyaient aucun avantage à reconnaître cette

autorité du makhzen dont le poids était lourd et le bénéfice fort peu

certain.

Le particularisme des groupements berbères au rudiment d’organisation

mi-démocratique, mi-soviétique s’accommodait à merveille de cette

absence de joug.

Un passage d’Ibn-Khaldoun traduit bien leur état d’esprit: «Une tribu

s’avilit qui consent à payer des impôts et des contributions. Une tribu

ne consent jamais à payer des impôts tant qu’elle ne se résigne pas aux

humiliations. Les impôts et les contributions sont un fardeau

déshonorant qui répugne aux esprits fiers. Tout peuple qui aime mieux

payer ces tributs plutôt que d’affronter la mort a beaucoup perdu de cet

esprit de corps qui porte à combattre ses ennemis et à faire valoir ses

droits[29].»

[29] _Prolégomènes_, 297.

Moulay-Hassan, le dernier grand sultan du Maroc indépendant, passa la

moitié de sa vie à cheval, à guerroyer dans tous les coins de son empire

pour maintenir ses tribus dans le devoir et mater leurs velléités de

dissidence.

Après lui et Ba-Ahmed, l’extraordinaire régent de la minorité

d’Abd-el-Aziz, à l’énergie débordante et la main de fer, tout s’écroula.

L’argent rentrait mal ou pas du tout; comme les besoins devenaient plus

grands, l’Europe voulut bien consentir des emprunts, mais à la condition

de prendre des gages et de s’implanter. C’est ainsi que le Maroc,

anachronisme étonnant au dix-neuvième siècle et aux portes de l’Europe,

perdit son indépendance, qui ne lui rapportait d’ailleurs que ruine et

confusion.

Le premier soin du Protectorat français fut de mettre de l’ordre dans

les finances, d’organiser l’impôt sur des bases rationnelles, de le

percevoir à dates fixes et de restreindre, dans la mesure du possible,

les motifs d’exaction.

L’apport d’une sécurité véritable alla de pair avec l’assainissement du

maquis financier. Quand notre protectorat s’est installé au Maroc qui

venait de subir une longue période de dissolution interne et de

troubles, où les biens et les personnes étaient sans cesse menacés,

l’heureux effet de notre présence et de la police qu’elle comportait fut

tel qu’il dissipa beaucoup de préventions contre la venue des chrétiens.

Aujourd’hui, parmi le bled siba encore réfractaire, le seul argument, le

seul apprécié en tout cas, en faveur de notre intervention dans le pays,

est bien précisément celui de cette sécurité que nous apportons dans nos

fourgons.

Après la sécurité vient le bien-être matériel: aménagement de routes,

par suite facilité extrême des communications, forage de puits,

distribution d’eau, soins médicaux; bref tous les avantages que livre, à

côté de tant de maux, la civilisation moderne. L’indigène musulman, et

surtout au Maroc, est très utilitaire; il ne vise que le concret et ce

qui lui sert. On l’oublie trop souvent en croyant le combler de

bienfaits théoriques, dont il se moque quand il ne s’en sert pas contre

nous. Il y a une quinzaine d’années, un des rares Européens qui

habitaient une ville du Maroc, s’avisant de sortir à bicyclette, faillit

être lynché par la population, laquelle s’émut de cet objet plus nouveau

qu’un chameau. Peu de temps auparavant, un médecin français fut

assassiné dans cette même ville, parce qu’on croyait qu’il était chargé

d’installer la télégraphie sans fil, supposée source de calamités. A

l’heure actuelle, les Marocains aisés ont leur auto, qu’ils conduisent

parfois eux-mêmes, usent du téléphone, de la lumière électrique et de

toutes les commodités dues au génie mécanique du roumi.

Sécurité, jouissance paisible d’une paix enfin acquise et de ses divers

agréments supposent l’exercice régulier de la justice. La justice en

pays d’Islam est un fruit rare; d’un bout à l’autre des terres

musulmanes, de Chiraz à Mogador, la vénalité sévit et l’arbitraire et le

déni de justice en vue du profit; tant dans la justice pénale que dans

la justice civile, caïds et cadis rivalisent; tout s’arrange avec de

l’argent, au mépris de toute équité et foi jurée; ce sont combinaisons

appelées là bakchich et ici fabor.

«L’argent est un maître; il ne laisse pas de non à la parole», dit un

proverbe chleuh du Sous. Aussi a-t-on vu avec quel empressement et

souvent au prix de quels sacrifices les indigènes en pays de

capitulations se précipitaient vers la protection étrangère du roumi,

par ailleurs exécré, qui les soustrayait à la manière par trop

intéressée de leurs juges naturels.

Comme tous les peuples primitifs, Algériens et Marocains ont le

sentiment de la justice, qu’ils sont incapables par ailleurs, livrés à

eux-mêmes, d’exercer. Cependant, la vraie formule n’est pas de donner

aux musulmans des juges européens, la plupart du temps ignorants à la

fois de la loi musulmane et de son esprit, des coutumes locales, de la

langue. Il faut leur laisser leurs juges naturels, mais soigneusement

les choisir et les surveiller.

* * * * *

L’ensemble des avantages qu’une installation européenne apporte dans un

pays musulman peut se définir ainsi: faire vivre la société indigène

dans son atmosphère morale traditionnelle, mais épurée de ses misères, y

maintenir les cadres naturels, amendés et contrôlés en vue d’une

amélioration générale des conditions de vie en usage. Cette œuvre

nécessite, chez ceux qui ont la charge de la mener à bien, des qualités

nombreuses et variées.

Outre une grande aptitude aux idées générales par quoi l’on domine les

détails de la besogne journalière, de la persévérance et du caractère,

il faut en même temps une connaissance de l’indigène ne s’acquérant qu’à

l’usage, une sympathie vers lui, un effort constant de compréhension et

de patience, à la fois de la bonhomie et de l’énergie; en un mot, une

gentillesse grâce à laquelle se crée le lien moral et qui est une

qualité bien française.

Le sens de l’indigène musulman est souvent difficile à acquérir; il y a

là toute une psychologie à reconstituer pour savoir ce qui le touche et

le séduit, ce qui le choque et le rebute, d’autre part, et qui varie

suivant les classes sociales, les régions, les milieux ruraux ou

urbains.

Comprendre les aspirations, les vrais besoins, les faiblesses des

populations avec qui l’on a affaire est la première démarche à

instituer, puis faire la balance entre leurs qualités et leurs défauts,

les tenir en main tout en évitant les tracasseries inutiles, exige une

variété de dons qu’il n’est pas donné à quiconque de posséder en un

jour. Asseoir son prestige d’abord par une grande dignité d’attitude et

de vie, puis par un mélange de distance et de familiarité, de jugement

sévère et de cordialité, dosage indispensable dans des sociétés

sommairement hiérarchisées, tout cela est la marque d’un vrai chef.

Le plus grand bienfait à accorder aux indigènes est de les pourvoir de

chefs locaux administrateurs ou contrôleurs qui les comprennent, les

aiment sans en être les dupes et avec lesquels ils se sentent en

confiance.

On a vu, dans les premières années du Protectorat du Maroc, comme

autrefois en Algérie, des populations pleurer assez sincèrement le

départ de chefs militaires ou civils qui avaient su acquérir leur

sympathie; ces chefs étaient en général les plus justes, mais aussi les

plus sévères et les plus énergiques.

Il est donc souhaitable que le chef qui réussit, demeure longtemps au

même poste. Le musulman n’aime pas les figures nouvelles. Si elles se

succèdent par trop, il ne se livre plus, se replie sur lui-même; le lien

moral se dissout, au grand dam de l’œuvre poursuivie, et il ne se renoue

ensuite que difficilement.

La cause essentielle des mésaventures espagnoles au Maroc vient de ce

malentendu fondamental entre l’indigène et l’occupant; ce dernier

considère l’autre comme un ennemi héréditaire; il ne fait rien pour le

gagner après l’avoir réduit ou bien ses avances sont maladroites et

prises en mauvaise part; il creuse le fossé au lieu de l’aplanir; il

heurte sans cesse le soumis de la veille, jusqu’au jour où du foyer mal

éteint l’incendie éclate. Les expéditions coloniales ne s’organisent pas

aujourd’hui comme au temps de Pizarre. En méprisant son adversaire, en

ne se souciant ni de ses besoins ni de sa mentalité, en ne faisant rien

pour le gagner, on n’aboutit qu’à de graves échecs.

Cet exemple fâcheux mis en parallèle avec la plupart de nos réussites

atteste que la durée et la solidité d’un établissement européen en terre

d’Islam sont en raison directe de la valeur intellectuelle et morale des

hommes, à tous les degrés de la hiérarchie, qui ont la charge de

l’établir, puis de la maintenir.

Elles dépendent aussi de la façon dont ces hommes ont compris leur rôle,

lequel est, pour une grande part, de rendre sans cesse visible et

palpable, aux yeux des musulmans, l’utilité et les avantages matériels

dus à notre présence et à notre action, en allégeant autant qu’il est

possible les contraintes obligatoires et pénibles qui en sont la

contre-partie inévitable.

Manuel de politique musulmane · 第 11 / 24 题