La conquête, entreprise procédant à la fois de buts politiques et
économiques, est l’ensemble des dispositifs qui permettent à une nation
plus forte et plus avancée en civilisation matérielle de s’implanter
durablement chez un peuple plus faible et de prendre en main ses
destinées avec le minimum d’efforts, et par les moyens les plus souples
et les moins pénibles, facilement acceptés par le peuple conquis.
Réalisant le contact immédiat d’une civilisation archaïque et
traditionnelle et d’une civilisation moderne, provoquant donc sans
transition le choc de deux mentalités qui ont des façons diverses de
concevoir, d’imaginer et de réagir, la conquête européenne en Islam est
rarement reçue de bon gré. Chez le musulman, elle choque le plus intime
du sentiment religieux. N’entraîne-t-elle pas la domination et le
coudoiement forcé d’une race d’hommes estimés impurs, qui, par tous les
détails de la vie, le heurtent et le froissent.
Chez le Berbère anarchique, elle soulève la crainte de l’étranger. Ému
par ses agitateurs, il se figure la conquête sous la seule forme qu’il
ait jamais connue: l’accaparement des terres et des richesses, le rapt
des femmes. Bien pis, mené par un peuple de religion ennemie, ce
dépouillement s’accompagnera sans doute d’une subversion de tout ce qui
fait le fondement de la société existante. Au désastre radical et
monstrueux des habitudes qu’il doit entraîner va s’ajouter l’idée d’un
bouleversement prévu; d’où la naissance de ces fables absurdes sur les
mœurs et les coutumes du vainqueur. Que n’attendre point du chrétien qui
vient de la mer? L’épouvante du changement et la défense d’un sol avare
mais nourricier sont les deux grands mobiles qui provoquent la réaction
hostile du Berbère autochtone.
L’étranger est un facteur de changement. Or, n’est bon en Islam primitif
que ce qui demeure. De ce nouveau ne peut surgir aucun bien. Ce qu’on
appelle la pénétration pacifique est la méthode délicate et patiente
d’apprivoisement des indigènes effarouchés. Elle doit être précédée
toutefois, pour être efficace, d’un certain déploiement de
manifestations énergiques.
Bourgeois, notables, artisans des villes, fellahs de la plaine ou de la
montagne ne céderont qu’à la force, soit par simple crainte de son
appareil déployé, soit pour en avoir éprouvé l’irrésistible effet.
L’opinion des classes dirigeantes et citadines peut se résumer
facilement ainsi: l’invasion des chrétiens est un terrible malheur; elle
est semblable à la peste; mais comment lutter contre un fléau qui
dépasse nos faibles forces? A l’impossible nul n’est tenu; supportons
l’inévitable en gardant l’espérance que cette épreuve venue de la
volonté de Dieu--comme tout ici-bas--aura un jour sa fin.
Un passage du _Kitab-el-Istiqça_ (ouvrage rédigé au Maroc il y a plus
d’une trentaine d’années) traduit à merveille cet esprit fataliste et
prudent:
«On sait qu’à l’heure actuelle les chrétiens sont arrivés à l’apogée de
la force et de la puissance et qu’au contraire les musulmans--Dieu les
rassemble et répare leur déroute!--sont aussi faibles et désordonnés que
possible. Dans ces conditions, comment est-il possible, au point de vue
du bon sens et de la politique, et même de la loi, que le faible se
montre hostile au fort et que celui qui est désarmé livre combat à celui
qui est armé de pied en cap? Comment peut-on trouver naturel que celui
qui est assis renverse celui qui est debout sur ses jambes ou admettre
que les moutons sans cornes combattent ceux qui en ont?»
Et plus loin: «Nous sommes, elles (les nations européennes) et nous,
comme deux oiseaux, l’un pourvu d’ailes, qui va partout où il lui plaît,
et l’autre qui aurait les ailes coupées et qui retomberait toujours à
terre sans pouvoir voler. Croyez-vous que cet oiseau sans ailes, qui
n’est pas autre chose qu’un morceau de viande sur une planchette, puisse
combattre celui qui vole où il veut?»
De ce sentiment d’une lutte impuissante à soutenir, le loyalisme peut
même surgir par un détour à la fois singulier et logique. Le romancier
Maurice Le Glay, qui a profondément pénétré la psychologie marocaine,
place dans la bouche d’un chef berbère ces paroles vraisemblables, tout
au moins dans leur fond: «Soyez certains, dit le caïd Driss, des
Beni-Mtir, que si je croyais notre peuple capable de vivre seul et de se
guider, je ne serais pas avec vous. Je sais que, pour être en état de
gouverner, il lui faudrait d’abord dominer l’anarchie, unir ses forces
et vaincre. S’il possédait ces qualités, vous me verriez à sa tête, vous
combattre avec acharnement, vous repousser à la côte, vous jeter à la
mer dont vous êtes sortis. Mais j’ai perdu tout espoir que notre peuple
puisse l’emporter. Vous êtes trop forts, trop disciplinés, et d’ailleurs
vous n’êtes pas les seuls de ce genre. Si ce n’était vous, une autre
nation européenne nous subjuguerait tôt ou tard. C’est écrit pour
toujours dans ma pensée. La lutte sera longue, sanglante; inutile et
douloureuse la résistance de nos malheureux frères[14].»
[14] Maurice Le Glay.--La mort de Mohand, p. 224, dans _Badda, fille
berbère_. Plon, édit.
Lucidité fréquente dont nous sûmes user en la récompensant. La pensée
des profits à obtenir d’un ralliement pas trop tardif, qui seul permet
d’avoir un pouvoir consolidé et même agrandi sous l’égide du conquérant,
a toujours, en pays musulman, apaisé beaucoup de répugnances. Mais
quelle dualité subsiste toujours entre ce calcul de l’intelligence qui
admet l’étranger et l’appel puissant du sentiment et de l’atavisme qui
voudrait l’anéantir!
On se figure volontiers en France que le loyalisme indigène, berbère ou
musulman offre à son origine une allure théâtrale et lyrique; on semble
croire qu’un beau jour, en contemplant l’uniforme d’un colonel ou en
entendant la _Marseillaise_, les autochtones ont été touchés de la grâce
et que cette conversion brusquée les a aussitôt saisis d’une
indéfectible admiration pour nos vertus civilisatrices et républicaines.
Conception brillante, sommaire, peu nuancée, à ce titre utile à
développer à la fin des banquets! La réalité est plus complexe, plus
humaine et, par là, davantage attachante.
Il existe, en effet, chez le primitif vaincu ou qui va bientôt l’être,
l’attraction mystérieuse vers le conquérant qui représente la force et
la puissance; de ce prestige, qui exerce une suggestion véritable, naît
la fidélité, attachement instinctif et presque animal.
Nous n’avons pas de tribus plus fidèles que celles où nous dûmes vaincre
la plus courageuse opposition; les anciens dissidents font les meilleurs
partisans. Le dévouement aveugle et comme forcené, c’est celui qu’on
trouve chez les Mokhraznis qui hier nous tiraient des balles et
maintenant se font casser la tête pour nous. Ils ont subi le magnétisme
du vainqueur.
Il faut l’étourdissement du coup de poing. Le conquérant, le vainqueur
sont des instruments de Dieu ou du destin devant lesquels on est bien
contraint de s’incliner. Le conquérant ne sera admis, puis respecté et
obéi qu’autant qu’il aura mieux témoigné de cette force mêlée d’équité
et que l’indigène en aura davantage senti les effets et les aura jugés
irrésistibles. On peut même aller plus loin et dire que toute occupation
est éphémère si elle n’a pu débuter par des actes de force mesurée et
dénuée d’inutiles violences.
Le conquérant, en dépit de toutes concessions bienveillantes
ultérieures, devra toujours garder l’attitude du chef, de celui qui
prévoit, ordonne, dirige et, au besoin, après avoir prévenu, réprime
tous les écarts. Avec toutes les nuances que le tact et le sens des
circonstances, un long usage des musulmans et l’instinct de leur
psychologie peuvent permettre de déployer afin de ménager les
amours-propres légitimes et les susceptibilités, il ne se départira,
dans aucune occasion, de son privilège d’autorité souveraine.
L’indulgence, en cas de manquement grave, est considérée comme faiblesse
et n’est pas appréciée; l’important n’est point de frapper aveuglément
et fort, mais bien de frapper juste et au moment opportun. Ainsi naît le
respect et ainsi se maintient-il. Comme tous les gouvernements faibles,
l’ex-beylik algérien, le vieux makhzen au Maroc, avaient la main très
dure et même cruelle; un gouvernement mieux organisé peut être moins
sévère, mieux graduer l’échelle des peines, mais il ne doit jamais
abdiquer la fermeté.
Un historien arabe, qui passa trois années en Égypte pendant
l’expédition de Bonaparte, raconte que lorsque les Français entrèrent au
Caire ils demandèrent d’abord que toute la population livrât les armes;
mais comme le peuple s’effrayait en murmurant que c’était là prétexte
pour entrer dans les maisons et piller, les vainqueurs magnanimes y
renoncèrent. Peu de temps après, ces armes ainsi imprudemment laissées
étaient employées contre eux.
La révolte du Caire n’entraîna, du reste, qu’une répression très faible.
«Les habitants se complimentèrent, dit le même historien, mais personne
ne croyait que cela pût se terminer ainsi.»
Les gens de Fez durent éprouver la même impression après les Vêpres
marocaines de 1912, lesquelles, suivant certains, furent médiocrement
châtiées; il y eut de sommaires exécutions de pillards ou de passants
miséreux; mais nul obus tiré comme par inadvertance sur le sanctuaire le
plus vénéré, et y éclatant, ne vint suggérer à la cité scélérate ce
sentiment que la protection divine ne couvre pas le crime, même celui
dont est victime l’infidèle exécré.
* * * * *
La force ayant consacré par son triomphe les droits du vainqueur, le
problème du gouvernement des masses musulmanes peut être résolu de deux
manières: administration directe ou protectorat.
L’idée d’administration directe, qui va de pair avec celle
d’assimilation, surgit tout naturellement à l’esprit du conquérant
européen entrant en contact, sans préparation, avec une société
musulmane en décadence.
Pour Bugeaud et les officiers de bureau arabe formés à son école, il n’y
a rien à tirer des chefs indigènes, prévaricateurs, fourbes, qui
trompent les foules crédules sur nos intentions et nos buts véritables,
les grugent et les abusent. Prenons nous-mêmes en main les destinées du
peuple et administrons-le à notre manière, celle-ci est la bonne,
puisqu’elle est honnête et désintéressée, tournée vers le bien public.
Les indigènes ne pourront que reconnaître qu’ils gagnent au change; ils
se rapprocheront de nous et peu à peu leur mentalité se transformera,
deviendra pareille à la nôtre.
Bugeaud est là-dessus très explicite: «Nous pourrons espérer de faire
d’abord supporter notre domination aux Arabes, de les y accoutumer plus
tard et, à la longue, de les identifier à nous, de manière à ne former
qu’un seul peuple sous le gouvernement paternel du roi des
Français[15].»
[15] Circulaire du 17 septembre 1844.
Il écrit nettement dans un autre document: «Nous ne pouvons pas plus
longtemps livrer les indigènes à l’arbitraire de chefs avides qui
semblent ne tenir au pouvoir que pour avoir la faculté de spolier leurs
administrés[16].
[16] Circulaire de février 1844.
«Le nombre des officiers français connaissant la langue, les mœurs, les
affaires des Arabes sera trop longtemps restreint pour que nous
puissions songer à donner généralement aux Arabes des aghas et des caïds
français... Mais il ne faut pas avoir peur de placer un officier
français réunissant les qualités nécessaires pour diriger les Arabes.»
Conception généreuse, révolutionnaire d’origine, très française, puisque
c’est la même qu’on retrouve dans toutes les mesures tendant à répandre
l’instruction européenne chez l’indigène, à le munir d’un droit de vote,
enfin à éclairer sa conscience et à lui apprendre à s’en servir.
Le tort du régime de l’administration directe et de l’assimilation est
de croire qu’on peut réaliser facilement un accord intellectuel et moral
que le seul fait de la dissemblance des mentalités, des croyances et des
mœurs indique comme fort malaisé. Bonaparte l’avait clairement vu, qui
écrivait à Kléber: «Il nous est impossible de prétendre à une influence
immédiate sur des peuples pour qui nous sommes des étrangers. Nous avons
besoin, pour les diriger, d’avoir des intermédiaires.»
Si nous enlevons aux indigènes leurs cadres naturels, si vermoulus
soient-ils,--et leurs chefs reconnus, si médiocres qu’on les trouve,--ce
à quoi tend fatalement et par définition tout régime d’administration
directe (et quelques atténuations qu’on lui suppose dans la pratique),
on arrive à n’avoir en face de soi qu’une poussière d’hommes sur
laquelle toute action est souvent inopérante.
On réalise une économie plus grande d’efforts, de temps et d’argent en
laissant subsister les cadres naturels d’une société, qui sont son
armature, par le maintien judicieux des chefs indigènes et des
institutions qui ont fait leur preuve, sous réserve de les contrôler et
les éduquer.
A l’expérience, la «formule du Protectorat», qui est de faire vivre une
souveraineté indigène sous une suzeraineté étrangère, a paru bien
préférable; elle utilise les forces existantes; elle est plus souple,
plus diverse, davantage adroite; elle se prête à toutes les
transformations, suivant les circonstances de lieu et de temps. Voyons
cette formule en action.
Voici au Maroc un contrôleur nouvellement nommé dans le bled, où il
succède à un officier du Service des renseignements. Son poste est au
milieu de tribus peuplées de 100.000 indigènes que régissent quatre ou
cinq caïds assistés de khalifats et de cheikhs; il y a aussi un cadi
pour la justice civile. Le contrôleur a, pour le seconder dans sa tâche,
un adjoint, un commis aux écritures, un interprète algérien, une
vingtaine de mokhaznis, sorte de gendarmes--plus exactement d’hommes
d’armes--indigènes. Quel personnel français plus considérable ne
faudrait-il pas pour administrer directement une telle population!
Le rôle du contrôleur est de faire donner le maximum de rendement aux
organismes locaux chargés de l’administration, de la justice, de la
police, du recensement et de la perception de l’impôt, et ce, en les
surveillant et en les stimulant sans cesse.
Des affaires importantes assaillent le contrôle: litiges immobiliers,
crimes, successions compliquées, contestations avec des colons. Tout
semble d’autant plus embrouillé, que maintes fois le caïd est de parti
pris, tels cheikhs ont été circonvenus; les faux témoins abondent, les
pots-de-vin ont circulé.
L’agent français, s’il est novice, n’y comprend goutte. Alors il a
recours à son entourage: chaouch et mokhaznis; là il est également
trompé. Les uns ont été achetés par le caïd, les autres, enfants du
pays, ont des accointances ou des intérêts lointains dans l’affaire; les
troisièmes font les imbéciles pour ne point se compromettre. C’est à qui
s’efforcera, de gré ou de consentement, de mettre sur la mauvaise piste
l’agent français et d’égarer ses recherches ou ses investigations; c’est
la conspiration des ténèbres.
Qu’il ne se décourage pas cependant, et surtout qu’il se garde des
décisions précipitées. Il ira faire des tournées dans le bled,
interrogera les gens; les langues se délieront, la confiance de certains
ira vers lui, surtout si, connaissant l’arabe, il peut s’exprimer sans
interprète.
S’il acquiert la conviction d’avoir été mal averti ou mal renseigné par
les caïds, il leur exprimera son mécontentement, écrira au makhzen pour
obtenir des sanctions; il exigera la cassation des chioukhs,
l’emprisonnement des faux témoins, licenciera et punira les mokhaznis
menteurs et vénaux.
Grâce à un arbitraire modéré, quoique inflexible, par quelques exemples
bien appliqués, il fera renaître la crainte, qui est le commencement de
la sagesse, laquelle est à la base de l’ordre. Sous l’aiguillon de cette
attention toujours tendue, la vieille et très simple administration
indigène fonctionnera sans trop d’abus (sauf ceux, véniels, qui ne
gênent personne et sont monnaie courante en Islam), puis elle
s’améliorera peu à peu et finira, avec parfois quelques à-coups, par
aller à peu près bien. Il n’était à cette machine que d’avoir un
animateur et un bon surveillant.
Que ferait, en effet, seul, le contrôleur au milieu d’une multitude de
gens méfiants, hostiles par esprit de race et qui seraient menés
sourdement par les anciens chefs dépossédés, mais ayant conservé leur
prestige moral, accru par une sourde et passive opposition?
Le caïd, seul, connaît bien sa tribu; il y est né; il y a passé son
enfance et sa jeunesse; il est au courant de tous les tenants et
aboutissants des intrigues particulières et des conflits d’intérêts; par
ses familiers, qui composent sa clientèle et nouent ses relations, il
est tenu au courant des plus petits délits comme des moindres courants
d’opinion. Il est inadmissible qu’un incident prémédité survienne et
qu’il n’en soit pas averti. Il faut donc le tenir responsable de tout
désordre survenant à l’improviste; il est caution de tout événement qui
peut surgir en sa tribu.
Le caïd, ainsi, lie son sort au nôtre; nous consolidons son pouvoir,
nous soutenons son action, à condition qu’il agisse en conformité de nos
désirs pour l’établissement de l’ordre et de la sécurité, qu’il se plie
à nos méthodes dont il lui appartient d’atténuer la rigueur quand elles
s’appliquent à ses administrés encore trop frustes pour les bien saisir.
En un mot, il est le pont jeté entre nous et la masse inculte et
impressionnable des gens des tribus. Je ne sais plus dans quel rapport
d’un agent britannique on trouve ces mots qui traduisent une des faces
les plus vives de l’application d’un régime de Protectorat: «Le _cheikh_
nous aime parce que nous avons soutenu son autorité sur sa tribu, et le
_fellah_ parce que nous le protégeons contre son cheikh.»
La suzeraineté nous demeure tout entière; elle s’avère par les faits.
Chez les primitifs, les détails ont une grande importance, car les
détails, éléments concrets pour des esprits rebelles à l’abstraction,
sont seuls retenus par eux, dont le raisonnement procède par analogie.
C’est par les détails qu’ils peuvent nous admirer, c’est par les détails
que nous les choquons. Nous avons laissé aux caïds du Maroc un très
grand pouvoir, puisque ces fonctionnaires ont le droit de condamner sans
appel à un an de prison et à 1.000 francs d’amende au maximum. Le
contrôle civil suit de près les jugements, les réforme ou les casse s’il
les estime exagérés ou insuffisants. En fait, dans beaucoup de
territoires où les caïds sont inexpérimentés, l’administration directe
est déguisée et c’est le contrôleur qui administre et condamne, sous le
couvert du caïd; les apparences, auxquelles un peuple traditionnaliste
est toujours sensible, sont donc sauvegardées. De toutes manières, le
pouvoir éminent de l’agent français apparaît aux yeux du populaire par
cette particularité que, dans tous les cas, la geôle est au siège du
contrôle; c’est le contrôleur qui emprisonne et fait travailler les
prisonniers aux corvées qu’il juge utiles; pour le peuple, c’est donc
lui le «surcaïd». Et si quelque injustice est commise, la victime n’en
rend pas responsable le contrôleur; elle dit, quant à elle: «Il ne
savait pas, c’est le caïd qui l’a trompé. S’il m’a puni à tort, c’est
sans le savoir.» L’énorme avantage de tout régime du Protectorat, fort
élastique puisqu’il peut aller du contrôle proprement dit à
l’administration semi-directe ou même directe, c’est qu’il laisse aux
autorités indigènes locales toute leur responsabilité.
* * * * *
La main qui ordonne doit être en même temps, si l’ordre n’est pas suivi
d’exécution, celle qui va saisir et corriger.
C’est pour avoir méconnu ces remarques élémentaires sur la mentalité
arabo-berbère que le législateur français d’avant guerre commit la
lourde erreur, en détruisant le pouvoir disciplinaire des
administrateurs d’Algérie, de saper complètement leur autorité.
On sait que, jusqu’à la loi du 15 juillet 1914, les administrateurs de
commune mixte étaient habilités à condamner l’indigène, sur l’heure et
sans appel, à des peines disciplinaires minimes: 1 à 15 francs d’amende,
un à cinq jours de prison, s’il se rendait coupable d’infractions
déterminées: propos tenus contre l’autorité, trouble sur les marchés,
garde d’armes non déclarées, refus d’obtempérer aux réquisitions,
mauvaise volonté manifeste dans le paiement de l’impôt, refus d’aide en
cas de calamités publiques, etc. En somme, l’administrateur possédait,
dans une faible proportion, les anciens pouvoirs de justice arbitraire
et expéditive des caïds auxquels les indigènes étaient séculairement
habitués. Pratique nécessaire: pour des populations rudes encore et qui
ne peuvent comprendre ni même concevoir nos subtilités juridiques, «la
réponse à une infraction doit avoir la soudaineté d’un réflexe». Cette
justice immédiate, vraiment patriarcale d’origine, appliquée avec
modération, gênait infiniment moins l’indigène, par sa simplicité, que
sa comparution devant un tribunal souvent lointain, la perte de temps
qu’elle entraîne, les obligations d’une procédure compliquée et, pour
lui, inintelligible. D’ailleurs, l’intervalle entre la faute commise et
la sanction encourue affaiblit l’efficacité de celle-ci. Enfin
l’indigène ne respecte le chef que s’il sait qu’il a le droit de sévir,
et de sévir sans intermédiaire ni formalités.
Pour les esprits qui saisissent seulement le concret, il existe ainsi
une notion simple et forte de l’autorité. Le mot «hakem» (savant, en
arabe) en est venu à exprimer par analogie l’idée d’habile à statuer, à
gouverner.
Comme on l’a dit très justement, l’administration des masses musulmanes
a toujours reposé sur le concept d’autorité arbitraire, dans de
certaines limites, du chef, chef naturel de même religion ou de même
race, ou chef européen imposé par la conquête.
Jules Ferry écrivait des Arabes, il y a plus de vingt-cinq ans, dans un
rapport demeuré fameux: «Ils n’entendent rien à la séparation des
pouvoirs, mais ils ont au plus haut degré l’instinct, le besoin, l’idéal
d’un pouvoir fort et juste.» Ce fut cependant au nom du principe de la
séparation des pouvoirs que les adversaires de ce régime de l’indigénat
obtinrent la suppression de ces attributs disciplinaires décriés; ils
avaient pu donner lieu à des abus autrefois, lorsque le recrutement des
administrateurs offrait moins de garanties et qu’ils étaient moins
contrôlés qu’aujourd’hui; mais, strictement réglementés, ils étaient
nécessaires.
Il semblait que le législateur, devant la vague appréhension qu’il
commettait une erreur, reculait au dernier moment devant son
application, puisque, en votant la loi, il spécifiait qu’elle
n’entrerait en vigueur que cinq ans après sa promulgation. L’échéance
arrivée, sans que le Parlement ait eu le temps d’examiner à nouveau la
question, les administrateurs furent désarmés au moment précis où leur
pouvoir et leur prestige auraient dû, plus que naguère, être
incontestés, c’est-à-dire au lendemain de la guerre, dans tout le
trouble et la fermentation qui suivent les grands cataclysmes prolongés.
Les mauvais éléments de la population eurent toute licence, au grand dam
et mécontentement de la majorité honnête et paisible.
Pour comble, la loi du 4 février 1919, qui étendait le droit de vote à
plus de 400.000 indigènes, les assimilant aux citoyens français, leur
permettait l’acquisition des armes sans autorisation préalable ni
contrôle. Ainsi, par le jeu convergent de ces textes, on armait les
indigènes, dont les esprits s’agitaient à la suite des événements
formidables de la guerre, et on supprimait, d’autre part, la seule
barrière immédiate et efficace qui pouvait, en les surveillant de près,
les contenir. Les conséquences d’une expérience sociale réalisée dans de
telles conditions, vu le milieu, les hommes et les circonstances, ne
pouvaient être que désastreuses.
Les indigènes, que les hauts prix d’achat des denrées agricoles et les
salaires élevés pratiqués pendant la guerre avaient muni d’argent, se
ruèrent littéralement sur les boutiques d’armuriers et se rendirent
acquéreurs de fusils, carabines et revolvers--mirifique fruit défendu!
D’autre part, leurs compatriotes, venus en France pour y travailler, ne
rentraient en Algérie qu’avec des armes; les démobilisés n’oublièrent
pas les couteaux de tranchée et les grenades. Enfin, les uns et les
autres pratiquèrent presque ouvertement le commerce des armes, les
cédant avec bénéfice à ceux, non électeurs, qui n’avaient pas le droit
d’en posséder. Or, comme on l’a remarqué très bien, «l’indigène qui a
des armes n’a qu’un désir: celui de s’en servir, et il s’en sert pour le
plaisir, même quand rien ne l’y pousse, ni la haine, ni le désir de
vengeance, ni la famine». En lui vit la vieille mentalité atavique
berbère des gens pour qui le _baroud_ est à la fois la garantie la plus
sûre et l’_ultima ratio_ même des particuliers. Aussi bien, désormais,
les querelles privées ou les rivalités de çofs se liquidèrent-elles au
milieu des coups de feu; l’on éteignit des rancunes ainsi de façon
définitive. Enfin, le malaise général causé par la grande guerre, la
faible organisation de la police rurale et la crise d’autorité
généralisée et provoquée, donnèrent au brigandage une extension
illimitée. On vit les trains dévalisés après une attaque à la grenade,
des autobus pillés, des troupeaux razziés, des fermes enlevées de haute
main par des bandits masqués. Depuis un demi-siècle on n’avait pas
assisté à un tel déchaînement de crimes; en 1919, le nombre des
attentats subit une augmentation de 3.390 sur le chiffre de 1918.
Les indigènes ne comprenaient rien à cette subite carence de l’autorité.
A ce sujet, une anecdote, rapportée par M. Thomson, est, plus que tout
commentaire, suggestive: «Quand les pouvoirs disciplinaires ont disparu
dans la Haute-Kabylie, à Fort-National, les djemâas, le conseil des
anciens des différentes communes, au bout de quelques mois, sont venues
trouver l’administrateur et lui ont dit: «Tu n’a plus d’autorité; tes
pouvoirs ont disparu. Les infractions et les délits augmentent tous les
jours et d’une façon absolument inquiétante. Cela ne peut pas durer.
«--Mais il y a le juge de paix, répond l’administrateur.
«Le juge de paix, les témoins; non, ce n’est pas cela! Quand une faute
est commise, il faut frapper tout de suite le délinquant. Il n’est pas
nécessaire de frapper très fort, mais il faut que la répression soit
immédiate. Nous te prévenons que, puisque tu n’as pas les pouvoirs
disciplinaires, nous allons faire revivre les Kanouns, c’est-à-dire les
vieux usages, les vieilles pénalités berbères dont les djemâas
frappaient les délinquants.»
«Et malgré les observations et les protestations de l’administrateur
disant qu’on n’avait pas le droit d’appliquer les Kanouns, on les a fait
revivre, et cela avec l’assentiment de la population kabyle. Ceux qui
sont ainsi frappés s’inclinent. Et cela a duré tant que les pouvoirs
disciplinaires n’ont pas existé![17]»
[17] _Officiel_, 1920. Discours Thomson, p. 4074.
On ne s’étonnera pas que beaucoup d’indigènes, en présence de ces
prétendues garanties qu’on leur fournissait et qui les obligeaient à
faire parfois 50 ou 60 kilomètres pour aller devant le juge de paix,--au
lieu de verser _de plano_ 10 francs d’amende ou de coucher deux nuits à
la boîte,--aient cru, dans la candeur de leur âme, qu’une telle
complication inusitée, loin de constituer une réforme en leur faveur,
était bel et bien une pratique résultant de l’état de siège, une
sévérité du Gouvernement[18].
[18] _Officiel_, 1920. Discours Morinaud, p. 4089. Ajoutons que sur
120 postes de juges, il y eut, en 1919, 64 vacances; d’où rôles
encombrés, retards dans les jugements et autres inconvénients.
Il était temps de réagir contre un état de choses aussi fâcheux. La loi
du 4 août 1920 apporta une restriction sérieuse à la détention des
armes; néanmoins le mal était fait, car des milliers d’armes étant en
circulation, il fut bien difficile d’en récupérer beaucoup. D’autre
part, le rétablissement des pouvoirs disciplinaires, demandé non
seulement par les colons mais par la partie saine de la population
autochtone, fut vite chose faite. En somme, la légèreté du législateur
avait institué une sorte d’essai en matière sociale; on en vit les
fruits: ébranlement du prestige français, augmentation de la criminalité
et, par suite, exode de nombreux colons fuyant le bled et vendant à des
indigènes leurs propriétés insuffisamment protégées[19]; d’où recul
dangereux de la colonisation française dans un pays de peuplement, à la
fois dommage politique et économique, régression.
[19] Dans le département de Constantine, pour l’année 1919, les ventes
d’immeubles ruraux consenties par les indigènes aux Européens
s’élèvent à 13.516.000 francs; celles consenties par les Européens
aux indigènes dépassent 30.500.000 francs. Les colons ont eu
l’impression que leur sécurité était en péril et tout un ensemble de
faits venait justifier leurs appréhensions. _Officiel_, 1920.
Discours Thomson, p. 4072.
Tels sont les résultats d’une idéologie politicienne contre laquelle le
Parlement semble, heureusement, et pour un temps tout au moins, prémuni.
* * * * *
La souveraineté appartenant de droit à la race conquérante, c’est à elle
de prouver, par la valeur de ses agents, qu’elle est digne de l’exercer.
Le prestige est l’élément le plus sûr de toute domination. La métropole
doit envoyer dans les pays musulmans soumis à son empire une élite de
fonctionnaires. Le musulman, très sensible aux dons extérieurs, au
maintien, à l’_habitus corporis_, l’est aussi très vivement aux qualités
morales et à la dignité de la vie, au désintéressement et à l’équité
surtout, qu’il prise d’autant plus fort qu’il les rencontre plus
rarement autour de lui.
C’est donc une sorte de contre-sens que d’aliéner une part de cette
souveraineté, en admettant même dans de faibles proportions, aux
fonctions d’autorité et de contrôle des représentants de la race
conquise. Dans l’Inde, un act de 1833, voté par le Parlement, édictait
qu’«aucun natif ne pouvait être écarté de n’importe quel poste». La
volonté de la métropole, bien que confirmée avec des modifications par
une loi de 1853, une proclamation de la reine Victoria de 1858, enfin
une autre loi de 1870, se heurta toujours à la résistance du Gouverneur,
lequel, vivant au contact de la réalité, sentait tous les dangers qui
pouvaient surgir de cette porte entre-bâillée. Le fonctionnaire européen
d’autorité est avant tout l’interprète de la politique de son pays, ce
que ne sera jamais le fonctionnaire d’origine indigène, théoriquement
muni des mêmes pouvoirs; il est aussi l’intermédiaire entre le peuple
conquérant et le peuple conquis, l’éminent départiteur entre les
exigences de l’un et les aspirations de l’autre. Il doit donc posséder
le don impérial par l’effet d’une tradition devenue instinct. Les
Anglais sont tellement imbus de ce principe essentiel, nonobstant la
concession platonique et sans effet pratique qu’on vient de signaler,
qu’ils vont plus loin: une règle non écrite, mais fidèlement suivie, de
leur politique--analogue à celle qui a écarté jusqu’à ce jour chez nous
les Israélites de la carrière diplomatique--veut que les postes
d’autorité du _Civil Service_ ne soient dévolus qu’aux Anglais, sinon
nés, tout au moins élevés en Angleterre. Des Anglais, nés dans l’Inde de
parents anglais et ayant reçu leur éducation dans la colonie, seront
toujours écartés des hautes fonctions de contrôle et de direction[20].
[20] J. Chailley. _L’Inde britannique_, p. 469. L’auteur, après avoir
signalé le fait, ajoute: «Il leur aura manqué de vivre dans le vieux
pays, de fréquenter la robuste et rude jeunesse anglaise, de
s’imprégner avec elle des antiques préjugés qui font la savoureuse
originalité de la race et des fortes notions qui lui inculquent son
puissant orgueil. Et si aiguë que, plus tard, se révèlent leur
intelligence et si étendues leurs connaissances, l’Angleterre ne les
classera pas volontiers parmi ceux à qui d’avance elle destine la
direction des masses et remet le sort du pays; elle se défiera de
leur conscience et de leur caractère.»
En un mot, la métropole redoute la déformation morale et
intellectuelle provoquée par l’ambiance exclusivement coloniale et
indigène. Cette pratique, si elle était adoptée chez nous,
éliminerait en Afrique du Nord des hautes fonctions administratives
tous les Français nés en Algérie qui n’auraient pas passé leur
adolescence et une partie de leur jeunesse en France.
* * * * *
«Le souverain, remarquait Ibn-Khaldoun, est un modérateur.» Il est aussi
un redresseur de torts. C’est une autre sérieuse erreur que de laisser
aux chefs indigènes un pouvoir et une autorité tels que notre contrôle
en devienne illusoire.
En 1918 et 1919, les Italiens trouvèrent opportun de combler de faveurs
les grands chefs bédouins qui les avaient contraints en 1915 à se
réfugier sur la côte. Ils en furent mal récompensés: les grands chefs en
usèrent à leur guise dans nombre de points et, sans qu’aucune sanction
ultérieure n’intervienne, forcèrent à décamper les résidents locaux avec
leurs garnisons.
C’est un art délicat que celui d’utiliser les grands chefs, en leur
lâchant la bride, sans diminuer pour cela son prestige.
Ce qu’on a appelé politique «des grands caïds» en Afrique du Nord, et
plus particulièrement au Maroc, dans un passé récent, ne correspond
heureusement pas à un plan d’ensemble et durable, établi sur des données
logiques et visant au définitif. Cette politique est une politique
d’expédient, ayant sa source dans les nécessités immédiates du moment,
qui seules la justifient (pénurie d’effectifs, insuffisante préparation
en vue d’une occupation territoriale). Elle se résume ainsi: la nation
conquérante demande aux chefs indigènes locaux, à qui elle suppose de
l’influence et sait des moyens d’action matériels, une activité très
étendue dans leur rôle militaire et de haute police; en échange des
efforts consentis par ces chefs, et qui les déchargent d’autant des
leurs, les représentants de la nation conquérante restreignent leurs
pouvoirs de contrôle, se contentent d’une occupation de fait et
consentent à fermer les yeux sur les abus et exactions inhérents, en
Islam, à l’exercice de tout pouvoir fort non modéré par la crainte.
Une sorte de contrat tacite--_do ut des_--lie le chef indigène au
gouvernement protecteur; celui-ci se relâche de son rôle de surveillance
administrative en proportion du concours qu’il exige par ailleurs du
caïd; le caïd s’appuie sur le pouvoir du conquérant, qui consolide et
étend ses privilèges et avantages, et au besoin les défend.
Cette politique est un pis-aller dont l’emploi, suivant le temps et le
lieu,--pendant une guerre européenne, par exemple, dans des régions
vidées de troupes,--rend de précieux services. Simple mesure
d’opportunité, elle ne saurait être érigée en méthode suivie.
Elle rompt le contact entre le peuple conquérant et la masse indigène,
devenue sans recours effectif la proie de la clientèle avide qui entoure
les chefs locaux. Elle ne justifie pas moralement la conquête. Au
malaise que provoque la venue du chrétien s’ajoute le ressentiment venu
de l’oppression qu’il tolère et fortifie. Une telle politique hypothèque
l’avenir en préparant les ferments de haine et de désordre.
On a essayé de légitimer la politique des grands caïds, non pas en
arguant de la nécessité où l’on se trouvait dans certains cas de ne
pouvoir en pratiquer de meilleure, mais par des considérations assez
aventureuses sur le caractère féodal de ces chefs indigènes.
Si ce n’est que ces «seigneurs» parfois chassent au faucon et logent
dans des demeures fortifiées,--ce qui n’est qu’une analogie de
surface,--aucun parallèle possible n’est à intervenir entre l’état
social où ils vivent et celui de la féodalité.
Il manque à l’Afrique du Nord l’essentiel de la structure du moyen âge:
une hiérarchie à degrés nombreux et complexes, les liens de suzerain à
vassal avec obligations réciproques très strictes et sanctionnées par
l’Église, organisation spirituelle puissante à côté du pouvoir temporel
et souvent s’opposant à lui; la chevalerie, la naissance des
institutions communales, bref tout un échafaudage social dont
l’équivalent ne s’est jamais présenté en Berbérie.
Ajoutons qu’en fait ces grands «feudataires» ont accédé à un pouvoir de
date récente uniquement grâce à l’ensemble des circonstances qui ont
favorisé l’anarchie du Maroc à la fin du dix-neuvième siècle et au début
du vingtième. Ils sont donc des parvenus, sinon des chefs de bande qui
ont réussi[21]. Dans la Berbérie, plutôt démocratique, leur élévation
est le résultat d’un accident. Il serait donc tout à fait regrettable de
transformer un simple état de fait en un état de droit.
[21] Le grand-père de l’illustre Hadj Thami Glaoui, le très décoratif
pacha de Merrakech, n’était qu’un petit cheikh de la montagne. Le
fameux château-fort de Telouet, ce «Coucy» de l’Atlas, bâti en pisé,
a commencé d’être édifié il y a une cinquantaine d’années tout au
plus; son imposante physionomie actuelle remonte à environ vingt
ans.
La politique dite des grands caïds, qui a donné de bons résultats
pendant la guerre, doit marquer une simple période de transition; il
serait dangereux et au demeurant parfaitement inutile de la prolonger.
Un gouvernement avisé lui substituera, pour le plus grand bien de notre
établissement, ces habitudes d’ordre, de régularité et d’honnêteté qui
ont consacré jusqu’à ce jour les Protectorats de la France.
* * * * *
Nous avons vu quel était le premier stade de la conquête: la
manifestation de la force et son emploi dosé et judicieux, puis
l’acclimatation. L’indigène s’attendait au pire; il a réagi; la
situation lui apparaissant sous un jour supportable, il se soumet et
s’accoutume. Le fellah cultive dans des conditions plus favorables;
point n’est besoin pour lui de laisser la charrue afin de poursuivre un
djich ou de le fuir; les tribus voisines ne viendront pas, sous le
moindre prétexte, brûler ses récoltes ou abattre ses arbres; les voleurs
sont châtiés; il n’y a plus de coupeurs de route. L’homme des villes
commerce plus aisément, ses terrains et maisons ont décuplé leur valeur.
Tous jouissent, après l’alerte première, des avantages de l’occupation.
Cependant, au fur et à mesure que l’indigène est plus à son aise, son
respect pour le conquérant diminue. Il le voit de trop près. Derrière le
vainqueur et le prestige de ses canons ont suivi des nouveaux venus:
mercantis qui exploitent, petits fonctionnaires qui tracassent. Délivré
de sa crainte primitive et les sachant inoffensifs, l’indigène décèle
rapidement leurs ridicules, leurs tares, et il tâche souvent d’en tirer
parti. Le génie observateur et critique du Berbère est aigu et direct;
le musulman des villes, plus retors, n’est pas moins fin; le juif qui le
guide en dessous lui commente nos travers et nos défauts et lui enseigne
le moyen d’en jouer à son profit.
Les premiers chefs militaires à qui s’est soumis l’indigène sont déjà
partis; la peur des sanctions a faibli; les sanctions elles-mêmes, en
pays pacifié et du fait de la séparation des pouvoirs, se relâchent en
tardant; en devenant moins rapides et plus bénignes, elles perdent de
leur efficacité. Il est plus facile de s’y soustraire, car elles
échappent au caractère sommaire qu’elles offraient sous le makhzen ou la
domination militaire et elles exigent tout l’attirail d’une procédure
importée. L’indigène, habitué à un pouvoir autoritaire et fort, s’étonne
de cette dispersion des attributions en diverses mains et l’interprète
comme une faiblesse[22].
[22] Voir note III à la fin du volume.
Cependant une nouvelle génération grandit. On l’a élevée dans des écoles
ou des collèges dirigés ou contrôlés par nous, en mélangeant les
anciennes disciplines islamiques à une sorte d’enseignement primaire
supérieur. On s’efforce de la gagner par des mesures de libéralisme,
excellentes en principe, nécessaires peut-être, mais dont l’emploi peut
être dangereux. Dans la pensée de la nation conquérante, cette «jeunesse
des écoles», recrutée d’ailleurs parmi les fils des notables, doit
devenir une pépinière de fonctionnaires du gouvernement local ou
d’agents subalternes de nos administrations. Ce dessein est certes
excellent, et il est bien certain qu’on ne peut faire autrement. Faut-il
cependant fermer les yeux de parti pris sur l’ombre qu’il présente? Dès
qu’ils seront titulaires de petits emplois, les jeunes gens élevés dans
nos collèges, qui s’estiment déjà supérieurs par leur qualité de
musulmans, se figureront vite que la subordination où on les tient est
abusive et injuste. Ils voudront se donner de l’air, acquérir de
l’influence, car l’influence en Islam est un capital sérieux; si on les
remet comme il convient à leur place, voilà des mécontents. Même
observation pour ceux, plus favorisés, qui seront institués hauts
fonctionnaires, caïds, pachas, etc. Empressés, obséquieux, habiles à
flatter, par tous les moyens, même les moins avouables, les agents
métropolitains chargés de les contrôler, ils ne négligeront pas de faire
leur propre fortune. Que risquent-ils, en effet? On ne pratique plus les
sanctions terribles d’autrefois contre les fonctionnaires musulmans qui
ont cessé de plaire ou abusé: on ne les charge pas de chaînes, on ne les
laisse pas mourir au fond d’un silo; surtout, on ne confisque plus, on
révoque seulement; or, la révocation, après fortune faite, eu égard à la
mentalité musulmane, c’est une retraite un peu anticipée. Ajoutons que
pour faire excuser leur avidité près de leurs frères de race, ces jeunes
fonctionnaires affecteront un grand rigorisme musulman, dauberont tout
bas sur le chrétien et jetteront ainsi des ferments futurs d’opposition.
Insidieusement, encore qu’on ait laissé la complète liberté des mœurs,
des coutumes et de la religion, une atmosphère nouvelle s’est créée dans
les villes autour des masses musulmanes. D’autres conditions de vie, une
ambiance transformée, des besoins nouveaux et grandissants, la
dissolution lente d’infinis et ténus liens traditionnels, peu à peu,
sans que l’indigène même s’en doute, ont changé le rythme de son
existence.
Un malaise naît alors, d’autant plus aigu qu’il est moins défini et
obscur. Faut-il s’en étonner? C’est la rançon d’une évolution trop
rapide, une civilisation ne se juxtapose pas à une civilisation plus
vieille de huit ou dix siècles sans que cette brusque différence de
niveau moral et intellectuel n’entraîne avec elle une crise
d’accommodation.
C’est le choc en retour de la conquête, souvent d’autant plus rapide que
la conquête a été plus facile; des habitudes mentales ne se déploient
plus qu’avec gêne dans leur cadre familier; en un mot, il s’est produit
une sorte de déracinement sur place.
Par une sorte d’instinct de conservation, on voit alors les esprits se
retenir à leurs anciens cadres idéologiques ou se jeter sur les plus
accessibles: les musulmans exaltent leur foi, la pénètrent davantage;
les Berbères s’islamisent. Le sentiment national, né dans les couches
élevées de la population, peut se développer en un tel moment, car il
trouve un terrain où croître.
Voyons, par l’exemple récent du Maroc, la manière dont il peut se
dessiner par le jeu des circonstances. Le nationalisme marocain n’existe
pas, mais tout concourt à le former. Pour le Marocain de naguère, le
terme de Maroc, en tant qu’entité nationale, n’était même pas conçu. Il
y avait un souverain et un gouvernement, un sultan et un makhzen, et
l’un et l’autre régnaient ou étendaient leur administration sur un
empire aux frontières imprécises et élastiques, rétrécies s’ils étaient
faibles et sans prestige, dilatées, au contraire, s’ils étaient
puissants et guerriers. Chacun ne connaissait que sa ville ou sa tribu,
dont les rapports avec le makhzen, suivant le temps et les
circonstances, étaient étroits ou relâchés. Le Maroc répondait très
exactement au type de l’État musulman, qui rappelle, d’après Le
Châtelier, «beaucoup plus celui d’un noyau organique, autour duquel
s’étend un développement de plus en plus diffus, que celui d’une
structure générale et complète[23]». Partant, nul patriotisme à
proprement parler; la résistance à l’envahisseur est le fruit du
fanatisme ou, beaucoup mieux, de la xénophobie.
[23] _Revue du Monde musulman_, septembre 1910.
Notre Protectorat a forcément changé tout cela. En pacifiant, en
organisant, il a unifié et donné précisément au Maroc cette armature
intérieure qui lui manquait. Le makhzen, reconstitué, a développé ses
rouages; les limites du Maroc sont désormais assises et le sultan va
d’Ouezzan à Marrakech. La route, l’automobile, le téléphone ont aboli
les distances dans un pays où les voyages et les échanges étaient, il y
a seulement une décade, longs, malaisés et périlleux; et Allah sait si
le Marocain s’est mis furieusement à voyager! Pour ses 30 ou 40 francs,
il prend l’autocar et fait 300 kilomètres comme nous montons en tramway.
Les chefs et fonctionnaires indigènes, soit dans des cérémonies
chérifiennes, soit dans les nôtres, c’est-à-dire plusieurs fois par an,
ont de multiples occasions de se rencontrer et de s’entretenir; à
l’ancien particularisme succède peu à peu une certaine fusion des
esprits et des intérêts qui les animent. Enfin, la longue guerre a
familiarisé la mentalité indigène, attentive à en suivre les phases,
avec la notion de patrie. Alors que, naguère, la majeure partie des
Marocains, sauf peut-être dans les villes de la côte où existaient des
consuls, ne se représentait pas très clairement les différences
nationales entre Européens, à l’heure actuelle, l’idée de nation tend à
devenir plus claire. A la _eddoula_, collectivité imprécise, s’oppose
maintenant la _gens_ ou nation; _gens_ est le mot latin importé par les
Berbères et non déformé. L’intégration que nous avons fait subir à
l’organisme marocain, la généralisation de nos méthodes, le fait aussi
que le sultan, soutenu par nous, perd fatalement son caractère de
monarque absolu et religieux et devient en pratique quasi
constitutionnel; le principe d’hérédité dont nous préparons l’adoption
pour l’accession au trône, la façade de prestige qu’on laisse à un
makhzen, gouvernement sans vergogne d’ailleurs, tout cela et bien
d’autres choses encore, font acquérir à l’ensemble du Maroc une
physionomie une qu’il ne possédait pas autrefois aux yeux de ses
habitants. L’idée nationale peut naître au Maroc beaucoup plus
facilement et plus rationnellement qu’en Algérie. Le Maroc constituait
un État incomplet et amorphe, mais tout de même il avait figure d’État.
L’Algérie, où derrière les garnisons du beylik s’étendait un chaos de
tribus divisées et anarchiques, ne fut jamais un État. La Tunisie,
province turque, pas davantage.
Le nationalisme, qui s’avère actuellement en Turquie, en Égypte et dans
l’Inde britannique, peut fort bien surgir au Maroc. La période de crise
qui suit toute conquête, à échéance plus ou moins lointaine mais
certaine, offrira sans doute à l’éclosion de ce sentiment national,
d’abord confus et vague, un terrain favorable.
Prenons garde alors qu’il ne se fortifie, en effet, et ne s’enrichisse
du sentiment, demeuré toujours vivace, quoique assoupi, dans les classes
populaires, de la profanation que le chrétien, par sa présence, fait
subir à la terre d’Islam. Le vieux mythe de son départ inéluctable
reviendra sous mille formes, y compris celle de la légende du sabre de
Sidna Ali qui, jaillissant du ciel, doit faire sauter, d’un seul coup de
revers balayant le sol, les têtes des infidèles.
Le pays est alors mûr, si l’on n’y prend garde, pour des troubles, des
soulèvements ou tout au moins de brusques sursauts.
* * * * *
Le deuxième stade de la conquête, le moins brillant sans doute, mais le
plus délicat, c’est de prévenir cette crise presque fatale et de
l’apaiser avant qu’elle ne s’envenime.
Il ne faut pas concevoir la pacification en pays d’Islam sous la forme
exclusive d’une ombre teintée ou hachurée qui s’avance peu à peu sur la
carte, c’est-à-dire comme une simple occupation militaire après laquelle
il n’y a plus qu’à administrer sans péril et sans gloire.
La conquête est une conception dynamique; plusieurs années après le
silence imposé aux coups de fusil, elle doit se poursuivre encore et se
maintenir en adaptant.
Il n’y a aucun inconvénient à ce que nous fassions une large publicité à
notre libéralisme ingénu et souvent médiocrement heureux à l’égard de
l’Islam. Il permet des discours et des manifestations; c’est merveille.
Mais il importe aussi que le _Memento tu regere_ soit une formule
toujours présente à l’esprit d’un peuple colonisateur. Le sens et comme
l’instinct de l’_imperium_ ne doit jamais l’abandonner.
Une tutelle peut être souple, bienveillante et juste, mais ces qualités
n’excluent pas la vigilance et la fermeté; elle doit aussi prévoir et
diriger. Protéger et conduire vont de pair.