AVANT-PROPOS

Ce petit ouvrage est un livre de bonne foi; il résume une expérience de

dix années en terre musulmane vécues au cœur des grandes villes maures

du Maghreb ou à travers le rude bled berbère. Son seul prix réside dans

son effort de clarté pour être véridique. On connaît mal l’Islam chez

nous, et l’on déploie bien peu de soins afin de l’ignorer moins.

Il y a bientôt quatre-vingts ans qu’Alexis de Tocqueville, dans un

magistral rapport présenté à la Chambre des députés, au nom de la

Commission des affaires d’Algérie, écrivait ces lignes: «Jusqu’à

présent, l’affaire de l’Afrique n’a pas pris, dans l’attention des

Chambres et surtout dans les conseils du Gouvernement, le rang que son

importance lui assigne. Nous croyons qu’il peut être permis de

l’affirmer, sans que personne en particulier ait le droit de se

plaindre. La domination paisible et la colonisation rapide de l’Algérie

_[nous dirions, aujourd’hui, de l’Afrique du Nord]_ sont assurément les

deux plus grands intérêts que la France ait actuellement dans le monde;

ils sont grands en eux-mêmes et par le rapport direct et nécessaire

qu’ils ont avec tous les autres. Notre prépondérance en Europe, l’ordre

de nos finances, la vie d’une partie de nos concitoyens, notre honneur

national, sont ici engagés de la manière la plus formidable. On n’a pas

vu jusqu’ici que les grands pouvoirs de l’État se livrassent à l’étude

de cette immense question avec une préoccupation constante, ni qu’aucun

en parût visiblement et directement responsable devant le pays. Nul n’a

semblé apporter, dans la conduite des affaires d’Afrique, cette

sollicitude ardente, prévoyante et soutenue qu’un gouvernement accorde

d’ordinaire aux principaux intérêts du pays ou au soin de sa propre

existence. Rien n’y a révélé jusqu’à présent une pensée unique et

puissante, un plan arrêté et suivi. La volonté éclairée et énergique qui

dirige toujours et contraint quelquefois les pouvoirs secondaires ne s’y

est pas rencontrée.»

Le temps écoulé n’a fait que donner plus de force à ces justes

remarques. Puissent les quelques chapitres de mise au point qu’on va

lire contribuer pour leur faible part à la formation d’un état d’esprit

propre à favoriser dans la métropole l’établissement d’une politique

musulmane réaliste, née de l’expérience des faits, pratiquée avec

continuité, et qui, seule, pourrait permettre à notre pays de maintenir,

au milieu d’un monde bouleversé, son rang de grande puissance africaine

et méditerranéenne.

Manuel de politique musulmane · 第 2 / 24 题