Il n'est pas impossible qu'après avoir lu ce livre quelqu'un se dise:
«Ce sujet, quoique mal traité, est pourtant intéressant.--Je veux
connaître les styles des diverses écoles, et les grands peintres.» Il
ira demander avis à quelque amateur. On lui proposera Vasari, 16 vol.
in-8°; Baldinucci, 15 ou 20 vol. in-4°; les livres de Félibien, de
Cochin, de Reynolds, de Richardson, etc., etc.
Je suppose qu'il se fixe à quelque ouvrage en 3 vol. in-4°, où il
trouvera à peu près une idée par feuille d'impression. Trois in-4° font
cinquante heures de lecture. Or je prétends, pour peu que ce lecteur
ait la faculté de penser par lui-même, qu'il peut, en cinquante heures,
devenir presque artiste.
1° Pour prendre une idée du coloris, il ira passer en diverses
fois 10 heures à l'école de natation. 10 h.
2° Il ira au palais des Arts et à la Sorbonne, où, moyennant
une légère rétribution, il sera admis à l'école du nu.
Il ira quatre fois dessiner, une demi-heure chaque fois[549]. 2
-----
12 h.
3° Il achètera des gravures médiocres, d'après Raphaël
et Michel-Ange, les _Sacrements_ du Poussin, par exemple,
fera arranger une glace en forme de table, placera un
miroir au-dessous réfléchissant contre la glace la lumière
d'une fenêtre. Il attachera une feuille de papier à l'estampe
par quatre épingles, et, armé d'un crayon, il suivra
au calque les contours de chaque figure.
4° Il est essentiel qu'avant d'aller voir la _Transfiguration_,
la _Communion de saint Jérôme_, ou le _Martyre
de saint Pierre_, le jeune adepte les dessine ainsi sur sa
table de glace: Il n'est pas moins essentiel qu'il se livre
à cet exercice seul, et sans se laisser empoisonner par
les avis d'aucun amateur, quelque éclairé qu'on le suppose.
On sent qu'il ne s'agit pas d'apprendre à dessiner,
mais bien d'apprendre à penser. L'ennui le portera à une
foule de petites remarques insignifiantes pour tout autre,
très-profitables pour lui, parce qu'elles seront de lui. Je
voudrais consacrer au calque des estampes quarante séances
de demi-heure chacune. 20
5° Il achètera le _Gladiateur_ (muscles disséqués), par
Sauvage; il le calquera. 2
6° Il apprendra par cœur le nom des principaux muscles,
le deltoïde, les pectoraux, les gémeaux, le tendon
d'Achille, etc., etc. 1
Il comprendra que si le deltoïde est contracté, il faut
que le biceps soit étendu. Beaucoup de peintres manquent
à cette règle, et cherchent tout simplement, non pas une
belle position, mais un beau contour.
-----
35 h.
7° S'il en a le courage, il ira au jardin des Plantes se
faire montrer ces vingt muscles dont il sait les noms. A
l'amphithéâtre, deux séances de demi-heure chacune[550]. 1
-----
36 h.
8° Si le jeune amateur veut sacrifier trente louis à cette
fantaisie, il ôtera les gravures, cartes géographiques,
portraits, qui meublent sa chambre à coucher, et y placera
vingt gravures[551] avec des cadres noirs et des glaces
parfaitement pures. Il mettra dans un angle le plâtre entier
de la _Vénus de Médicis_, recouvert d'une cloche de gaze. Il
aura soin de prendre ce plâtre à la fabrique du Musée, sous
peine de se gâter l'œil en admirant de faux contours. Il
se procurera les bustes de l'_Apollon_, de la _Diane_ de
Velletri, du _Jupiter Mansuetus_. Il achètera au péristyle
du Théâtre-Français une cinquantaine de médailles antiques
en soufre. Tout cela restera étalé dans sa chambre pendant
six mois. Je suppose qu'il perdra 4 heures à considérer cet
attirail[552]. 4
Il n'a encore employé que 40 heures à son étude de la
peinture.
9° Il emploiera les 10 heures qui lui restent à calquer
la nature elle-même. Il se procurera une glace légèrement
dépolie à l'acide fluorique, qui remplacera un carreau d'une
fenêtre d'où l'on ait une belle vue. Un demi-cercle en gros
fil de fer, fixé par un bout dans la croisée, portera à
l'autre une petite plaque de fer-blanc, doublée de velours
noir, avec un très-petit trou au milieu. Je prétends que
l'amateur qui veut suivre mon traitement applique l'œil
contre ce lorgnon, et, soutenu par le dos d'une chaise,
dessine le paysage sur sa glace dépolie. En vingt séances,
de demi-heure chacune, il prendra l'habitude _de se figurer_,
entre tout ce qu'il regardera avec des yeux de peintre et
lui, _une glace sur laquelle, en idée, il tracera des
contours_. Rien ne lui sera plus aisé, après cela, que de
voir les raccourcis, autrement si difficiles. 10
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TOTAL 50 h.
Il verra plusieurs des apôtres du Corrége à la coupole de Parme, qui,
de grandeur colossale pour le spectateur, n'ont pas deux pieds de
hauteur effective. Tendre le bras nu et armé d'une épée contre une
glace donne une première idée du raccourci.
Ce cours de cinquante heures fini, mais de cette manière et non
autrement, et avec le soin de se sevrer totalement de toute lecture
sur les arts, fût-ce les lettres qui nous restent de Raphaël, de
Michel-Ange ou d'Annibal Carrache[553], je prétends que mon amateur
aura toutes les idées élémentaires de la peinture. Il ne lui restera
plus qu'à s'accoutumer aux phrases par lesquelles les auteurs désignent
ces idées, et il ne pourra s'accoutumer aux phrases qui n'ont point
d'idées.
Je ne puis rien lui dire des auteurs français que je n'ai pas lus.
Il trouvera le grand goût des arts dans les Lettres de Debrosses sur
l'Italie. S'il sait l'italien, je lui conseille la _Felsina pittrice_
de Malvasia, qu'il faut lire en présence des tableaux de Bologne
que nous avons à Paris; ensuite Zanetti, _della Pittura veneziana_,
toujours avec la même précaution; ensuite le volume de Bellori. Pour
l'historique, la _Vie anonyme de Raphaël_, publiée à Rome en 1790; la
_Vie de Michel-Ange_, par Condivi: les _Vies des peintres vénitiens_,
par Ridolfi; la _Vie de Léonard_, par Amoretti. Il en saura assez alors
pour n'être pas endormi par la _Philosophie platonicienne_, de Mengs,
et pour profiter de ce qu'il y a de juste dans ses _Réflexions sur
Raphaël, le Corrége et le Titien_[554]; mais toujours aller vérifier
sur les tableaux ce que tous ces auteurs en disent, et ne _le croire
qu'autant qu'on le voit_.
C'est là la règle sans exception. Il vaut infiniment mieux ne pas voir
tout ce qui est que de voir sur parole[555]. Le voile qui est sur les
yeux peut tomber; mais l'homme qui croit sur parole restera toute sa
vie un triste perroquet brillant à l'académie, et cruellement ennuyeux
dans un salon. Il ne voit plus les petites circonstances de ses idées;
il ne peut plus les comparer et s'en faire de nouvelles, du moment
qu'il prend la funeste habitude de croire que Michel-Ange est un grand
dessinateur, uniquement parce que c'est un lieu commun de toutes les
brochures sur les arts.
C'est à l'école de natation et aux ballets de l'Opéra qu'il doit
trouver que Michel-Ange a rendu avec une vérité énergique les
singuliers raccourcis qu'il aperçoit. Les livres ne doivent être que
des indicateurs. Le curieux qui prend les vérités telles qu'elles sont
dans l'auteur n'a qu'une très-petite partie même de l'idée de cet
auteur. Par exemple, Mengs admire le Corrége et déteste le Tintoret.
Si l'amateur se jette en aveugle dans l'admiration de Mengs, il ne
verra plus dans les coupoles de Parme ce que le Tintoret y admirait, la
vérité et la force des mouvements. Après ce cours de cinquante heures,
si le lecteur a encore de la patience, il faut recommencer dans le même
ordre.
Je répéterai à mon amateur le conseil de l'homme rare qui commença
mon éducation pittoresque à Florence. Je n'étais pas sans un secret
orgueil pour certains premiers prix d'académie d'après nature que
j'avais remportés dans une école assez bonne, mais française. Il me fit
promettre de ne parler de peinture à qui que ce fût d'un an entier, et
me conseilla les exercices précédents. Cet arrangement fait, quand je
lui parlais des arts, il ne me répondait guère que par monosyllabes:
«Il faut laisser naître vos idées.--J'aime bien cette image d'un de
vos grands écrivains, qui peint un enfant semant une fève, et allant
gratter la terre une heure après pour voir si elle a germé.»
Je n'en obtins rien de mieux pendant plus d'un an; et lorsque enfin
il rompit le silence, il fut enchanté de me voir en état de disputer
contre lui, et, sur plusieurs points, d'un avis extrêmement différent.
«C'est sans doute par ces précautions, me disait-il, que le sage Louis
Carrache formait le Guide, et le Dominiquin, et tant de peintres de son
école, tous bons, et, ce qui fait peut-être encore plus d'honneur au
maître, tous différents entre eux.»
Un génie élevé se méfie de ses découvertes; il y pense souvent.
Dans une chose qui intéresse de si près son bonheur, il se fait une
objection de tout.
Ainsi un homme de génie ne peut faire qu'un certain nombre de
découvertes. Il est rare qu'il ose partir de ses découvertes comme de
bases inattaquables. On a vu Descartes déserter une méthode sublime,
et, dès le second pas, raisonner comme un moine.
Ghirlandajo devait sans cesse trembler de se tromper dans la
perspective aérienne, et d'outrer sa découverte. Au contraire,
l'artiste qui naît dans une bonne école est _averti_ des effets de la
nature; il apprend à les voir, il apprend à les rendre, et n'y songe
plus. La force de son esprit est employée à faire des découvertes au
delà.
Aujourd'hui l'esprit humain prend une marche contraire. Il s'éteignait
faute de secours, il est étouffé par les exemples. Ce serait un
avantage pour les artistes que demain il ne restât plus qu'un tableau
de chaque grand maître.
Dès qu'ils font autre chose qu'avertir le génie qu'il y a telle beauté
possible, ils nuisent. Mais ils servent au public, en produisant des
plaisirs, et des plaisirs variés comme le _caractère_ des lieux où ils
sont répandus.
Les alliés nous ont _pris_ onze cent cinquante tableaux. J'espère qu'il
me sera permis de faire observer que nous avions acquis les meilleurs
_par un traité_, celui de _Tolentino_. Je trouve dans un livre anglais,
et dans un livre qui n'a pas la réputation d'être fait par des niais,
ou des gens vendus à l'autorité:
«The indulgence he showed to the Pope at Tolentino, when Rome was
completely at his mercy, procured him no friends, and excited against
him many enemies at home.» (_Edinburg Review_, décembre 1816, page 471.)
J'écris ceci à Rome, le 9 avril 1817. Plus de vingt personnes
respectables m'ont confirmé ces jours-ci qu'à Rome l'opinion trouva
le vainqueur généreux de s'être contenté de ce traité. Les alliés, au
contraire, nous ont pris nos tableaux _sans traité_.
[549] A l'instant où un modèle quitte ses vêtements, ses membres
sont d'_accord_, si l'on peut parler ainsi. Dans la nature, si un
homme serre le poing droit, par un mouvement de colère, la main
gauche change de physionomie, et, sans nous en rendre compte,
nous sommes très-sensibles à ces sortes de changements, à ce
que je crois, un peu par instinct. Saint Bernard fit de grandes
conversions en Allemagne en parlant aux Germains le latin qu'ils
n'entendaient pas.
L'étude du modèle peut ôter au peintre le sentiment de l'_accord_
des membres; il y a des choses qu'il faut savoir ne pas imiter.
Copier le modèle sans savoir l'anatomie, c'est transcrire un
langage qu'on n'entend pas. Mais, dira-t-on, l'anatomie ne paraît
pas dans les tableaux des grands peintres; elle paraissait dans
leurs esquisses.
[550] Le meilleur livre d'anatomie pour les artistes est celui
de Charles Bell. Londres, 1806, in-4° de cent quatre-vingt-cinq
pages.
[551] La _Cène_, de Léonard, gravée par Raphaël Morghen; la
_Transfiguration_, du même, cent vingt francs la nouvelle,
quarante francs l'ancienne. Les _Jeux de Diane_, du Dominiquin;
le _Martyre de saint André_, fresque du Dominiquin; _Saint André
allant au supplice_, du Guide. Les portraits de Raphaël et de
la Fornarina, de Morghen; l'_Aurore_ du Guide; l'_Aurore_ du
Guerchin. La _Léda_, du Corrége, par Porporati; la _Déjanire_,
de Bervic; la _Sainte Cécile_, de Massart; la _Madeleine_,
du Corrége, par Longhi; le _Mariage de la Vierge_, du même.
La _Famille en Égypte_ et l'_Arcadie_, du Poussin. Quelques
paysages du Lorrain; quelques gravures des chambres du Vatican,
par Volpato, quoique la pureté virgilienne de Raphaël y
soit cruellement ornée. Huit _Prophètes_ ou _Sibylles_, de
Michel-Ange, au bistre; le _Jugement dernier_, de Michel-Ange,
gravé par Metz. Le _Saint Jean_ et la _Madone de Saint-Sisto_,
de Müller; quelques gravures de Bartolozzi, d'après un auteur
classique; quelques gravures de Strange. La _Danse_, de l'Albane,
par Rosaspina; la _Madone_, du Guide, par Gandolfo; la _Madone
alla Seggiola_, par Morghen; la _Madone del Sacco_, par le même;
le _Laocoon_, de Bervic[xl].
[xl] Il faut acheter deux de ces gravures par semaine, celles
pour lesquelles on se sentira du goût, et les changer souvent
de place.
[552] Je ne porte pas en compte le temps qu'il gagnera dans le
monde à étudier la distribution de la lumière, ou le génie de
Rembrandt et du Guerchin, sur la figure des ennuyeux qu'il faut
quelquefois faire semblant d'écouter.
[553] _Lettere Pittoriche_, recueil en six volumes.
[554] _Œuvres de Mengs_, trad. par Jansen.
[555] Ainsi, ne pas lire ce qu'on ne peut pas vérifier. C'est ce
qui m'empêcherait de conseiller à un jeune amateur, à Paris, la
judicieuse _Histoire de la peinture_ par le jésuite Lanzi, six
volumes in-8°. C'est un guide sûr.