LE GOÛT POUR MICHEL-ANGE RENAÎTRA.

Voltaire ni madame du Deffand ne pouvaient sentir Michel-Ange. Pour ces

âmes-là, son genre était exactement synonyme de laid, et qui plus est,

du laid à prétention, la plus déplaisante chose du monde.

Les jouissances que l'homme demande aux arts vont revenir sous nos yeux

presque à ce qu'elles étaient chez nos belliqueux ancêtres.

Lorsqu'ils commencèrent à songer aux arts, vivant dans le danger, leurs

passions étaient impétueuses, leur sympathie et leur sensibilité dures

à émouvoir. Leur poésie peint l'action des désirs violents. C'était ce

qui les frappait dans la vie réelle, et rien de moins fort n'aurait pu

faire impression sur des naturels si rudes.

La civilisation fit des progrès, et les hommes rougirent de la

véhémence non déguisée de leurs appétits primitifs.

On admira trop les merveilles de ce nouveau genre de vie. Toute

manifestation de sentiments profonds parut grossière.

Une politesse cérémonieuse[540], bientôt après des manières plus

gaies et plus libres de tout sentiment, réprimèrent et finirent par

faire disparaître, au moins en apparence, tout enthousiasme et toute

énergie[541].

Comme le bois, léger débris des forêts, suit les ondes du torrent qui

l'emporte, aussi bien dans les cascades et les détours rapides de la

montagne que dans la plaine, lorsqu'il est devenu fleuve tranquille

et majestueux, tantôt haut, tantôt bas, mais toujours à la surface de

l'onde, de même les arts suivent la civilisation. La poésie d'abord si

énergique prit un raffinement affecté, tout devint persiflage, et de

nos jours l'énergie eût souillé ses doigts de roses[542].

Tant qu'il est nouveau et en quelque sorte distingué de plaisanter avec

grâce sur tous les sujets, la dérision agréable de toute passion vraie

et de tout enthousiasme donne presque autant d'éclat dans le monde que

la possession de ces avantages[543]. On ne supporte plus les passions

que dans les imitations des arts. On voudrait même avoir les fruits

sans l'arbre. Les cœurs amusés par la dissipation ne sentent presque

pas l'absence de plaisirs qu'ils n'ont plus la faculté de goûter.

Mais, quand le talent de se moquer de tout est devenu vulgaire, quand

des générations entières ont usé leur vie à faire les mêmes choses

frivoles, avec le même renoncement à tout autre intérêt que celui

de vanité, et la même impossibilité de laisser quelque gloire, on

peut prédire une révolution dans les esprits. On traitera gaiement

les choses gaies, et sérieusement les choses sérieuses; la société

gardera sa simplicité et ses grâces; mais, la plume à la main, un

dédain profond des petites prétentions, et des petites élégances, et

des petits applaudissements, se répandra dans les esprits. Les grandes

âmes reprendront leur rang, les émotions fortes seront de nouveau

cherchées; on ne redoutera plus leur prétendue grossièreté. Alors le

fanatisme a sa seconde naissance[544], et l'enthousiasme politique son

premier véritable développement. Voilà peut-être où en est la France.

La présence de tant de jeunes officiers si braves et si malheureux,

refoulés dans les sociétés particulières, a changé la galanterie.

Je crois que ces vers de Shakspeare ont eu bien des applications:

She lov'd me for the dangers I had pass'd

And I lov'd her, that she did pity them[545].

(_Othello_, acte I, scène III.)

L'usage de la garde nationale va changer la partie de nos mœurs qui

appartient aux arts du dessin[546]. Ici le nuage de la politique

éclipse notre âme. Pour suivre l'observation, il faut passer à une

nation voisine, qui, pendant vingt ans exilée du continent, en a été

plus elle-même.

La poésie anglaise est devenue plus enthousiaste, plus grave, plus

passionnée[547]. Il a fallu d'autres sujets que pour le siècle

spirituel et frivole qui avait précédé. On est revenu à ces caractères

qui animèrent les poëmes énergiques des premiers et rudes inventeurs,

ou on est allé chercher des hommes semblables parmi les sauvages et les

barbares.

Il fallait bien avoir recours aux siècles ou aux pays où l'on

permettait aux premières classes de la société d'avoir des passions.

Les classiques grecs et latins n'ont pas offert de ressource dans

ce besoin des cœurs. La plupart appartiennent à une époque aussi

artificielle et aussi éloignée de la représentation naïve des passions

impétueuses que celle dont nous sortons.

Les poëtes qui ont réussi depuis vingt ans en Angleterre, non-seulement

ont plus cherché les émotions profondes que ceux du dix-huitième

siècle, mais, pour y atteindre, ils ont traité des sujets qui auraient

été dédaigneusement rejetés par l'âge du bel esprit.

Il est difficile de ne pas voir ce que cherche le dix-neuvième siècle:

une soif croissante d'émotions fortes est son vrai caractère.

On a revu les aventures qui animèrent la poésie des siècles grossiers;

mais il s'en faut bien que les personnages agissent et parlent, après

leur résurrection, exactement comme à l'époque reculée de leur vie

réelle et de leur première apparition dans les arts.

On ne les produisait pas alors comme des objets singuliers, mais tout

simplement comme des exemples de la _manière d'être_ ordinaire.

Dans cette poésie primitive, nous avons plutôt les résultats que la

peinture des passions fortes; nous trouvons plutôt les événements

qu'elles produisaient que le détail de leurs anxiétés et de leurs

transports.

En lisant les chroniques et les romans du moyen âge, nous, les gens

sensibles du dix-neuvième siècle, nous supposons ce qui a dû être senti

par les héros, nous leur prêtons une sensibilité aussi impossible chez

eux que naturelle chez nous.

En faisant renaître les hommes de fer des siècles reculés, les

poëtes anglais seraient allés contre leur objet, si les passions ne

se peignaient dans leurs ouvrages que par les vestiges gigantesques

d'actions énergiques: c'est la passion elle-même que nous voulons.

C'est donc par une peinture exacte et enflammée du cœur humain que le

dix-neuvième siècle se distinguera de tout ce qui l'a précédé[548].

On me pardonnera d'avoir pris cette révolution en Angleterre. Les arts

du dessin n'ont pas une vie continue dans l'histoire du Nord, on ne les

voit prospérer de temps en temps qu'à l'aide de quelque abri. Il faut

donc prendre les lettres, et la France, occupée de ses _ultra_ et de

ses _libéraux_, n'a pas d'attention pour les lettres, il est vrai que

quand l'époque de paix sera venue, en dix ans, nous nous trouverons à

deux ou trois siècles de nos poëtes spirituels et froids.

La soif de l'énergie nous ramènera aux chefs-d'œuvre de Michel-Ange.

J'avoue qu'il a montré l'énergie du corps qui parmi nous exclut presque

toujours celle de l'âme. Mais nous ne sommes pas encore arrivés au

_beau moderne_. Il nous faut chasser l'afféterie; le premier pas sera

de sentir que dans le tableau de _Phèdre_, par exemple, Hippolyte

appartient au beau antique, Phèdre à la beauté moderne, et Thésée au

goût de Michel-Ange.

La force athlétique éloigne le feu du sentiment; mais, la peinture

n'ayant que les corps pour rendre les âmes, nous adorerons Michel-Ange

jusqu'à ce qu'on nous ait donné de la force de passion absolument

exempte de force physique.

Nous avons longtemps à attendre, car un nouveau quinzième siècle

est impossible, et même alors il restera toujours à Michel-Ange les

caractères odieux et terribles.

[540] Manières espagnoles en France sous Louis XIV; ensuite

siècle de Louis XV. Romans de Duclos et de Crébillon, M.

Vacarmini. On ne pardonnait à l'énergie qu'autant qu'elle était

employée à faire de l'argent.

[541] A la Révolution, l'énergie du quatorzième siècle ne se

retrouva que dans le _Bocage_ de la Vendée, où n'avait pas

pénétré la politesse de la cour.

[542] En 1785 Marmontel, Grimm, Morellet.

[543] Correspondance de madame du Deffand; cela voile le plus

grand des ridicules: _s'ennuyer_.

[544] Madame de Krudner, Peschel; la Société de la Vierge, avec

le tutoiement.

[545] Elle m'aima à cause des dangers que j'avais courus, et je

l'aimai parce qu'elle en eut pitié.

[546] La démarche change, et, à Paris, le perruquier couche sur

le même lit de camp que le marquis (1817).

[547] _Edinburgh Review_, n° 54, page 277.

[548] Le dix-neuvième siècle portera les gens de génie au rôle

de Fox ou de Bolivar; ceux qui se consacreront aux arts, il les

portera à une peinture froide. Mais une peinture froide n'est

pas de la peinture. Ceux qui échapperont à ces deux écueils

marcheront dans le sens du chapitre.

En 1817, j'aimerais parbleu bien mieux être un Fox qu'un Raphaël.

(W. E.)

Histoire de la peinture en Italie · 第 431 / 465 题