L'ESPRIT, INVENTION DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.

L'esprit n'a guère paru dans le monde que du temps de Louis XIV et de

Louis XV. Ailleurs on n'a pas eu la moindre idée de cet art de faire

naître le rire de l'âme, et de donner des jouissances délicieuses par

des mots imprévus.

Au quinzième siècle, l'Italie ne s'était pas élevée au-dessus de ces

pesantes vérités que personne n'exprime parce que tout le monde les

sait. Aujourd'hui même les écrivains sont bien heureux dans ce pays, il

est impossible d'y être lourd.

L'_esprit_ du temps de Michel-Ange consistait dans quelque allusion

classique, ou dans quelque impertinence grossière[536]. Ce n'est donc

pas comme agréables que je vais transcrire quelques mots de l'homme de

son temps, qui passa pour le plus spirituel et le plus mordant: de nos

jours ces mots ne vaudraient pas la peine d'être dits.

Un prêtre lui reprochant de ne s'être pas marié, il répondit comme

Épaminondas. Il ajouta: «La peinture est jalouse et veut un homme tout

entier.»

Un sculpteur qui avait copié une statue antique se vantait de l'avoir

surpassée.--«Tout homme qui en suit un autre ne peut passer devant.»

C'était son ennemi, l'envieux Bandinelli de Florence, qui croyait faire

oublier le Laocoon par la copie qui est à la galerie de Florence[537].

Sébastien del Piombo, le quittant pour aller peindre une figure de

moine dans la chapelle de San-Pietro in Montorio: «Vous gâterez votre

ouvrage.--Comment?--Les moines ont bien gâté le monde qui est si grand,

et vous ne voulez pas qu'ils gâtent une petite chapelle?»

Passant à Modène, il trouva certaines statues de terre cuite, peintes

en couleur de marbre, parce que le sculpteur ne savait pas le

travailler: «Si cette terre se changeait en marbre, malheur aux statues

antiques!» Le sculpteur était Antoine Begarelli, l'ami du Corrége.

Un de ses sculpteurs mourut. On déplorait cette mort prématurée. «Si la

vie nous plaît, dit-il, la mort, qui est du même maître, devrait aussi

nous plaire.»

Vasari lui montrant un de ses tableaux: «J'y ai mis peu de temps.--Cela

se voit.»

Un prêtre, son ami, se présenta à lui en habit cavalier, il feignit de

ne pas le reconnaître. Le prêtre se nomma: «Je vois que vous êtes bien

aux yeux du monde; si le dedans ressemble au dehors, tant mieux pour

votre âme.»

On lui vantait l'amour de Jules III pour les arts: «Il est vrai,

dit-il, mais cet amour ne ressemble pas mal à une girouette.»

Un jeune homme avait fait un tableau assez agréable, en prenant à

tous les peintres connus une attitude ou une tête; il était tout fier

et montrait son ouvrage à Michel-Ange: «Cela est fort bien, mais que

deviendra votre tableau au jour du jugement, quand chacun reprendra les

membres qui lui appartiennent.»

Un soir, Vasari, envoyé par le pape Jules III, alla chez lui, la nuit

déjà avancée; il le trouva qui travaillait à la _Pietà_, qu'il rompit

ensuite; voyant les yeux de Vasari fixés sur une jambe du Christ qu'il

achevait, il prit la lanterne comme pour l'éclairer, et la laissa

tomber: «Je suis si vieux, dit-il, que souvent la mort me tire par

l'habit pour que je l'accompagne. Je tomberai tout à coup comme cette

lanterne, et ainsi passera la lumière de la vie.»

Michel-Ange n'était jamais plus content que lorsqu'il voyait arriver

dans son atelier à Florence, Menighella, peintre ridicule de la

Valdarno. Celui-ci venait ordinairement le prier de lui dessiner un

_saint Roch_ ou un _saint Antoine_, que quelque paysan lui avait

commandé; Michel-Ange, qui refusait les princes, laissait tout pour

satisfaire Menighella, lequel se mettait à côté de lui et lui faisait

part de ses idées pour chaque trait. Il donna à Menighella un crucifix

qui fit sa fortune par les copies en plâtre qu'il vendait aux paysans

de l'Apennin. Topolino le sculpteur, qu'il tenait à Carrare pour

lui envoyer des marbres, ne lui en expédiait jamais sans y joindre

deux ou trois petites figures ébauchées, qui faisaient le bonheur

de Michel-Ange et de ses amis. Un soir qu'ils riaient aux dépens de

Topolino, ils jouèrent un souper à qui composerait la figure la plus

contraire à toutes les règles du dessin. La figure de Michel-Ange, qui

gagna, servit longtemps de terme de comparaison dans l'école pour les

ouvrages ridicules.

Un jour, au tombeau de Jules II, il s'approche d'un de ses tailleurs

de pierre, qui achevait d'équarrir un bloc de marbre; il lui dit d'un

air grave que depuis longtemps il remarquait son talent, qu'il ne se

croyait peut-être qu'un simple tailleur de pierre, mais qu'il était

statuaire tout comme lui, qu'il ne lui manquait tout au plus que

quelques conseils. Là-dessus Michel-Ange lui dit de couper tel morceau

dans le marbre, jusqu'à telle profondeur, d'arrondir tel angle, de

polir cette partie, etc. De dessus son échafaud il continua toute

la journée à crier ses conseils au maçon, qui, le soir, se trouva

avoir terminé une très-belle ébauche, et vint se jeter à ses pieds en

s'écriant: «Grand Dieu! quelle obligation ne vous ai-je pas; vous avez

développé mon talent, et me voilà sculpteur.»

Il fut véritablement modeste. On a une lettre dans laquelle il remercie

un peintre espagnol d'une critique faite sur le _Jugement dernier_[538].

Son historien remarque qu'il reçut des messages flatteurs de plus de

douze têtes couronnées. Lorsqu'il alla saluer Charles-Quint, ce prince

se leva sur-le-champ, lui répétant son compliment banal: «Qu'il y

avait au monde plus d'un empereur, mais qu'il n'y avait pas un second

Michel-Ange.»

Notre François Ier voulut l'avoir en France, et, quoique ses instances

fussent inutiles, pensant que quelque changement de pape pourrait le

lui envoyer, il lui ouvrit à Rome un crédit de quinze mille francs pour

les frais du voyage. Michel-Ange eût peut-être fait la révolution que

ne purent amener André del Sarto, le Primatice, le Rosso et Benvenuto

Cellini.

Tous quittèrent la France sans avoir pu y allumer le feu sacré. Nos

ancêtres étaient trop enfoncés dans la grossière féodalité pour goûter

les charmantes têtes d'André del Sarto; Michel-Ange leur eût donné ce

sentiment de la terreur doublement vil comme égoïste et comme lâche.

Il eût pu avoir un succès populaire. Une statue colossale d'Hercule en

marbre bien blanc, placée à la barrière des Sergents, fait plus pour le

goût du public que les quinze cents tableaux du Musée.

Jamais homme ne connut comme Michel-Ange les attitudes sans nombre où

peut passer le corps de l'homme. Il voulut écrire ses observations;

mais, dupe du mauvais goût de son siècle, il craignit de ne pouvoir

pas assez _orner_ cette matière. Son élève Condivi se mêlait de

littérature. Il lui expliqua toute sa théorie sur le corps d'un jeune

Maure parfaitement beau, dont on lui fit présent à Rome pour cet objet;

mais le livre n'a jamais paru.

[536] Ses reparties à Bologne.

[537] Titien, pour se moquer aussi de la vanité insupportable de

Bandinelli, fit faire une excellente estampe en bois représentant

trois singes, un grand et deux petits, dans la position de

Laocoon et de ses fils. Ce groupe, tel qu'il existe à la galerie

de Florence, a été endommagé par un incendie.

[538] Recueil des Lettres de Pino da Cagli, Venezia, 1574.

Histoire de la peinture en Italie · 第 427 / 465 题