Dans sa jeunesse, l'amour de l'étude le jeta dans une solitude absolue.
Il passa pour orgueilleux, pour bizarre, pour fou. Dans tous les temps
la société l'ennuya. Il n'eut pas d'amis; pour connaissances quelques
gens sérieux: le cardinal Polo, Annibal Caro, etc. Il n'aima qu'une
femme, mais d'un amour platonique: la célèbre marquise de Pescaire,
_Vittoria Colonna_. Il lui adressa beaucoup de sonnets imités de
Pétrarque. Par exemple:
... Dimmi di grazia, amor, se gli occhi miei
Veggono il ver della beltà ch'io miro,
O s'io l'ho dentro al cor, che ovunque giro
Veggo più bello il viso di costei.
Elle habitait Viterbe, et venait souvent le voir à Rome.
La mort de la marquise le jeta pour un temps dans un état voisin de
la folie. Il se reprochait amèrement de n'avoir pas osé lui baiser
le front, la dernière fois qu'il la vit, au lieu de lui baiser la
main[531].
Ce qui prouve bien qu'il idéalisait lui-même la figure humaine, et
qu'il ne copiait pas l'idéal des autres, c'est que cet homme, qui a
si peu fait pour la beauté agréable, l'aimait pourtant avec passion
où qu'il la rencontrât. Un beau cheval, un beau paysage, une belle
montagne, une belle forêt, un beau chien le transportaient. On médit de
son penchant pour la beauté, comme jadis de l'amour de Socrate.
Il fut libéral; il donna beaucoup de ses ouvrages; il assistait
en secret un grand nombre de pauvres, surtout les jeunes gens qui
étudiaient les arts. Il donna quelquefois à son neveu trente ou
quarante mille francs à la fois.
Il disait: «Quelque riche que j'aie été, j'ai toujours vécu comme
pauvre.» Il ne pensa jamais à tout ce qui fait l'essentiel de la vie
pour le vulgaire. Il ne fut avare que d'une chose: son attention.
Dans le cours de ses grands travaux, il lui arrivait souvent de se
coucher tout habillé pour ne pas perdre de temps à se vêtir. Il
dormait peu, et se levait la nuit pour noter ses idées avec le ciseau
ou les crayons. Ses repas se composaient alors de quelques morceaux
de pain, qu'il prenait dans ses poches le matin, et qu'il mangeait
sur son échafaud tout en travaillant. La présence d'un être humain le
dérangeait tout à fait. Il avait besoin de se sentir fermé à double
tour pour être à son aise, disposition contraire à celle du Guide.
S'occuper de choses vulgaires était un supplice pour lui. Énergique
dans les grandes qui lui semblaient mériter son attention, dans les
petites il lui arriva d'être timide. Par exemple, il ne put jamais
prendre sur lui de donner un dîner.
De tant de milliers de figures qu'il avait dessinées, aucune ne sortit
de sa mémoire. Il ne traçait jamais un contour, disait-il, sans se
rappeler s'il l'avait déjà employé. Ainsi ne se répéta-t-il jamais.
Doux et facile à vivre pour tout le reste, dans les arts il était d'une
méfiance et d'une exigence incroyables. Il faisait lui-même ses limes,
ses ciseaux, et ne s'en rapportait à personne pour aucun détail.
Dès qu'il apercevait un défaut dans une statue, il abandonnait tout,
et courait à un autre marbre; ne pouvant approcher avec la réalité de
la sublimité de ses idées, une fois arrivé à la maturité du talent, il
finit peu de statues. «C'est pourquoi, disait-il un jour à Vasari, j'ai
fait si peu de tableaux et de statues.»
Il lui arriva, dans un mouvement d'impatience, de rompre un groupe
colossal presque terminé, c'était une _Pietà_.
Vieux et décrépit, un jour le cardinal Farnèse le rencontra à pied,
au milieu des neiges, près du Colysée, le cardinal fit arrêter son
carrosse pour lui demander où diable il allait par ce temps et à son
âge: «A l'école, répondit-il, pour tâcher d'apprendre quelque chose.»
Michel-Ange disait un jour à Vasari: «Mon cher Georges, si j'ai quelque
chose de bon dans la tête, je le dois à l'air élastique de votre pays
d'Arezzo que j'ai respiré en naissant, comme j'ai sucé avec le lait de
ma nourrice l'amour des ciseaux et du maillet.» Sa nourrice était femme
et fille de sculpteurs.
Il loua Raphaël avec sincérité; mais il ne pouvait pas le goûter autant
que nous. Il disait du peintre d'Urbin, qu'il tenait son grand talent
de l'étude et non de la nature.
Le chevalier Lione, protégé par Michel-Ange, fit son portrait dans une
médaille, et lui ayant demandé quel revers il voulait, Michel-Ange lui
fit mettre un aveugle guidé par son chien avec cet exergue:
Docebo iniquos vias tuas, et impii ad te convertentur.
[531] Condivi.